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Paul Verlaine — L’enterrement

En ce premier jour de novembre, où nous fêtons la Toussaint, l’ironie de Verlaine nous fera peut-être du bien. Voici donc le poème intitulé « L’enterrement », souvent présenté à tort comme faisant partie des Poèmes saturniens.

« Je ne sais rien de gai comme un enterrement !
Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille,
Le prêtre en blanc surplis, qui prie allègrement,

L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
S’installe le cercueil, le mol éboulement
De la terre, édredon du défunt, heureux drille,

Tout cela me paraît charmant, en vérité !
Et puis, tout rondelets, sous leur frac écourté,
Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,

Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
Les héritiers resplendissants ! »

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Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

Je contemple dans le langage le bleu du ciel.

Les mots ne me seraient d’aucun prix s’ils se résignaient à nommer ou décrire ce qui est, au lieu de se précipiter vers ce qui n’est pas. Leur aveuglement convient à l’irréductible rêveur que je suis. Ils ont leur manière propre de dissiper le mystère en l’aggravant et de ne rien me donner à voir dont ils n’aient tout d’abord déformé les traits. Je sais leurs tromperies et m’y suis résigné. Je ne compte plus m’approprier ce que je nomme : il me suffit d’esquisser le geste de le toucher des mains. Ne fût-ce que pour en aviver la douleur, je concède au langage le soin de courtiser l’impossible. Jamais l’écriture n’est trop riche de désirs ni de mensonges pour fait de ses masques un usage tragique. Sachant sa vanité, il n’y renonce point mais la cultive comme un poison. Dès lors, rien ne l’obsède davantage que cette duplicité à quoi il reconnaît qu’il est en passe de devenir un homme. »

Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu (1992),
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2005, p. 107.

« Limpide est le jour,
La terre n’est belle
Que si tu parais
Prête à t’y dissoudre
Comme une eau de source.

Oui la terre est belle
Quand tu me reviens
Et que tu escortes
Tes seins et ta voix,

Tes lèvres humides
Comme des draps frais. »

Gaston Puel, « Terre d’ombre brûlée — VII » (2010),
paru dans Nu(e), n° 46, décembre 2010,
coédition Nu(e)/L’Arrière-pays, p. 133.

Une rose (Pixabay)

« La rose est la source
Le centre du temps
Le soleil la trousse
Pour mourir dedans.

T’as des bégonias
Plein les jambes plein
Le dessous des bras
D’autres dans les seins

Le taureau dessine
Un geste précis
Et rouge assassine
Le monde et midi »

James Sacré, Le taureau, la rose, un poème,
Cadex éditions, 1990, p. 32.

La phrase qui s’éveille,
aucun horizon ne la cerne,
elle respire, elle ne parle

au nom de personne,
elle met au monde,
sa voix est prête

sans crainte à se parfaire,
ne refuser que de conclure,
se donner, dire « nous ».

Pierre Dhainaut, « La phrase qui s’éveille… »
dans Nu(e), n°45, « Pierre Dhainaut », novembre 2010, p. 217.

Complies

Vue de la colline
la mer s’établit
au-dessus des maisons :

tente de la Sagesse,
manteau bleu de la Vierge,
couvrant la ville entière.

Le soir n’a laissé
dans l’eucalyptus
qu’une seule cigale

et sur le mur clair
de la chapelle ouverte
le soleil remonte

comme un roi les degrés
que l’ombre matinale
avait descendus. »

Jean-Pierre Lemaire, L’intérieur du monde,
Le Chambon-sur-Lignon, Cheyne éditeur, 2002, p. 97.

Il y a dans la nuit ton cri. Tu le répètes au moins trois fois. Je ne l’entends qu’en m’affolant. Tu cries avec les étoiles. Tu cries avec ton ventre qui déchire. Je dors dans la surdité de l’écrasement. Je ne t’entends pas. Mais les étoiles traversent mon rêve. Les déchirements de ton ventre m’ouvrent les yeux. Je t’entends tomber. J’entends ton cri descendre me prendre. Dans la nuit éblouissante. Je m’accroche à ta chute. […] »

Serge Martin, Ta résonance, ma retenue (extrait),
à paraître prochainement aux éditions Tarabuste.

Deuil du duo

« sans toi
c’est le silence
assis sur sa chaise
sans toi
la miroir creuse
jusqu’au vide
jusqu’au vif
ô poésie
striée de perte
sans toi
l’ombilic
crève ô
furie douce
sans toi voici mon corps
bâtard taraudé
à mort
sans toi
mes yeux privés
ne touchent plus
rien
sans toi
c’est l’enfer
d’une enfance
enragée
sans toi
c’est le drame
le deuil brame
âme bée »

Yves Charnet, « Deuil du duo », dans « Tranches d’âmes »,
paru dans Nu(e), n°40, 2009

« Et si tu écrivais le roman du désespoir,
celui des terres inondées ou recluses,
celui des villes renégates ou celui
des hameaux délabrés, que dirais-tu
à ton poème qui tremble et qui s’alarme ? que
dirais-tu ? Mais regarde bien autour de toi,
un petit garçon prend la lumière entre
ses doigts, il remonte les pentes du matin,
il est l’encre violette des prairies
avec leurs fleurs, leurs silences de fleurs,
leurs émeutes de fleurs devant l’éternel
combat de l’enthousiasme et de l’inquiétude. »

Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre,
Gallimard, via Google Books.