La « recette » de Guillevic

Internet offre aujourd’hui la chance de pouvoir feuilleter des extraits d’ouvrages. C’est ainsi que je viens de jeter un œil à un essai de Jean Pierrot intitulé Guillevic ou la sérénité gagnée, paru en 1984 aux éditions Champ Vallon. Un poème cité à la page 98 a retenu mon attention : il s’intitule « Recette » et se trouve dans le recueil Avec de Guillevic.

« Prenez un toit de vieilles tuiles
Un peu après midi.

Placez tout à côté
Un tilleul déjà grand,
Remué par le vent,

Mettez au-dessus d’eux
Un ciel de bleu, lavé
Par des nuages blancs

Laissez-les faire.

Regardez-les. »

Qui est Eugène Guillevic ?

Eugène Guillevic est un poète français du XXe siècle, né en 1907 à Carnac et mort en 1997 à Paris. J’ai déjà eu l’occasion de parcourir ses recueils ses recueils Terraqué (1942) et Euclidiennes (1967), mais sa bibliographie, telle qu’on peut la découvrir sur Wikipédia, est impressionnante par le nombre de recueils publiés.

Du christianisme au communisme

Jean Pierrot explique qu’après une « enfance chrétienne » et une adolescence « tentée par l’exaltation mystique », le poète « a rejeté à partir de 1935 sa foi passée ». Son métier de « haut fonctionnaire » lui a permis d’observer des dysfonctionnements dans la société, lesquels l’ont conduit à se tourner vers le communisme. Si le poète est resté fidèle au communisme jusqu’à sa vieillesse, sa poésie en revanche n’est demeurée qu’un temps inféodée aux dogmes du parti.

De la « tragédie quotidienne » à la « sérénité »

L’essai de Jean Pierrot, tel qu’on peut le lire de façon très parcellaire sur Internet, présente la poésie d’Eugène Guillevic en deux temps. La première partie s’intitule « La tragédie quotidienne ». Dès les premières lignes de cette partie, Jean Pierrot parle d’une « atmosphère […] profondément angoissée » (p. 10). Les sous-parties s’intitulent « L’horreur de vivre », « Le recours aux choses », « L’impossible fête ».

Mais cette première partie est ensuite suivie d’une deuxième dont le titre « Vers la sérénité » laisse supposer un dépassement de cette angoisse initiale. Il y aurait chez Guillevic une « prise de possession du monde » accompagnée d’une « métaphysique de l’expérience immédiate ». Le hasard de la navigation en ligne m’a fait tomber sur le poème cité ci-dessus, que je voudrais à présent commenter. Il me semble en effet présenter une forme de sérénité.

Un poème en forme de recette

Le choix d’un poème entièrement rédigé à l’impératif justifie le titre de « recette ». Bien entendu, il ne saurait s’agir ici de cuisine. Si recette il y a, c’est celle d’un certain art de vivre, d’une forme de sérénité. Ce calme intérieur n’est peut-être pas réservé à une élite de grands sages. Suivre une recette, c’est à la portée de tous. Aussi ne trouvera-t-on ni vocables recherchés, ni phrases alambiquées dans ce poème de distiques libres, où le poète a évité d’introduire des rimes, mais tout au plus quelques assonances. Atteindre la sérénité ne requiert rien d’autre peut-être qu’un tilleul baigné de lumière et de ciel…

Un paysage élémentaire

Le poème évoque aussi l’art de la peinture dans sa façon de donner des instructions pour recomposer un paysage. Or, il s’agit ici d’un paysage simple, très épuré même, dans la mesure où le poète se passe d’en préciser les détails. Seuls quelques éléments saillants, à forte valeur emblématique, ont été retenus.

Le toit de tuiles nous situe d’emblée dans un contexte rural. L’adjectif « vieilles » suffit à suggérer une ancienne bâtisse, telle une ferme isolée ou une maison de village. La précision « un peu après midi » a toute son importance : nous sommes ici aux heures les plus chaudes de la journée, quand le soleil frappe fortement sur ces tuiles, à cette heure peut-être où le temps semble s’arrêter tant la chaleur fige les choses et immobilise les êtres.

Cette image qui évoque la chaleur et l’été est comme tempérée par la présence du tilleul. Voilà un peu d’ombre. Cet arbre est « déjà grand » : ces deux mots suffisent à caractériser sa taille et sa jeunesse. Il s’agit donc d’un arbre vigoureux, au feuillage que l’on imagine bien fourni, peut-être même un arbre en fleurs. Voici que cet arbre est « remué par le vent », donc animé de mouvement, voire rafraîchi par la brise. Le poète suggère la beauté et l’harmonie de ce paysage en instaurant, au sein du vers libre, des mesures de six syllabes.

Mais ce paysage ne serait rien sans ce qu’il y a « au-dessus ». Notez que, généralement, on ne pense pas à rappeler qu’il y a du ciel au-dessus de nos têtes. C’est bien souvent un fait qui va de soi. Préciser qu’il y a du ciel au-dessus du toit et de l’arbre, c’est confirmer la dimension picturale de ce poème. C’est aussi suggérer une dimension transcendante, sans l’imposer toutefois. Il y a donc « un ciel de bleu ». Curieuse expression. La présence de la préposition « de » fait son originalité. Comme si le ciel était extrait du bleu, fait avec du bleu, peint avec du bleu. L’adjectif « lavé », mis en relief par le contre-rejet, évoque lui aussi la peinture, les lavis. Le complément d’agent « par des nuages blancs » étonne en ce qu’il anime les nuages et leur attribue une forme de pureté.

La sérénité vient d’elle-même

Le paysage est ainsi remarquablement simple. Un toit, un arbre, du ciel. Il n’est pas besoin de grand-chose. Les paysages les plus familiers peuvent suffire à provoquer cet apaisement général de l’âme que l’on appelle sérénité. Encore faut-il s’y prendre correctement. « Laissez-les faire », nous dit Guillevic, qui nous invite ainsi au non-agir. Il n’y a rien de particulier à faire, pas de technique savante à mettre en oeuvre. Il suffit d’être-là et de regarder, et la sérénité vient d’elle-même. Du moins si l’on regarde vraiment, c’est-à-dire en y prêtant réellement attention, et non plus machinalement, comme nous le faisons trop souvent. Peut-être faut-il en somme avoir un regard de poète, pour savoir apprécier la beauté lorsqu’elle est simple et familière, et y trouver la recette de la sérénité.

*

J’espère que ce poème vous aura plu autant qu’à moi. Il m’a en tout cas donné envie de découvrir plus avant ce poète que je ne connais encore que trop peu. Et peut-être saurons-nous nous souvenir, dans les moments d’inquiétude, qu’il suffit d’un toit de tuiles et d’un grand arbre sous le ciel pour recouvrer le calme intérieur… Qu’en dites-vous ?

Image d’en-tête : Pixabay.

5 commentaires sur « La « recette » de Guillevic »

  1. Peu de mots mais je suis tout de suite transportée là,; et c’est comme si j’y étais vraiment; je suis près du tilleul de mon enfance, je suis allongée; il fait soleil et je regarde encore et encore les nuages blancs; les nuages deviennent vivants au gré de mon imagination. quels moments merveilleux j’ai vécus ! merci pour ce poème.

    J'aime

  2. J’aime tant Guillevic! Merci pour le partage et l’analyse de ce poème. En voici un autre, très bref et si intense: « Si je n’écris pas ce matin, / Je n’en saurai pas davantage, // Je ne saurai rien / De ce que je peux être. »

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s