« Être avec le sauvage » d’Arnaud Villani

Philosophie ? Poésie ? Récit ? Le dernier ouvrage du philosophe Arnaud Villani déborde les frontières génériques. Ces « pensées cueillies à la volée » (p. 61) refusent résolument la forme du traité, trop académique, trop scolaire. On assiste au développement d’une pensée en contact avec la nature, qui prend la forme d’une « pérégrination » (p. 102). Un ouvrage régénérant.

La nature et le sauvage
dans la pensée occidentale

Sans doute peut-on considérer que la pensée occidentale s’est formée, au moins en partie, contre la nature, même s’il s’est toujours trouvé des penseurs pour rappeler combien nous lui devons. Dès la Grèce antique, on loue beaucoup la civilisation qui parvient à s’élever au-dessus de l’animalité. C’est Platon qui vénère les Idées et exècre le thymos et les épithymiai, vils élans du corps. Le non-civilisé, c’est le « barbare », étymologiquement celui qui parle par borborygmes. Sans doute les religions monothéistes ont-elles, à leur tour, condamné le corps et ses pulsions naturelles. Darwin, en parlant de « struggle for life », fait de la survie un combat. La nature peut alors apparaître comme une ennemie : elle est celle qui fait que nous avons faim, que nous souffrons, que nous avons des maladies, que nous mourons.

Cette conception, dont on voit bien qu’elle est étroite, explique sans doute la survalorisation de la culture occidentale, et la condescendance, teintée d’ethnocentrisme, envers d’autres formes de civilisation, dévalorisées sans examen suffisant par le terme de « sauvage ». Sauvage ou barbare sont des termes qui, généralement, permettent de mépriser les autres cultures, jugées inférieures, animales, « primitives ». Le mot sauvage dérive du latin silva qui désignait la forêt (pensons au mot « sylviculture »). Le sauvage, c’est l’homme des bois, le rustre, le simplet…

Fort heureusement, bien des penseurs, dans l’histoire de la philosophie, ont été plus nuancés, et ont permis de réellement penser la nature et la culture. Il serait impossible de les citer tous, mais il me semble indispensable de rappeler l’ouverture d’esprit d’un Montaigne, qui considère les tout premiers Amérindiens amenés en Europe autrement que comme une simple curiosité. Il me semble tout aussi important de rappeler que Jean-Jacques Rousseau a fortement critiqué la civilisation comme source des inégalités, au profit d’un « état de nature » qui n’a peut-être pas existé, mais que l’on peut approcher par la rêverie et la promenade solitaire. Il me vient encore à l’esprit l’exemple de Thoreau, qui a fui les grandes villes de la côte américaine au profit d’une vie paisible dans l’arrière-pays. Il n’était certes pas aussi coupé de la civilisation qu’on a pu le penser, mais il a malgré tout montré combien il était profitable de vivre au plus près de la nature.

Il faut, je crois, avoir ces références à l’esprit, pour aborder le livre d’Arnaud Villani.

Une écoute du corps

Dans ce livre, le philosophe parle à la première personne du singulier. Il relate une expérience qui est avant tout la sienne, même si elle peut aussi devenir celle de tout un chacun. Cette expérience, c’est celle du corps dans la nature : le contact de la peau avec le soleil, le vent, l’eau froide d’une rivière, la douleur liée à l’effort physique… On peut parler d’une écoute du corps, qui contraste avec la propension que nous avons trop souvent à ignorer notre corps, du moins jusqu’à ce que ce dernier ne tire la sonnette d’alarme. Nos vies professionnelles font que, bien souvent, on « tire sur la corde », comme on dit, ne prêtant aucune attention aux fatigues du corps, au risque que des accidents ou des pathologies ne finissent par survenir. La posture du philosophe, bien au contraire, est celle d’une attention méditative aux sensations du corps, une attention comparable à celle de Rimbaud dans le poème « Sensation ».

Aussi Arnaud Villani parle-t-il du moi-forêt. Par ce mot-valise, il met en évidence l’atténuation progressive de toute démarcation entre le sujet qui marche et la forêt qui est bien plus qu’un simple décor. « Dès les premiers pas, j’enfile une combinaison soyeuse de lumières, d’ombres et de feuillages froissés » (p. 9). Dans ce vécu en forêt, la frontière s’efface entre le moi et la forêt, comme entre le concept et la chose, la notion et la sensation. Tout tient d’un seul tenant. Là où la pensée occidentale est souvent discriminante, attachée à classifier, à catégoriser, à distinguer, donc à séparer, le philosophe rapporte une expérience où tout — tout ce qui fait le vécu d’un instant — apparaît en même temps, dans un maelström vivant et régénérant. « Impossible de faire la part de ce qui revient à l’image-chose ou à la pensée qui l’accompagne » (p. 10).

Ce déferlement de sensations, le philosophe a besoin de le faire décanter dans une prise de notes, « au bord du chemin », où il compose « des phrases circulaires et circulantes, qui disent cette chose n’existant pas encore mais qui cherche forme : le moi-forêt en marche » (p. 11).

« Tout le temps, je me parle à moi-même. Je cherche le geste de pensée juste, pour faire parler l’arbre, la motte de terre, la croisée des chemins, le sable volant qui tamise un peu la lumière. Ce mélange de sensations et d’entente à demi-mot me fait marcheur multiple […] » (p. 12)

Un marcheur multiple

En marchant dans la forêt, Arnaud Villani se rend compte qu’il n’est pas seulement une personne singulière, mais bien le point de convergence de toute une multitude. Il apparaît comme un « pont basculant », une « force de rassemblement insensée » (p. 12). La pluralité habite en lui, si bien qu’il ressent le besoin de s’isoler, de « fuir au désert » (p. 13). Aussi la marche répond-elle aussi à un désir de simplicité. On retrouve ici la parenté étymologique entre l’humus, la terre, et l’humilité. Mais la simplicité n’est pas le simplisme, ni l’arasement de la multiplicité. Aussi Arnaud Villani choisit-il Héraclite plutôt que Platon, à rebours de la civilisation occidentale. Avec Héraclite pour qui « tout coule », Arnaud Villani fait le choix de la « multiplunité ». « Simplifier, c’est croire à la complexité, viser l’un autant que le multiple. » (p. 15)

Il me semble voir dans le propos d’Arnaud Villani la distinction entre une mauvaise simplicité, celle qui efface la diversité foisonnante du réel derrière des notions creuses, et une bonne simplicité, riche synthèse qui prend son modèle sur le vivant : système à la fois unique et complexe. La multiplunité, c’est l’échange vivant avec l’autre. Au lieu de chercher à se définir en délimitant nettement ses contours, il s’agirait de se définir en notant combien l’autre m’augmente, combien nous sommes une affaire de relations et de liens. Un rapport au monde qui s’apparente à l’amour.

Marcher dans la nature, c’est ainsi se dépouiller des idées préconçues que l’on a sur soi-même et sur autrui, au profit d’une disponibilité méditative qui conduit à la contemplation. Ce sont ainsi les Méditations poétiques de Lamartine qui reviennent à l’esprit du philosophe marcheur (p. 20). Les paysages ardéchois invitent à penser l’harmonie non comme un immobilisme, mais comme une tension équilibrée de forces (p. 21). Cézanne s’en souvenait, qui ne peignait pas des montagnes mais des orogenèses (p. 22). Dans cet état contemplatif, la pensée, légère, accompagne les nuages (p. 22).

Les pérégrinations ardéchoises du philosophe-poète sont ainsi l’occasion de penser à nouveaux frais cette question que l’on pourrait considérer comme « classique » en philosophie, la question des rapports entre nature et culture. Arnaud Villani rappelle que le grand divorce a eu lieu dès le Néolithique, avec l’invention de l’élevage et de l’agriculture, qui entraînent l’appropriation de la nature par l’Homme. Au Néolithique, la nature devient l’objet de l’action de l’homme, qui la considère désormais comme sa propriété. Cette agression était symboliquement compensée par les sacrifices animaux, les fameuses « hécatombes » antiques par lesquelles l’homme rendait à la nature ce qui lui appartenait.

Aussi anthropisée que soit désormais la nature, cette dernière demeure cependant la condition d’existence de la vie. Et c’est donc avec gratitude que le philosophe-poète se baigne dans ces paysages régénérants, dont la contemplation apporte sérénité. Arnaud Villani distingue le paysage proche, qui se déplace avec le marcheur, et le paysage lointain, immobile. « La contemplation des ciels d’été est de nature à nous donner (…) une forme de sérénité » (p. 26).

« Être-avec »

Aussi, pour le marcheur, n’y a-t-il plus lieu de distinguer entre le moi et le monde, dissolus dans la même contemplation. « Je ne suis, moi qui marche et pense, que la manifestation miroitante de ce qui m’entoure et me soutient » (p. 80). Ex-sister : nous ne venons pas de nulle part, nous nous tenons là parce que nous venons de tout ce qui nous entoure, agrégats temporaires du sentier, du ciel, de l’air… Notons au passage que ce ne seraient certainement pas les bouddhistes qui diraient le contraire. « En vérité, je suis un ‘ex-moi’, un moi tiré de tout ce qui n’est pas moi, et m’habite intimement » (p. 81).

« Marcher avec, c’est faire preuve d’existence, autant qu’être avec. Non pas occasionnellement, mais constitutivement. Et voici que me vient cette bizarrerie : est-ce que cet « être avec » ou « marcher avec », ce ne serait pas cela, justement, le sauvage ? Car c’est vrai : la forêt, le chemin me simplifient, je peux me consacrer, sans divertissement, sans intervention de faits humains, de toute ma sensibilité pensée et enfin nue, à ce « sentiment de l’existence », donné à soi et aux autres, qui est le vrai plaisir et le but de la vie. Et, ce disant, on peut lever son visage en souriant vers le soleil pour profiter de sa dispensation généreuse, ou vers le nuage, à courir et faire le fou sous la pluie pour la sentir évaluer les contours de notre corps. » (p. 81)

Il me vient à l’esprit une phrase de Marie-Claire Bancquart qui pourrait, me semble-t-il, tout à fait convenir à expliciter le propos d’Arnaud Villani : « l’anthropocentrisme m’est étranger ». Être-avec, c’est refuser toute sorte de séparation, c’est inclure « tous les êtres et toutes les choses de la Terre » (p. 82). Le philosophe rappelle que certains peuples amérindiens ont obtenu que les fleuves acquièrent un statut juridique. Cette façon de penser en finit avec la conception cartésienne d’un homme présenté « comme maître et possesseur de la nature ». L’Indien, qui efface ses traces, ne s’estime pas propriétaire de la nature. Et il faut aussi effacer les traces du chemin même que l’on emprunte, si l’on veut éviter qu’il ne devienne un sillon, une ornière trop empruntée (p. 83-84). Nous sommes bien loin ici de la fierté romaine d’ériger des monuments plus durables que l’airain (« exegi monumentum aere perennius »). Il faut au contraire de la modestie et de l’humour, quelque chose comme de la légèreté, pour éviter de s’enfermer dans une direction, aussi louable soit-elle.

Marcher-avec, être-avec, c’est donc adopter un état d’esprit et une façon de penser qui, en effet, rejoignent ceux des civilisations traditionnelles. Une pensée qui « ne choisit pas entre les opposés, mais leur laisse vivre sans préférence l’intensité de leur relation » (p. 85). Une pensée que l’on pourrait dire symbolique :

« La pensée sauvage relève et accentue les contrastes, valorise le débat, encourage l’opposition jusqu’au crépitant, jamais ne souhaite l’arrêt sur image. J’y devine une disposition artiste. J’épouse la révolte naturelle des femmes devant l’élimination systématique de leurs immenses possibilités. Je tiens la vie pour une œuvre d’art, parce que l’art est une preuve de résistance, et que l’existence, j’aime bien aussi la nommer rexistence. » (p. 85)

La rexistence

À travers cette notion de rexistence, Arnaud Villani plaide pour une existence toutes « fenêtres ouvertes » (p. 86). Cette largeur de vue s’oppose à la lunette du sniper, si entièrement focalisée sur une cible unique que tout le reste cesse d’être considéré. Voici donc une pensée qui, enfin, considère le petit (et pas seulement le grand), le faible (et pas seulement le fort), le féminin englobant (et pas seulement le masculin conquérant). Une pensée qui ne cherche pas avant tout à agir et à dominer, mais bien plutôt à contempler, à comprendre, à observer. Une pensée où le tout n’est pas continuellement saucissonné en parties. Une pensée qui se souvient de la « bienveillance universelle » (p. 86) des animaux et des plantes, trop souvent oubliée (sauf peut-être par les femmes, dit le philosophe). « Le secret du sauvage est de laisser venir les choses » (p. 87). Arnaud Villani parle d’un « geste de non-possession » (p. 87). Cela peut faire penser au non-agir chinois (le wu wei).

La sauvageté

« Le ‘sauvage’ n’est pas un état, mais un mouvement : ensauvagement, pris au sens positif. […] Un certain type d’ensauvagement est bâtisseur, bienveillant. Quand Henry David Thoreau s’ensauvage au bord d’un lac, […] il nous bâtit un modèle de ce qui, sur le versant libertaire, se déclarera en ‘désobéissance civile’. […] Mais c’est un processus fragile, proche de basculer en un devenir furieux. » (p. 94)

La sauvageté n’est pas la sauvagerie. Le risque existe d’une confusion qui pourrait conduire certains à une acceptation de la violence. La « sauvageté » dont se réclame Arnaud Villani est au contraire toute bienveillance, douceur, attention portée à l’autre, dissolution de l’ego dans les identités multiples du monde. Trop souvent, mus par la peur, nous cherchons à accumuler le plus possible : Arnaud Villani nous propose une autre forme de richesse, qui ne revient pas à posséder — puisque posséder, c’est déposséder l’autre — mais à se laisser traverser par le monde. C’est cet élargissement intérieur, ce sentiment océanique, ce sens du sacré, cette nudité qui transparaissent à chaque page du livre. Arnaud Villani nous invite à renouer avec une part trop souvent délaissée de nous-mêmes, qui est peut-être notre être véritable.

Références de l’ouvrage
Arnaud VILLANI, Être avec le sauvage, Editions de la Salamandre, Neuchâtel (Suisse) et Ornans (France), 2022. ISBN : 978-2-88958-470-3.

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