« Il était une fois… »

Il suffit de quatre mots pour nous entraîner dans un monde merveilleux, un monde de fées et de lutins, de princes et de princesses, de sorcières et de magiciens. Quel plaisir d’entendre prononcer ces quatre mots qui, à eux seuls, nous font basculer dans l’univers du conte, dans cet in illo tempore que connaissait déjà le latin. Mais cette expression pose problème à l’apprenti grammairien, lorsqu’il s’agit de décortiquer ces phrases.

Une phrase à présentatif

Les phrases à présentatif font partie des « phrases atypiques », autrement dit qui ne correspondent pas au « modèle canonique », le fameux « sujet – verbe – complément » auquel on s’attend généralement lorsqu’on analyse une phrase. Ce modèle canonique n’est qu’un modèle théorique, correspondant à l’idée qu’on se fait d’une phrase lorsqu’on ne pense pas à un exemple précis. Précisément, les phrases à présentatif ne rentrent pas dans ce moule.

Pour citer la Grammaire méthodique du français, « les présentatifs servent à présenter un groupe nominal ou un constituant équivalent qui fonctionne comme leur complément » (p.757). Autrement dit, le présentatif est directement suivi par un groupe nominal, dont la fonction est d’être séquence du présentatif. Il ne me semble pas injustifié de rapprocher cette notion de celle de complément d’objet, dans la mesure où il y a des similitudes. Là où le complément d’objet complète le verbe, la séquence du présentatif complète le présentatif.

Parmi les présentatifs, on peut citer voici, voilà, il y a, c’est… Ces présentatifs peuvent être complétés par un groupe nominal, un nom propre, un pronom, ou encore, plus rarement, par une subordonnée complétive (Qu’y a-t-il ? — Il y a que je ne suis pas d’accord !).

« Il est… »

Citons encore la Grammaire méthodique du français, qui dit très bien les choses (p. 760) :

« Il est connaissait un emploi plus important à l’époque classique et concurrençait il y a, impersonnel comme lui et de sens analogue. Comme il y a, il est pose l’existence du référent du groupe nominal du groupe nominal qu’il introduit. Associé à une fois, il était constitue la formule stéréotypée d’ouverture des contes : « Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu’on eût su voir… » (Perrault)

Le pronom « il » a ainsi une valeur impersonnelle. Il ne renvoie à aucun référent, et il a un rôle purement grammatical. L’imparfait « était » n’a donc qu’un sujet purement grammatical, et le sujet réel (du point de vue du sens) est bien la séquence du présentatif.

« …une fois… »

Pour analyser l’expression « une fois », j’hésite entre deux interprétations qui me semblent, à mon avis, compossibles dans la mesure où elles ne se situent pas sur le même plan :

♦ Dans la première interprétation, le groupe « une fois » s’analyse ainsi comme la séquence du présentatif « Il était ». En effet, ce groupe répond à la question quoi ?, et l’on peut reformuler l’ensemble en « Il existait une époque où… » Cependant, aujourd’hui, il y a un tel figement de l’expression « il était une fois » qu’on peut juger qu’une telle expression s’est lexicalisée, et qu’elle est devenue toute entière un présentatif.

♦ Dans une deuxième interprétation, le groupe « une fois » s’analyse comme un circonstant temporel. On s’en rend compte en plaçant ce groupe entre virgules : « Il était, une fois, un prince qui […] » Dans ce cas-là, la séquence du présentatif, c’est « un prince », non « une fois », qui serait un simple complément circonstanciel de temps, supprimable.

La deuxième interprétation a ma préférence, tout simplement parce que, dans la première, je ne sais plus quoi faire de « un prince » si la séquence est « une fois ».

La fonction de la relative

La séquence du présentatif est généralement suivie d’une proposition subordonnée relative : Il était une fois un prince qui vivait dans un grand château.

Il me semble intéressant de se demander si cette relative peu être analysée comme une relative prédicative, ou plus simplement comme une relative épithète. En effet, les relatives prédicatives fonctionnent généralement avec les présentatifs :

« Voici le train qui arrive » peut se pronominaliser en « Le voici qui arrive », ce qui prouve bien que la relative n’est pas incluse dans le groupe nominal, et qu’elle a bien une fonction prédicative. De même dans « Il y a un bébé qui pleure », qui peut se pronominaliser en « Il y en a un qui pleure », pour reprendre les exemples choisis par la GMF.

De la même manière, dans « Il était une fois un prince qui vivait dans un grand château », il me semble que la proposition subordonnée relative peut avoir une fonction prédicative. Dans ce cas, elle ne serait ni épithète, ni épithète détachée (apposée), parce qu’elle ne serait pas considérée comme faisant partie du groupe nominal. De fait, elle porte l’essentiel de l’information de la phrase. Certes, le nom noyau « un prince » est difficilement pronominalisable.

*

J’espère que cette petite mise au point vous aura intéressés. N’hésitez pas à consulter les nombreux autres articles de grammaire et de linguistique publiés sur ce blog, dont vous retrouverez ici la liste. Et, si le cœur vous en dit, rien ne vous empêche de faire un tour sur les autres sujets traités par ce blog, en particulier la poésie contemporaine. Vous avez, bien sûr, la possibilité de vous abonner gratuitement en laissant votre e-mail en bas de la page. Et n’hésitez pas à laisser un commentaire pour toute remarque ou suggestion !

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