Rencontres d’Aiglun : jour 1

En montant à Aiglun ce matin, j’espérais faire de belles rencontres poétiques et humaines. Je n’ai pas été déçu ! Compte-rendu de la journée du vendredi 26 août 2022, première journée d’un festival qui se terminera dimanche.

Quand j’arrive à Aiglun en fin de matinée, après environ une heure et demie de route, le festival n’a pas encore commencé. Une fois garé, je me rends compte que c’est jour de marché. Je fais le tour des étals, profite du snack installé par la mairie, et achète de la tapenade d’olives. Il y a de l’animation sous la halle. Je trouve avec plaisir quelques visages connus. La journée démarre sous les meilleurs auspices.

À 15 h 30, le maire Anthony Salomone et son adjoint à la culture Patrick Quillier ouvrent officiellement le festival. Le programme est riche, avec de nombreux intervenants, sur trois journées.

Lectures sous la halle

Claudine et Marc Ross ouvrent le bal. Les poèmes de Marc Ross sont accompagnés par les marionnettes de son épouse Claudine. Une association inhabituelle, mais qui fonctionne. Je connaissais déjà la marionnette à l’effigie de Tristan Cabral, auquel il est rendu hommage. Lui succède une marionnette amérindienne, à l’occasion d’un très beau poème consacré à l’un de ces peuples d’Amérique.

C’est ensuite le tour de Raphaël Monticelli d’occuper la scène. Le septuagénaire n’a rien perdu de la jubilation de l’enfance. Il s’amuse avec la langue, modulant la vitesse et l’intensité de sa voix avec un plaisir qu’il ne boude pas, et qui se révèle communicatif. Ses « bribes » invitent tantôt à s’émouvoir, tantôt à sourire.

La troisième intervention est celle de Wianney Qoltan. Celui-ci délivre une véritable performance où se rencontrent slogans publicitaires et noms de marques, qui se télescopent dans une réjouissante dénonciation de la société de consommation.

Après une courte pause, Jean-Baptiste Pomet prend place au micro. Ce directeur de recherches à l’INRIA est aussi un habitué des scènes ouvertes de la Cave Romagnan. Il nous apporte sa Bonne nouvelle selon l’âne, une intervention savoureuse qui se termine avec un duo avec sa compagne Sharron Mac Leod, chanteuse de jazz. Les mots français du poète entrent alors en dialogue avec les paroles en anglais de la chanteuse.

Ensuite, le peintre Xavier Giovannetti, artiste aiglenois qui possède une galerie sur la place du village, présente en quelques mots les toiles abstraites qui ont servi de décor à la scène. Ces formes géométriques colorées dessinent un passage de l’ombre à la lumière.

De la montagne aux outre-mers

Nous sommes ensuite invités à covoiturer le plus possible pour nous rendre à Notre-Dame d’Entrevignes, sur la commune de Sigale. Là, en pleine nature, face au Cheiron, jouxtant une belle chapelle romane, se trouve le Hangar, lieu culturel associatif, disposant d’un local intérieur et d’une terrasse extérieure, d’où l’on profite d’une vue imprenable sur la vallée de l’Estéron.

Sur les murs, ont été installés les tableaux de Dominique Tron. Très colorés, ils représentent dans un style naïf des éléments de la vie polynésienne.

Comme l’explique Patrick Quillier, Dominique Tron est un poète au parcours singulier. Il est parfois désigné comme « le nouveau Rimbaud ». Après une fugue qui a eu lieu dans l’adolescence, il établit à Marseille un groupe de théâtre. Repéré par Elsa Triolet et Aragon, il est édité chez Seghers. Il fait sa thèse à l’Université de Vincennes avant la scandaleuse dissolution de cette expérience singulière. Il part ensuite étudier les danses orientales en Inde et en Indonésie. Il est actuellement en Polynésie. Ses peintures et ses poèmes se réclament d’un « art catalytique », capable de dissoudre les grumeaux et les scories du corps et de l’âme. Son œuvre est très marquée par la danse. Patrick Quillier rapproche sa façon de traiter les thèmes de l’amour et du temps qui court de la musique d’Olivier Messiaen. Conquis par l’univers de Dominique Tron, Patrick Quillier a écrit un poème pour lui rendre hommage, qui insiste sur le nom polynésien du poète, lequel se prononce à la fois Oriata et Horiata, avec une signification différente selon le cas.

Michel Caudry a ensuite évoqué le poète tahitien Patrick Araia Amaru. Loin des stéréotypes de l’île paradisiaque, le poète refuse de taire la noirceur qui habite aussi la Polynésie. L’un de ses poèmes traite du viol d’une jeune fille par un père incestueux. Le poète, instituteur, a travaillé à réhabiliter la langue et la culture polynésiennes, après avoir vécu une enfance où parler la langue locale à l’école était interdit. Il a appris le Tahitien à l’âge adulte, et s’est intéressé aux danses polynésiennes. Il chante la beauté de l’île tout en s’insurgeant contre les féminicides et les incestes. Ces violences ne sont pas forcément plus fréquentes qu’ailleurs, mais elles ont tendance à être moins sévèrement punies, dans un pays où, culturellement, la condamnation du père incestueux ne rompt pas les liens familiaux.

Patrick Quillier intervient ensuite pour présenter l’anthologie de poésie réunionnaise à laquelle il a contribué. Intitulée L’infini insulaire, elle parcourt toute l’histoire de la Réunion du XVIIIe siècle à nos jours, en incluant un nombre important de contemporains. La langue créole ne s’efface pas derrière le français.

Vient ensuite le moment d’une scène ouverte où j’ai eu le plaisir de lire quelques poèmes.

Hommages à René Char

Après une courte pause qui a permis à chacun de se sustenter, la dernière séance de la journée est consacrée à René Char. Franck Planeille, natif de L’Isle-sur-Sorgue, éditeur de la correspondance entre Char et Camus, et actuellement principal du collège Saint-Exupéry à Saint-Laurent-du-Var, a bien connu Char. À mesure que sont projetées derrière lui des images du grand poète dans son univers natal, il replace Char dans ce milieu particulier de L’Isle-sur-Sorgue. Le poète, sorte de star locale, y recevait les plus grands : Breton, Braque, Giacometti… Franck Planeille montre avec beaucoup de passion comment la correspondance des deux hommes éclaire la profonde amitié qui liait Char et Camus.

La soirée se termine avec la projection d’un film d’André Ughetto, tourné pendant les années 1970, où des comédiens mettent en scène des poèmes de René Char. Les images évoquent notamment la Résistance dans le maquis provençal, où René Char eut un rôle particulièrement actif, tout en écrivant les pages les plus célèbres de Fureur et Mystère.

Ce modeste compte-rendu ne dit pas assez, j’en ai peur, tout ce qui a fait le sel de cette première journée de festival, et qui réside dans la qualité des rapports humains et des échanges. La plupart des intervenants comme des convives a fait une longue route pour arriver jusqu’à Aiglun. Tout le monde est donc véritablement passionné de poésie. Il s’agit, pour chacun, d’un vrai moment de partage, loin de toute tentation égoïste de n’être là que pour diffuser son propre travail. Il y a là une qualité d’écoute et de partage qui est assez rare, et qui doit beaucoup, je crois, à la façon dont Patrick Quillier a organisé les choses. Écrivant ces lignes à l’aube de la deuxième journée de réjouissances poétiques, je sais que je m’apprête à faire de nouvelles découvertes passionnantes, dont je rendrai compte dans le prochain article. Je souhaiterais conclure, pour l’heure, en remerciant Patrick Quillier et Anthony Salomone pour la tenue de ce festival dans le beau village d’Aiglun.

La Halle d’Aiglun, ornée des tableaux de Xavier Giovannetti
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7 commentaires sur « Rencontres d’Aiglun : jour 1 »

  1. Re-merci.
    La précision de ces comptes-rendus rend encore plus concret « mon rêve d’Aiglun » -lieu(x) et paroles. Je n’y suis encore jamais allée…
    Bien à vous,
    Marie-Christine

    Aimé par 1 personne

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