Scène ouverte à l’Arrosoir

Ça se passait hier soir, à l’Arrosoir. Premier vendredi du mois. Ambiance familiale, dans le restaurant chaleureux de Natacha, au cœur du centre historique de Grasse. Mais avec une tonalité particulière : cette soirée pourrait bien être la dernière.

Y’a ceux qui riment et ceux qui prosent, ceux qui lisent et ceux qui récitent, ceux qui parlent et ceux qui écoutent, ceux qui rient et ceux qui osent.

C’est une palette de bois pompeusement appelée scène, où l’on vient se succéder au micro, pour y dire son amour, sa douleur ou sa peine. Ce n’est pas grand-chose et pourtant c’est si important.

Le chef d’orchestre s’appelle Michel Saint-Dragon. Un beau nom de scène, mais ses livres, il les signe de son vrai nom : Michel Vieulle. Un visage cordial et une voix chaude. Il sait inspirer confiance, et même les timides finissent par oser monter sur la petite scène. Pari réussi : hier soir, la salle était comble, et il a même fallu ajouter des chaises.

Tous les âges se rassemblent autour de la poésie. Il y a la petite T., avec ses mots pleins d’innocence. Il y a le jeune E., 10 ans, en CM2, qui se lance le défi d’écrire une performance en direct, à partir de mots lancés par le public. Il a été séduit par les ateliers proposés par Michel Saint-Dragon, et il vient ce soir se frotter à la cour des grands. Chapeau l’artiste !

Et puis, bien sûr, il y a des personnes plus ou moins âgées. Je dis cela, non pas pour vexer qui que ce soit, mais parce que, dans la société d’aujourd’hui, il est très peu d’occasions où toutes les générations se rencontrent autour d’une même activité. La poésie a ce pouvoir-là, aussi. De faire se parler les gens. De les réunir, quel que soit leur âge. Devant le micro, tout le monde est légitime.

Cela n’est possible, bien sûr, que parce que Michel Saint-Dragon a su instaurer un cadre extrêmement bienveillant. Il ne s’agit pas d’un concours, il ne s’agit pas d’être plus brillant ou plus éloquent qu’un autre. Toutes les paroles et tous les styles ont droit de cité. Certains profèrent leurs propres mots, d’autres récitent les vers d’un autre. Certains déclament par cœur des poèmes, d’autres les lisent sur un papier. Il y a ceux qui viennent du slam, et qui ont l’habitude de moduler leur débit, leur rythme d’une manière qui rappelle le rap. Il y a ceux qui optent pour une diction plus naturelle. Tous les styles, tous les thèmes ont leur place.

Hier soir, j’ai entendu des poèmes d’amour et des poèmes de rupture. J’ai entendu un bestiaire de créatures fabuleuses. J’ai entendu des mots de rage et de peine, et aussi des mots de joie et de douceur.

Quant à moi, j’ai d’abord choisi un poème en vers, ancien (il doit avoir près de vingt ans), parce qu’il « sonne » bien à l’oral : c’est celui qui a fait l’objet du précédent article. Et puis, lors du deuxième « round », quelques extraits de mon recueil « Concordance », en commençant par un poème sur la Tunisie.

L’important, aussi, ce sont les à-côtés : le plaisir de retrouver des connaissances, des amis. De rencontrer de nouvelles personnes, qui racontent leur parcours, leurs études, leur vie. Entre deux poèmes, j’ai discuté, entre autres, littérature et philosophie. C’est aussi cela que permet la poésie.

Cette soirée grassoise, disais-je, était peut-être la dernière. En effet, « l’Arrosoir » change de propriétaires. Natacha part vers d’autres horizons. Les repreneurs étaient là, pourtant, hier soir, et ils ont fait état de leur souhait de poursuivre la dimension culturelle de ce restaurant. Alors, croisons les doigts, pour que vivent ces moments de partage de la poésie. Ces moments authentiques où se rejoignent toutes les générations, autour d’un même amour des mots qui chantent et déchantent, qui s’échangent et nous changent. Ces moments où la poésie redevient, en un mot, populaire.

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