Billet d’humeur

Essayer de l’écrire. Pour comprendre pourquoi. La raison de ces larmes qui me sont venues, à l’annonce de la mort de la reine Élisabeth II d’Angleterre. Alors que je suis citoyen français, que je n’ai aucune famille ni ancêtre de l’autre côté de la Manche, et que je n’ai jamais vécu au Royaume-Uni. Alors même que mes convictions politiques, pour ce qui concerne la France, sont résolument républicaines.

J’étais à table, devant la télévision. Le programme s’interrompt, remplacé par le célèbre visage. Et ces mots : la reine Élisabeth II est morte. Une annonce directe, difficile à vivre autrement que comme un choc. Les larmes ont presque immédiatement suivi.

Je pourrais, bien sûr, évoquer le symbole que représentait la Reine, celui d’une unité qui transcende les clivages, d’une continuité qui dépasse les dissensions temporaires, d’un repère dans notre monde mouvant et changeant. Mais, au fond, ce symbole ne me touche pas à ce point. Il faut chercher ailleurs la cause de mon émotion.

Ce n’est pas la première fois que j’apprends par les médias la mort d’une personnalité publique. Cela ne me laisse jamais impassible, bien sûr. Mais là, il y a quelque chose de plus. Un symbole, au-delà de la personne. Je pourrais comparer, toutes proportions gardées, avec la mort de Johnny Halliday, un chanteur que je n’ai jamais écouté de ma vie, dont je n’ai jamais acheté le moindre single, mais qui représentait un symbole énorme. Même en étant français, on a tous, je crois, un lien avec la Reine d’Angleterre. Moi, je repense à mon séjour en Angleterre, l’année des 60 ans de règne, et de la naissance du Royal Baby. Je me suis photographié aux côtés d’une immense statue en Lego de la Reine. Je me suis trempé les pieds dans la fontaine en hommage à Lady Diana, à l’extrémité de Hyde Park.

Je me souviens avoir vu, sur YouTube, le discours de la Reine à ses sujets à l’occasion du confinement. C’était quelques temps après le pitoyable « Nous sommes en guerre » de Macron. J’ai trouvé le discours de la reine si simple, si juste, si bienveillant, si confiant, que je me suis dit : « Quelle classe ! » Moi qui ne parle qu’assez mal l’anglais, j’ai été séduit par la précision et la clarté de sa langue, la pureté de sa diction, et l’évidence de son charisme. La Reine Élisabeth II était, de toute évidence, une grande dame.

Je crois que ma tristesse, au fond, dépasse la seule personne de la Reine. Avec elle, c’est une époque, aussi, qui meurt. Le XXe siècle, aussi fou et barbare qu’il ait pu être, était cependant marqué par une foi assez générale en un avenir meilleur. Certes, il y avait encore de la misère, de la pauvreté, des maladies, des guerres, mais on en viendrait à bout. La question n’était pas de savoir si on en viendrait à bout, mais quand. On avait foi en l’avenir. Même les désastres de la Deuxième guerre mondiale n’ont pas totalement écorné cet espoir. Les Trente Glorieuses ont montré qu’on tendait vers la prospérité, que de nouvelles découvertes étaient tous les jours possibles, et l’on irait même jusque sur la Lune. Un monde qui avait vu l’homme fouler le sol lunaire finirait bien par mettre un terme définitif aux guerres, aux maladies, à la pauvreté, bref, aux grands problèmes de l’Humanité. Ce n’était, en somme, qu’une question de temps. Ce n’était pas qu’il n’y avait plus de guerres, bien au contraire, mais on pensait que la marche de l’Histoire finirait bien par avoir raison de ces problèmes finalement anachroniques.

Et puis cette belle dynamique s’est quand même bien cassé la gueule, pardonnez-moi l’expression. Du reste, elle n’a sans doute jamais été autre chose qu’une belle histoire qu’on se raconte pour se rassurer. Je n’oublierai jamais le choc que furent pour moi les images des attentats du World Trade Center en 2001. J’avais alors quatorze ans, je venais d’entrer en classe de Seconde et j’assistais à une remise des prix pour mes bons résultats au Brevet. Sans doute, ce jour-là, quelque chose s’était cassé, en moi aussi bien que dans la trame de l’Histoire. Le maire avait dit de ne pas s’inquiéter, qu’ici les toits étaient solides. Je ne savais pas encore à quoi il faisait allusion. Et, juste à notre arrivée à la maison, coup de téléphone de mon grand-père qui nous enjoignait d’allumer la télévision. Gros plan sur les tours jumelles entourées de fumée. C’était donc ça. L’horreur à l’état pur. L’impression d’un monde qui s’écroule.

La deuxième fois de ma vie où j’ai ressenti cette impression, où j’ai compris que l’Histoire n’avait pas forcément un sens, c’était en 2002, avec l’accès de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles. D’ailleurs, les deux événements ont sans doute un lien indirect. Les attentats spectaculaires du World Trade Center, hypermédiatisés, ont profondément ancré dans les consciences l’idée d’une menace islamiste, brisant ainsi le rapprochement des communautés amorcé par la victoire de la France à la coupe du monde de football en 1998. Je crois vraiment qu’il y avait une belle dynamique de rapprochement des communautés, sapée par les extrémistes intégristes qui voyaient cela d’un mauvais oeil. Depuis, plusieurs autres attentats ont suivi, dont on m’épargnera de rappeler la liste. Les terroristes ont réussi à semer la peur dans les coeurs.

Et puis il y a eu la crise des subprimes (de mémoire, en 2007-2008), le raz de marée en Indonésie (2004), le tsunami de Fukushima (2011). Les attentats du Bataclan (2013), de Nice (2016)…

Le XXIe siècle dans lequel nous vivons est finalement très loin de celui que nous imaginions. Il a quelque chose de rétrograde. Il voit réapparaître la misère et la pauvreté, à un niveau important, en France. La crise sanitaire nous a tous placés face à l’inimaginable. La France au XXIe siècle, ça a donc été l’hôpital exsangue, l’enfermement des populations, les décisions arbitraires… Et puis il y a, encore en ce moment même, la guerre aux portes de l’Europe. Comme si nos siècles d’Histoire ne nous avaient rien appris.

Sans oublier, et c’est sans doute le fait majeur, le fait que le réchauffement climatique, longtemps annoncé comme une menace, apparaît désormais dans ses effets tangibles. Il n’est plus seulement un risque, une prophétie de mauvais augure, mais une réalité concrète, constatable de façon désormais évidente. Et les prévisions pour les années et les décennies à venir sont mauvaises, même dans les scénarios les plus optimistes. À un point que nos façons d’ergoter sur des questions dérisoires paraissent extrêmement futiles. Et bien des peuples qui n’auront pour ainsi dire pas contribué à cet état de fait seront cependant aux premières loges des sécheresses et cataclysmes attendus.

Plus que jamais, je crois que nous avons besoin d’union. La défunte reine représentait aussi cela : un pouvoir symbolique, une figure que chacun pouvait s’approprier au-delà de ses convictions politiques personnelles, une personnalité capable de rassembler une nation entière. En France, plus qu’une personne, c’est notre devise qui incarne ce rôle : « Liberté, Égalité, Fraternité », des valeurs universelles qu’il ne suffit pas d’inscrire sur le fronton des mairies et des écoles, mais qu’il faut faire vivre. Et on ne dit pas assez que cela est un défi que de concilier ces valeurs, surtout quand il s’agit de traverser des temps difficiles.

Je ne pensais pas écrire tout cela dans ce billet qui devait au départ être simplement une réaction à la nouvelle de la mort de la reine d’Angleterre. On y verra un billet d’humeur, pétri certes d’inquiétude mais aussi, paradoxalement, de beaucoup de confiance. La mort de la Reine apparaît comme un signe, non le seul, d’un changement d’ère. Oui, l’avenir proche paraît inquiétant, en total décalage avec ce que nous avons longtemps pensé qu’il serait. Mais nous serons là. Chacun avec nos moyens propres, nous travaillerons à surmonter les défis de l’humanité.

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3 commentaires sur « Billet d’humeur »

  1. Moi je suis touché par la réaction affective de Gabriel Grossi ( les pleurs) à la mort d’Elisabeth .
    C’est la réaction d’un poète :
    “Un unanime cri
    Un grumeau de songe”
    Disait Ungaretti…

    Aimé par 1 personne

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