Lumineux Emmanuel Godo

Emmanuel Godo, poète, professeur de lettres en classes préparatoires au lycée Henri IV, était invité, dimanche 31 août, à présenter son univers poétique, au village d’Aiglun, sur l’invitation de Patrick Quillier, lui-même poète, professeur émérite et membre du conseil municipal. Nous avons assisté à un très beau moment de poésie, marqué par l’aisance lumineuse et sincère d’Emmanuel Godo.

L’événement a pris place dans l’église du village d’Aiglun, encore parée des rubans de la fête patronale qui a eu lieu le jour même. Dans ce décor propice à la méditation et au recueillement, Emmanuel Godo a lu et situé un choix de poèmes, extraits de ses deux recueils parus dans la collection Blanche de Gallimard, Je n’ai jamais voyagé et Puisque la vie est rouge, ainsi que d’un recueil à paraître prochainement, intitulé Les Égarées de Noël.

Si la poésie et l’écriture poétique ont toujours fait partie de la vie d’Emmanuel Godo, ce n’est qu’assez récemment, en 2018 et 2020, à l’âge de la cinquantaine, que le poète s’est décidé à publier ses poèmes, encouragé par quelques aînés comme Guy Goffette.

Être poète, prévient d’emblée Patrick Quillier pour présenter Emmanuel Godo, ce n’est pas être un rêveur perché dans on ne sait quels ailleurs chimériques. Être poète, c’est se débattre, au jour le jour, comme on peut, avec sa propre condition d’humain, en essayant, bien sûr, de se grandir, dans la mesure du possible, au-dessus de soi.

J’ai été très touché par le fait qu’Emmanuel Godo, qui est un lecteur de ce blog, ait choisi de commencer par le poème adressé à ses filles que j’avais naguère commenté. Ce poème montre bien que la poésie s’ancre dans notre quotidien, dans la simplicité du vécu. Et ce faisant, elle ne peut faire autrement que de rencontrer des questions essentielles : le sens de la vie, la force de l’amour, le tragique de la mort…

Vous me lirez lorsque je serai mort et ce sera bien ainsi 
Car tout ce que j’ai écrit je l’ai écrit dans cette ombre paisible
Juste à côté de vous dans le silence heureux
Où les mots se laissent entendre dans une clarté
Qui n’existe que là [...]

Emmanuel Godo a ensuite lu un poème dédié à Patrick Quillier. Au risque de le gêner par une si émouvante déclaration, il a tenu à lui dire par ce moyen toute son amitié, mais aussi toute son admiration.

[...]Tu connais le nom des immortels et des simples 
Tu n’as jamais eu peur de l’œil du ciel
Quand il passe à travers les tessons de la vitre
Tu avais mis ton sourire de silence et d’aurore et puis
Il fait grand sang aujourd’hui, il fait parole dans la maison refermée

Contrairement à bien des idées reçues, la poésie n’a rien à voir avec le joli, avec l’ornementation décorative du langage. La poésie d’Emmanuel Godo le montre bien, qui côtoie le plus tragique comme le plus sacré.

Le poète confie avoir été durablement marqué, lors d’un voyage scolaire à un camp de concentration, par la photographie d’une femme, prise à son arrivée en train. Cette déportée anonyme était une femme solide, bien campée sur ses deux jambes, portant courageusement ses deux valises. Les Nazis demandaient en effet aux déportés de se munir de quelques effets personnels. Ce qui a frappé le poète, c’est la solidité de cette femme, qui avance courageusement vers la mort. Une image désormais gravée à jamais dans l’esprit du poète, point de départ d’une méditation poétique sur notre société contemporaine. Emmanuel Godo se montre très critique envers la société, non pas envers les hommes et les femmes qui la composent, mais envers son organisation, ses injustices, ses déséquilibres…

Pendant que l’homme heureux aligne ses chiffres 
La petite vieille au dos voûté continue sa route

Être poète, c’est tenir compte de cela, de cette réalité que Rimbaud disait rugueuse. La poésie est dans son rôle quand elle nous rappelle ces souffrances, que trop souvent nous ignorons lorsqu’elles ne nous concernent pas directement. La poésie est dans son rôle lorsqu’elle condamne les injustices, lorsqu’elle s’insurge contre la misère et la violence. La poésie est dans son rôle lorsqu’elle nous montre la mort en face.

Mais la poésie n’est pas que cela. Elle dit aussi la beauté et l’amour, pas simplement pour faire joli, mais bien parce qu’il s’agit de dimensions essentielles de l’humain. Dire ce qui est, sans taire les souffrances et les zones d’ombre, mais en conservant cet espoir cher à Bonnefoy, cette conviction que la poésie peut changer et change déjà le monde. Sans cette foi en la poésie, écrire vaut-il la peine ?

Aussi Emmanuel Godo conclut-il avec un vibrant merci, celui qu’il espère être capable de formuler à l’heure de sa propre mort. Dire merci, se réjouir de ce que la vie nous a donné, sans rien regretter. Être capable de n’être plus que ce merci, sans une once de regret ou de ressentiment envers la vie. Un merci sans « mais », sans restriction aucune. Un merci pour tout, y compris les moments plus difficiles, relus comme des étapes nécessaires d’un chemin.

Je voudrais au moment de mourir avoir encore suffisamment de vie en moi ou de souffle ou de lumière pour pouvoir dire merci [...]

Le poète a évoqué de façon très émouvante ce moment où nous nous devêtirons de notre enveloppe corporelle et où nous passerons de l’autre côté, comme par le chas d’une aiguille, rejoignant alors l’amour de Dieu.

Je demande [...] 
[que réduit au dernier souffle du souffle
Je puisse passer dans le chas de l’aiguille
Pour entendre enfin dans la chambre que je croyais vide
Le souffle d’amour qui m’y attend
Qu’on lise dans les mots que je ne dirai pas
Le merci d’avoir été aimé
Et qu’il n’y ait dans ce merci
Aucune place pour la rancune la peur ou le regret

Ce dernier poème est bouleversant, et je n’étais pas loin de verser quelques larmes. Je crois que nous pouvons tous nous identifier à cette sublime prière, cette prière qui n’est d’abord pas une demande mais un remerciement, et qui finit par cette acceptation sereine et lumineuse de la mort. Il y aurait beaucoup à dire sur ce poème, et je crois qu’il y faudra consacrer un article entier. Je préfère, pour l’instant, en rester cette émotion, à ce merci littéralement sublime, sub-limes, au-delà de toute limite, mort comprise.

*

Cette lecture de poésie a donné lieu à un beau moment de partage, prolongé par l’invitation de Patrick Quillier à se retrouver autour d’une délicieuse soupe au pistou. Si bien que je ne saurais conclure autrement qu’en remerciant Emmanuel Godo d’être venu tout exprès de Lille pour nous présenter sa poésie, et en remerciant Patrick Quillier pour sa généreuse hospitalité.

3 commentaires sur « Lumineux Emmanuel Godo »

  1. Pascal Giovannetti sur FB : « Je suis très heureux d’avoir assisté à ce grand moment de littérature. Godo : un vrai talent que je qualifierai d' »indécent » tant il nous fait comprendre que la poésie est avant tout une profondeur. »

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