Le soleil baudelairien

Charles Baudelaire est surtout connu pour être le poète de la ville moderne. Ce qui l’intéresse, c’est avant tout le monde grouillant des villes, avec ses masses de pauvres et de petites vieilles, ses foules bruyantes où l’on distingue le cri du vitrier. Mais cela n’empêche pas le poète d’écrire aussi sur la nature, quoique beaucoup plus rarement, et c’est ainsi que le deuxième poème des Fleurs du mal s’intitule très sobrement « Le soleil ». Sans doute s’agit-il là d’un thème beaucoup plus traditionnel que l’agitation du monde moderne. Aussi pourrons-nous nous demander ce qui a motivé Baudelaire à écrire un poème sur le soleil.

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis long-temps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Éveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Le texte ici cité correspond à celui que l’on trouvera aux pages 15 et 16 de l’édition de 1857 des Fleurs du mal, éditée par Poulet-Malassis et de Broise, telle que numérisée par les soins de Wikisource.

Le poème se présente comme une suite de vingt alexandrins de rimes suivies. Il n’y a donc pas d’organisation strophique particulière. Cette disposition convient bien, notamment, aux poèmes à dimension narrative, et, de fait, il y a bien une ébauche de récit dans ce poème. On remarquera que deux sauts de ligne divisent le poème en trois parties : nous tâcherons de voir quelle est l’image du soleil dans chacune de ces trois parties.

1. Un astre cruel et un poète solitaire

Dans la première partie du poème, le soleil est un astre « cruel » qui « frappe à traits redoublés » sur le monde. Le choix de ces termes montre qu’il ne s’agit pas simplement de situer l’action en été ou encore aux heures chaudes de la journée, mais de suggérer un caractère malfaisant du soleil, qui cogne et brûle. (Le poète eût pu simplement dire que le soleil se trouvait au zénith.)

Des volets à persiennes (Image par Susanne Jutzeler, suju-foto de Pixabay)

Aussi semble-t-il que le poète lui préfère l’ombre tamisée des « persiennes », dont les lamelles en claire-voie laissent passer la lumière tout en abritant l’intérieur des regards indiscrets. En effet, elles sont « l’abri des secrètes luxures », dissimulant les actes de débauche que le poète imagine se dérouler derrière chaque fenêtre… En insérant la proposition relative « où pendent aux masures / les persiennes, abri des secrètes luxures », Baudelaire présente ainsi le « vieux faubourg » comme un lieu d’une moralité douteuse mais discrète, un lieu où la débauche n’a lieu que dans l’ombre, dans l’obscurité des maisons, là où les rues sont inondées de soleil.

Par opposition, le poète, lui, est « seul ». Lui ne se trouve pas à l’intérieur des maisons, mais précisément dans les rues ensoleillées (« dans tous les coins », « sur les pavés »). Le « je » se signale fortement par sa position en début du cinquième vers. On comprend ainsi que les quatre premiers vers avaient pour fonction d’instaurer un cadre (la ville, les persiennes, le soleil) dans lequel le poète apparaît dans toute sa singularité. Il tranche dans ce décor. La position de l’adjectif « seul » à l’hémistiche marque l’importance de ce mot, le poète n’étant sans doute pas physiquement seul puisqu’il se trouve dans une ville, mais solitaire par la singularité même de sa condition de poète.

L’écriture poétique (Image par andreas160578 de Pixabay)

En présentant la poésie comme une « fantasque escrime », Baudelaire en fait une activité fantaisiste, étrange, farfelue : l’adjectif peut difficilement être considéré comme relevant d’un lexique mélioratif. Quant au substantif « escrime », il est lui aussi intéressant, en ce qu’il fait de la poésie une sorte de combat extravagant.

De fait, le poète ne se représente pas en train d’écrire, assis à une table de travail ou encore reclus dans une chambre. Baudelaire associe précisément l’écriture poétique et le fait d’errer au hasard dans la ville, si bien que s’entremêlent les champs lexicaux de la poésie et de la ville : la « rime » est trouvée dans les « coins » de la ville, les « mots » deviennent des obstacles au même titre que les « pavés », et le poète peut se « heurter » à des « vers » comme s’il s’agissait, là encore, d’objets physiques concrets.

Ce faisant, Baudelaire héroïse le travail d’écrire qui apparaît comme une sorte de combat, ou tout du moins, de parcours semé d’embûches, justifiant ainsi le terme d’escrime, s’agissant de « flairer » comme un animal, de ferrailler avec les mots qui apparaissent davantage comme des obstacles (« trébuchant », « heurtant ») que comme des alliés. Le travail d’écrire n’est pas présenté comme quelque chose de facile, et le poète n’apparaît pas comme cet individu privilégié béni des dieux qu’on s’imagine parfois. Le soleil, qui pourrait être un symbole de la divinité, semble au contraire, dans cette première partie, assez indifférent au sort du poète : s’il n’était le titre du poème, on ne lui aurait guère accordé d’importance, apparaissant comme un simple élément du décor, plus ou moins étranger à la curieuse aventure solitaire du poète.

2. Un astre « nourricier » et bienfaisant

La deuxième partie du poème prend le contre-pied de la première en ce qu’elle ne présente plus le soleil comme un astre « cruel » par la force de ses rayons, mais comme un « père nourricier ». Cette deuxième partie du poème peut se lire comme une énumération de tous les bienfaits du soleil.

Ce que cette énumération a d’original, c’est qu’elle tresse ensemble les bienfaits sur la nature et ceux sur l’âme humaine, dans un constant parallélisme :

Un champ de blé ensoleillé (Image par Bruno /Germany de Pixabay)

On dit parfois que le soleil brille pour tout le monde. C’est un peu cette idée qui se trouve mise en lumière par cette esthétique du parallélisme. Le soleil brille à la fois sur les champs et sur les hommes. Il profite à tous, aussi bien aux « roses » qu’aux « vers », dans lesquels on peut voir les animaux invertébrés mais aussi, bien sûr, les lignes du poème. Le soleil brille à la fois sur les eaux dont il permet l’évaporation, mais aussi sur les « soucis » qu’il allège par sa présence. Il est nécessaire pour remplir « les ruches » de miel, mais en y associant « les cerveaux », Baudelaire file le parallélisme, et fait de la présence rassérénante du soleil une sorte de nectar pour l’esprit.

De la même façon, un peu plus bas, l’on peut lire que les moissons vont « croître » et « mûrir » dans le « cœur immortel qui toujours veut fleurir ». Là encore, Baudelaire tresse les lexiques de la nature et de l’humain. Il en résulte une grande impression d’harmonie, le soleil apparaissant comme un souffle universel de vie qui se répand également sur toute chose et repousse la « chlorose », forme d’anémie précisément caractérisée par une « pâleur verdâtre », un manque de couleur.

3. Le soleil, « ainsi qu’un poète »…

Cette description méliorative du soleil qui répand généreusement ses bienfaits sur toutes choses prépare la chute du poème, où l’astre du jour est comparé à un poète. Dès lors, c’est le sens de cette comparaison qu’il faut apprécier : est-ce à dire que le soleil est le véritable poète, que le soleil est un meilleur poète que le poète lui-même qui ne parvient qu’à une « fantasque escrime » ? Ou bien, deuxième interprétation : est-ce à dire que le poète est, en vérité, un soleil, même si les hommes du commun ne sont pas capables de le percevoir ainsi ? Le poète n’est-il pas celui qui est capable, comme le dit ailleurs Baudelaire, de transmuer la boue en or ?

« Il ennoblit le sort des choses les plus viles. »
(Image par Adina Voicu de Pixabay)

Le soleil, donc, « descend dans les villes ». Le choix de ce verbe est intéressant en ce qu’il suggère bien plus qu’un simple mouvement physique (celui du couchant). Le soleil s’abaisse en quelque sorte à descendre de son palais céleste pour aller « dans les villes ». Le choix du verbe « descendre » inscrit une forme de générosité divine : le soleil condescend à éclairer les petits êtres que nous sommes. Cela peut faire penser à la façon dont Dieu, dans la religion chrétienne, s’est fait homme sous la forme de Jésus, à la kénose du Christ, par laquelle Jésus renonce à certains de ses attributs divins pour embrasser jusqu’au bout la condition humaine.

Le poète poursuit : « Il ennoblit le sort des choses les plus viles. » Le soleil aurait donc un pouvoir de transformation qui peut faire penser à la célèbre phrase de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Dans les deux cas, il y a une idée de transmutation. En effet, la lumière du soleil peut sublimer l’apparence d’une réalité qui, sans cet éclairage, apparaîtrait bien quelconque. Mais c’est aussi et surtout faire du soleil un être supérieur, quasi-divin.

Le verbe « ennoblir » prépare aussi la comparaison du soleil à un « roi ». Comparaison intéressante puisque, d’ordinaire, ce sont plutôt les rois qui veulent être comparés au soleil, que l’inverse ! Le soleil apparaît donc comme un monarque marqué par une forme de sagesse qui le conduit à s’introduire autant dans les « palais » que dans les « hôpitaux ». Il faut savoir qu’à l’époque de Baudelaire, les hôpitaux étaient non seulement des lieux où l’on soignait les malades (comme aujourd’hui) mais étaient aussi des hospices où tous ceux qui n’avaient pas suffisamment de ressources pouvaient venir trouver refuge. Ce que le poète dit donc, c’est que le soleil brille pour tout le monde, pour les riches comme pour les pauvres, pour les puissants comme pour les faibles. La précision « sans bruit et sans valets » montre que le soleil ne cherche pas à se faire applaudir de cette générosité fortement soulignée, dans le dernier vers, par le rythme binaire et la répétition de « tous » : « dans tous les hôpitaux et dans tous les palais ».

*

Image par David Mark de Pixabay

Nous nous demandions en introduction ce qui avait motivé Baudelaire à écrire un poème sur le soleil. On se rend compte, au terme de notre lecture, que le soleil, même s’il est d’abord présenté comme un astre « cruel » par la force de ses rayons ardents, se révèle in fine un modèle pour le poète, capable d’ennoblir les choses par sa lumière comme Baudelaire aimerait pouvoir le faire avec les mots. On peut ainsi se demander si, de la même manière que le soleil brille pour tout le monde, Baudelaire ne rêve pas d’une poésie qui s’adresserait tout à la fois aux puissants et aux faibles, aux riches et aux pauvres, et illuminerait leur existence. Cet idéal poétique est pour le moins grandiose : le soleil, dans ce poème, apparaît comme une quasi-divinité, et si le soleil est comparé au poète, rien n’indique que le poète, de son côté, puisse parvenir à la hauteur de ce modèle. De fait, la première partie du poème montre l’écriture poétique comme un parcours semé d’obstacles au sein de la ville.

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Image par S. Hermann & F. Richter de Pixabay

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