Un poème hivernal de François Coppée

Cela faisait un certain temps que je n’avais écrit sur le XIXe siècle. Or, voici qu’on me contacte pour me demander des éclaircissements sur le poème intitulé « Janvier » de François Coppée. C’est un beau poème, qui fera écho à « Décembre » que j’avais naguère commenté.

Avant de commencer, précisons une chose. En tant que professeur, je trouve absolument contre-productif qu’un adulte fasse le travail d’un élève. Les éléments qui vont suivre doivent se lire comme des pistes de réflexion et non comme un commentaire au sens scolaire de ce terme. Ce blog entend précisément être une passerelle entre savoir universitaire et grand public, et il ne saurait donc adopter une forme académique.

Ceci étant dit, voici le texte du poème :

Songes-tu parfois, bien-aimée,
Assise près du foyer clair,
Lorsque sous la porte fermée
Gémit la bise de l’hiver,

Qu’après cette automne clémente,
Les oiseaux, cher peuple étourdi,
Trop tard, par un jour de tourmente,
Ont pris leur vol vers le Midi ;

Que leurs ailes, blanches de givre,
Sont lasses d’avoir voyagé ;
Que sur le long chemin à suivre
Il a neigé, neigé, neigé ;

Et que, perdus dans la rafale,
Ils sont là, transis et sans voix,
Eux dont la chanson triomphale
Charmait nos courses dans les bois ?

Hélas ! comme il faut qu’il en meure
De ces émigrés grelottants !
Y songes-tu ? Moi, je les pleure,
Nos chanteurs du dernier printemps.

Tu parles, ce soir où tu m’aimes,
Des oiseaux du prochain Avril ;
Mais ce ne seront plus les mêmes,
Et ton amour attendra-t-il ?

François Coppée, Les mois

Pour accéder à la compréhension littérale du poème, il faut avoir perçu que les quatre premières strophes constituent une seule longue phrase. J’invite le lecteur à repérer les verbes, leurs sujets, les conjonctions et autres mots de liaison, de manière à suivre les mouvements de la phrase. Cette longue phrase développe une question toute rhétorique, adressée à la femme aimée qui n’intervient ici que pour être prise à témoin.

Le poète use de la figure de l’amplification : d’un fait presque banal, la migration des oiseaux, il fait un récit presque épique. Il faudrait ici relever tous les moyens de ce grandissement. Voici donc que les oiseaux deviennent de courageux héros qui bravent les éléments. La cinquième strophe renchérit à grands renforts d’exclamations, et en reprenant la question initiale. Le poète affirme que maints oiseaux ont péri en cours de route.

La dernière strophe apparaît comme une chute qui est l’aboutissement de tout ce qui précède, avec un retour au thème initial de la femme aimée. Celle-ci chante les oiseaux du futur printemps, oubliant que les oiseaux du printemps passé sont morts. La femme aimée paraît ainsi insensible, voire cruelle (comme elle peut l’être aussi chez Baudelaire), d’où cette question angoissée sur laquelle se termine le poème : « Ton amour attendra-t-il ? ». Un parallèle est ainsi établi entre la situation des oiseaux et celle de l’amour : survivront-ils à l’hiver ?

L’évocation de la mort d’un oiseau est un motif traditionnel (on pense au « Miser passer » de Catulle dans son poème sur la mort du moineau de Lesbie), mais celui-ci est ici revisité par l’inscription d’une fable presque épique, du moins par l’héroïsation du moineau, qui donne toute sa force au parallèle final. C’est un beau poème, servi par la délicatesse de l’octosyllabe, et je conclurai en remerciant mon lecteur de me l’avoir fait découvrir.

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