Lire « La Belle au Bois dormant » à l’école

Faire lire et enseigner les contes traditionnels à l’école, c’est d’autant plus important que cette culture commune n’est parfois plus relayée par les familles. Certains enfants n’ont jamais entendu parler de cette histoire, pas même à travers les adaptations animées. Or, étudier le conte originel de Charles Perrault, c’est aussi se rendre compte qu’il est relativement éloigné de ces adaptations contemporaines.

Le conte en quelques mots

Si tout le monde connaît le conte de Perrault dans ses grandes lignes, beaucoup ont oublié qu’il est plus long que ce que l’on a coutume de raconter, et comporte une deuxième partie omise dans le dessin animé de Disney. Il est intéressant ainsi de rappeler aux enfants cette version originelle. Si je devais raconter le conte avec mes propres mots (puisque tel est l’exercice que je proposerai à mes élèves), voici ce que je dirais…

Il était une fois un roi et une reine qui étaient fort tristes de ne point avoir d’enfants. Un jour, par bonheur, il leur naquit une fille, une très belle petite princesse. Pour fêter cela, on organisa un beau baptême, et les sept fées du royaume furent conviées, afin qu’elles offrissent à la princesse leurs plus beaux dons. Chacune des fées reçut un étui en or, renfermant de magnifiques couverts du même métal, sertis de pierres précieuses.

Au cours du repas, arriva une vieille fée, que l’on n’avait point invitée, parce qu’elle vivait dans un lieu si reculé, que chacun avait oublié jusqu’à son existence même. Elle fut extrêmement courroucée de n’avoir point été conviée. Le roi lui offrit une place, mais il ne put lui donner, comme aux autres fées, de couvert d’or et de rubis, puisqu’on n’en avait fait faire que sept. La vieille fée grommelait, et la septième fée entendit sa colère, si bien que, prévoyante, elle se cacha derrière la tapisserie, afin de pouvoir corriger le vœu que la vieille fée ferait.

Chacune des six fées se pencha donc sur le berceau de la jeune princesse, et lui firent les dons les plus admirables. Quand vint le tour de la vieille fée, elle prédit que la princesse, à l’âge de ses seize ans, se piquerait le doigt avec un fuseau, et en mourrait. La septième fée sortit alors de derrière la tapisserie, et consola l’assemblée, en affirmant que la princesse ne mourrait point, mais dormirait seulement pendant cent ans, jusqu’à ce qu’un prince brisât le sort.

Seize années passèrent, et malgré l’interdiction royale de filer la laine au fuseau, ce qui devait arriver arriva : la princesse, curieuse de voir une vieille femme filer de la laine, voulut essayer à son tour, se piqua le doigt, et s’endormit sans qu’on pût la réveiller. Le roi fit alors installer la princesse dans un beau lit. La bonne fée, qui habitait fort loin alors, fut prévenue par un nain qui avait des bottes de sept lieues, et arriva sur le champ dans son carrosse tiré par des dragons. Elle jugea que la princesse serait fort seule lorsqu’elle se réveillerait, et décida de plonger dans le même sommeil tous les habitants du château, sauf le roi et la reine qui devaient gouverner le pays. Elle fit pousser d’épais buissons et des ronces pour barrer l’accès du château endormi.

Cent ans plus tard, un jeune prince, d’une autre famille, chassait non loin, et aperçut les tours du château, qui dépassaient des broussailles. Quand il entendit l’histoire de la princesse, il voulut entrer dans le château, et c’est alors que les ronces s’écartèrent d’elles-mêmes. Il s’agenouilla auprès de la princesse qui se réveilla. Une grande fête commença, où le prince et la princesse se marièrent.

Deux ans plus tard, le prince et la princesse eurent deux beaux enfants : une fille, nommée l’Aurore, et un garçon, que l’on appela le Jour. Le prince ne voulait pas montrer ses enfants à ses propres parents, le Roi et la Reine, car la reine sa mère était une ogresse, et il craignait qu’elle ne les mangeât. Cependant, le Roi mourut, le prince devint Roi à son tour, et il dut partir à la guerre, laissant les rênes du royaume à la reine mère, comme cela était la coutume.

La reine ogresse savait qu’il serait bien difficile de dévorer les deux enfants à la Cour, où il y avait toujours du monde. Aussi ordonna-t-elle à la jeune reine et à ses enfants de se rendre dans un château de campagne, éloigné du faste de la Cour. Elle demanda à son maître d’hôtel de cuisiner la petite Aurore à la sauce Robert. Le maître d’hôtel ne pouvait dire non à une Ogresse, sous peine d’en mourir, mais ne pouvant se résoudre à commettre un acte aussi horrible, il cacha Aurore dans sa famille, et donna un agneau à manger à l’ogresse, qu’elle trouva délicieux. Une semaine plus tard, la reine ogresse voulut manger le petit Jour, et le maître d’hôtel, usant du même stratagème, fit manger à la reine un petit chevreau fort tendre. Mais la semaine suivante, l’ogresse voulut qu’on lui préparât leur mère à dîner. Cela était beaucoup plus difficile de tromper l’ogresse, car la jeune reine, qui avait dormi cent ans, avait la peau dure. Le maître d’hôtel alla tout raconter à la jeune reine, qui accepta son triste sort avec courage et sagesse. Mais le maître d’hôtel ne pouvait se résigner à la tuer, et il cuisina une belle biche qu’il avait trouvée dans la forêt.

Ce plan aurait fort bien pu marcher, si la reine n’avait pas entendu les rires d’Aurore et de Jour quelque temps plus tard. « Ah, vous croyiez m’avoir, mais ça ne se passera pas comme ça ! » rugit l’ogresse. Elle demanda qu’on installe une grande cuve remplie de serpents, pour que la reine, ses deux enfants et le maître d’hôtel y périssent. Fort heureusement, à ce moment-là, le roi revint de la guerre, et fit arrêter cette horreur sur le champ. Par dépit, l’ogresse se jeta elle-même dans la cuve. Le roi en fut d’abord attristé, car il venait de perdre sa mère, mais il se réjouit ensuite de la compagnie de sa femme et de ses enfants.

Étudier un texte authentique

Il est important pour moi que les élèves découvrent les contes traditionnels dans une version authentique. J’ai, pour ma part, choisi une version libre de droits disponible sur Wikisource (une bibliothèque en ligne, liée à Wikipédia, qui publie des textes libres de droits). J’ai choisi une version du début du XXe siècle, qui présente l’avantage par rapport à des éditions plus anciennes de présenter une orthographe modernisée (pas d’imparfaits en -oit et autres spécificités de la langue du XVIIe siècle). Je me suis cependant permis d’abréger le conte en certains points, simplement pour permettre au conte d’être lu en une seule fois tout en maintenant l’attention des élèves à un niveau correct. J’obtiens ainsi un texte de deux pages et demi, ce qui est bien suffisant.

L’intérêt de travailler sur un texte aussi authentique que possible, c’est que l’histoire telle que racontée par Charles Perrault présente des différences intéressantes par rapport à la version Disney, la seule que connaissent les élèves (quand ils la connaissent).

élément du texteDisneyPerrault
Prénom de la princesseAurore« la princesse », puis « la reine »
Prénom du père de la princesseStéphane« le prince », puis « le roi »
Prénom des enfants de la PrincesseNon mentionnésAurore et le Jour
Nombre de bonnes fées37
L’histoire se termine par un mariageOuiNon
La princesse vit avec les bonnes féesOuiNon
La belle-mère de la princesse est une ogresseNonOui
Quelques différences d’avec la version de Disney

Anticiper les difficultés

Ce conte ne présente aucune difficulté insurmontable, même s’il est nécessaire d’outiller les élèves sur plusieurs points.

De qui parle-t-on ?

La difficulté majeure, à mon sens, est le fait que la plupart des personnages ne possèdent pas de prénom, et sont ainsi souvent mentionnés simplement par leur fonction. Or, plusieurs personnages ont la même fonction (il y a ainsi trois rois : le père de la princesse, le père du prince, et le prince lui-même qui devient roi), et certains personnages changent de fonction (le prince devient roi, la princesse devient reine). Il faut donc s’assurer que les enfants aient compris de qui on parle. Il me semble ainsi utile de travailler à lister les personnages et de proposer une généalogie des personnages. Il me semble également intéressant de faire surligner de couleurs différentes, dans le texte, les désignations des différents personnages.

« Nourrissage culturel » : le rouet, le fuseau, la quenouille

Cela peut être l’occasion d’éveiller les élèves à l’étude d’un objet ancien, nous situant ainsi entre les sciences et l’Histoire, à travers une lecture documentaire qui raconterait le filage de la laine hier et aujourd’hui. Certains élèves ignorent encore que certains vêtements sont faits avec de la laine (issue d’un animal) et d’autres avec du coton (fibre végétale). On pourra également parler du ver à soie.

Une séance « one-shot » pour travailler l’oral

Il m’est arrivé de travailler ce conte en une séance unique dont l’objectif est de travailler l’oral, avec le principe du rappel de récit. Les programmes actuellement en vigueur recommandent ce type d’exercices, pourtant encore trop rarement proposés, qui consistent à raconter oralement une histoire entendue. La séance se passe alors comme suit : je présente le conte, je le lis en invitant les élèves à prendre des notes (personnages, lieux, objets), tout en dessinant au tableau en même temps (les élèves sont ainsi orientés dans leur prise de notes). Plusieurs élèves sont ensuite invités à raconter successivement tout ou partie de l’histoire, à l’aide des éléments apportés.

C’est une séance qui est facile à mettre en place, puisqu’elle ne nécessite aucun matériel autre que le texte du conte, qui captive souvent les élèves placés en situation d’écoute active (prise de notes), et qui permet de travailler le rappel de récit (restituer à l’oral une histoire entendue) et la confrontation des versions des histoires (untel a oublié tel élément, etc.). Les élèves sont guidés dans leur récit par le support construit au fur et à mesure au tableau par le maître, donnant ainsi un exemple de ce qui peut être attendu pour d’autres plans de récit futurs. C’est une bonne idée d’activité pour des remplacements à la journée.

Une séquence plus complète
pour bien comprendre l’histoire

On peut aussi travailler ce conte de façon plus approfondie lorsqu’on a l’occasion d’y revenir sur plusieurs séances. J’ai voulu, pour cette fois, mettre l’accent sur l’oral, car j’ai suivi plusieurs formations sur ce thème dans le cadre du « Plan français ». En effet, il importe que les élèves apprennent à organiser leurs idées lorsqu’ils s’expriment à l’oral, et ce d’autant plus que l’oral prend une place de plus en plus importante au collège et au lycée.

Séance 1 : Première découverte du conte

Présentation de l’histoire
• Lecture théâtralisée et annotée du maître – Prise de note des élèves
• Mise en commun des notes (tableau personnages/lieux/objets)
• Premiers essais de rappels de récit : il faudra s’outiller pour améliorer

Séance 2 : La cible des personnages

• Rappels de l’histoire par les élèves, qui se complètent les uns les autres.
• Exercice de recherche : construire la cible des personnages. Réflexion sur la hiérarchisation des personnages.
• Ceux qui ont fini en avance pourront faire la carte d’identité d’un personnage de leur choix (différenciation).
• Mise en commun.

Séance 3 : Repérages et apports culturels

• Repérages dans le texte : les mots et expressions qui désignent un même personnage
• Nourrissage culturel : le rouet, le fuseau, la quenouille (photos Wikipédia)
• Rappels oraux de la trame de l’histoire

Séance 4 : le rappel de récit

La quatrième séance est l’occasion de mettre en place le rappel de récit. La séance est structurée par deux temps d’oral : un premier en début de séance, qui permet de voir ce dont les élèves se souviennent, et qui permet généralement de constater des lacunes dans le récit. Suit un temps écrit, où les élèves remettent dans l’ordre des images et les légendent. C’est alors qu’intervient un deuxième temps d’oral, en fin de séance, où les élèves racontent l’histoire en s’aidant du support qu’ils viennent de créer. On constate alors un meilleur récit. Cela permet de faire accepter aux élèves l’importance de s’outiller pour prendre la parole à l’oral.

Séances suivantes

Les séances suivantes permettront d’insister sur des passages précis de l’histoire, de débrouiller certains implicites, de se confronter à d’autres versions du conte ou de constater des points communs avec d’autres contes. Je compte en particulier réutiliser une séance que j’avais mise en place en « lexique » dans une autre classe, où nous feuilletons plein de contes différents (j’en ai un gros classeur) pour débroussailler le vocabulaire récurrent (personnages, lieux, objets…). Il s’agit à la fois de mise en réseau et de structuration lexicale.

L’humour de Perrault

Charles Perrault (Wikipédia)

Si Charles Perrault consigne des contes issus de la tradition orale, il ajoute aussi sa propre patte, et il ne faut pas oublier qu’il écrit au XVIIe siècle, dans le contexte de la Cour de Louis XIV. Ses contes s’adressent certes en premier lieu à de jeunes enfants, mais aussi à ce public lettré, auquel il adresse des clins d’œil. Cela est bien visible dans La Belle au Bois dormant, avec plusieurs traits humoristiques, sans doute plus destinés aux adultes qu’aux enfants, mais auxquels ces derniers finissent par être sensibles après plusieurs lectures. Petit florilège.

(1) "Elle n’eut pas plus tôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d’ailleurs
l’arrêt des fées l’ordonnait ainsi, elle s’en perça la main et tomba évanouie."

Ici Perrault ne se contente pas de dire que la princesse s’est piquée le doigt avec le fuseau, il ironise sur l’étourderie de la jeune fille (ce n’est pas si évident que cela de se faire mal avec cet outil) tout en justifiant avec « l’arrêt des fées ».

(2) "Alors, comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla, et, le regardant : « Est-ce vous,
mon prince ? lui dit-elle ; vous vous êtes bien fait attendre. » Le prince, charmé de ces paroles, ne savait
comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance. Ses discours furent mal rangés. Il était plus
embarrassé qu’elle, et l’on ne doit pas s’en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu’elle aurait à lui
dire."

J’aime beaucoup le « vous vous êtes bien fait attendre », et les élèves savent très bien expliquer pourquoi la princesse dit cela. Elle a attendu cent ans, tout de même, excusez du peu. Il est amusant aussi de voir le prince bafouiller, là où la princesse « avait eu le temps de songer à ce qu’elle aurait à lui dire » : autre clin d’œil au lecteur, faisant référence au siècle passé dans le sommeil.

(3) "Il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme sa mère-grand."

Eh oui, que voulez-vous, en cent ans, la mode a passé…

(4) «Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. — Ah ! madame, dit le maître d’hôtel... — Je le veux, dit la reine (et elle le dit d’un ton d’ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert. »

Il s’agit d’une référence à une recette réelle, avec des oignons hachés, qui fera sourire le lecteur ou l’auditeur qui y reconnaîtront un ajout de Perrault.

Et quand le maître d’hôtel est sommé par l’ogresse de cuisiner la mère, c’est-à-dire la Belle au bois dormant, Perrault note qu’il sera bien difficile, cette fois, d’y substituer un animal :

(5) "La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu’elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche"

Eh oui, à cent vingt ans, on n’est plus de toute première fraîcheur…

*

C’est ainsi un vrai plaisir pour le maître autant que pour les enfants d’enseigner ces contes de Perrault qui font partie de notre patrimoine mais demeurent parfois méconnus par les nouvelles générations. Pour ma part, j’ai la chance de bien les connaître, car les contes de Perrault étaient tombés au programme de l’ENS quand j’étais en khâgne, et je conserve un très agréable souvenir de certains cours… J’espère que cet article vous a intéressés, que vous soyez enseignant ou non.

Si vous décidez de proposer ces séances à vos élèves, ou de vous en inspirer, merci de laisser un petit commentaire, pour me dire si ça vous a plu !

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2 commentaires sur « Lire « La Belle au Bois dormant » à l’école »

  1. Il est à préciser que tout conte commence avec « Il était une fois » qui est me semble-t-il un oxymore grammatical. Il est l’équivalent du « once up on a time » des anglais. « Une fois au dessus du temps ». Tout conte en effet échappe à la dimension temporelle. Nous entrons dans le monde onirique, archétypal et symbolique voire sacré.

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