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Deuil du duo

« sans toi
c’est le silence
assis sur sa chaise
sans toi
la miroir creuse
jusqu’au vide
jusqu’au vif
ô poésie
striée de perte
sans toi
l’ombilic
crève ô
furie douce
sans toi voici mon corps
bâtard taraudé
à mort
sans toi
mes yeux privés
ne touchent plus
rien
sans toi
c’est l’enfer
d’une enfance
enragée
sans toi
c’est le drame
le deuil brame
âme bée »

Yves Charnet, « Deuil du duo », dans « Tranches d’âmes »,
paru dans Nu(e), n°40, 2009

« Et si tu écrivais le roman du désespoir,
celui des terres inondées ou recluses,
celui des villes renégates ou celui
des hameaux délabrés, que dirais-tu
à ton poème qui tremble et qui s’alarme ? que
dirais-tu ? Mais regarde bien autour de toi,
un petit garçon prend la lumière entre
ses doigts, il remonte les pentes du matin,
il est l’encre violette des prairies
avec leurs fleurs, leurs silences de fleurs,
leurs émeutes de fleurs devant l’éternel
combat de l’enthousiasme et de l’inquiétude. »

Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre,
Gallimard, via Google Books.

« Doucement, tombent les premiers flocons, très espacés, très lents : des épluchures de ciel.

— Qui donc, là haut, débarrasse la table, jette par la fenêtre la nappe blanche du dimanche, néglige à ce point les couverts d’argent et fait tomber le sucre en poudre et les miettes de pain sur la terre ? »

Jean-Michel Maulpoix, Pas sur la neige,
Paris, Mercure de France, 2004, pp. 33-34.

« Je parlerai du mot pluie, du mot
silence sous la pluie, je parlerai du jardin
sous la pluie, de la facilité des fleurs
à accepter les confidences du matin, je
parlerai de vestiges, de tuiles tombées,
de fontaines taries, de sources renaissantes,
je parlerai de pulsations, de paupières,
je marcherai vers la montagne, je me
[précéderai. »

Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre,
Paris, Gallimard, 2012, via Google Books.

« Un passage comme si de rien n’était
Et voilà que je me remets pénétrer les mots de la vie
Un soleil sur la nappe rouge
La pompe au milieu de la cour
Ne ramenant plus d’eau
Mais la source est toujours présente
Avec l’eau claire que on aperçoit
À travers la fente des pierres. »

Béatrice Bonhomme, La Maison abandonnée,
Colomars, Melis, 2006, p. 8.

« Et les propos qui me sont les plus chers, c’est entre guillemets que je devrais les écrire ; ils ne m’appartiennent pas. Je ne suis personne ; ma tête bourdonne de la rumeur des livres. L’amour et la mort sont imprononçables. »

Jean-Michel Maulpoix, Les abeilles de l’invisible,
Seyssel, Champ-Vallon, IX, p. 95.

« Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,
heureuse rose,
c’est qu’en toi-même, en dedans,
pétale contre pétale, tu te reposes.

Ensemble tout éveillé, dont le milieu
dort, pendant qu’innombrables, se touchent
les tendresses de ce cœur silencieux
qui aboutissent à l’extrême bouche. »

Rainer Maria Rilke, Les roses, source « rilke.de ».

« Il est besoin d’un lecteur d’un geste de papier
D’un miroir Tu es visage ma feuille mon échancrure
Je suis le tissu pour que tu sois ton vide La surface
Pour que froisse la main L’aber où l’eau s’aiguise
Racine où le sol tressaille Ton blanc mon noir
Le creux pour ma difficulté le blanc pour que je sois
Ce dessin que je ne serais pas Tu es peau pour
Mon alphabet J’étais l’air pour que tu m’engorges
Alvéole pour que tu fusses arcade »

Michel Deguy, Donnant donnant, Poèmes 1960-1980,
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2006, p. 158.

« le chemin tremble sous la chaleur
la brise passe d’une mâture à l’autre
dans le soleil dansant du soir
lumière filtrante
autre caresse autre douceur
le froissement des aiguilles brunes
piqûre sur les mollets nus
l’odeur de résine encore
qui enfle les poumons »

Citation extraite d’un poème intitulé « La complainte des petits gris »,
par Angèle Paoli, paru dans Nu(e), n°52, Jokari/Enfances, 2012, p. 188.

Pour en savoir plus sur Angèle Paoli, on se reportera à son blog « Terres de femmes ».

Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)
Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)

« Il écoute respirer la mer.

Il ne se lasse pas de la regarder, comme on fixe un être endormi, ou le sourire d’un visage peint, comme on regarde obstinément quelque chose que l’on ne voit pas, qui est là cependant. La mer, derrière la mer, dont il ne saurait jamais que les commencements, les plages et les rumeurs, même lorsqu’il quitterait le rivage et partirait se perdre au large, enfin seul avec soi, avec elle, plus que jamais séparé pourtant, ne pouvant espérer la rejoindre autrement qu’en se perdant en elle, dans la défaillance d’un naufrage qui ressemble à l’amour, les poumons pleins de sel, son corps stupide tout gonflé d’eau, flottant comme un paquet avant le repas silencieux des poissons et des crabes. »

Jean-Michel Maulpoix, Portraits d’un éphémère,
Paris, Mercure de France, 1990, II-2, p. 24.