L’Éphémère

Des nuages qui passent, des feuilles qui tombent, le bruit du vent ou de la pluie, une fleur qui fane, le soleil qui se lève ou se couche, un sourire qui s’esquisse, un enfant en équilibre sur un muret, le regard d’une passante, l’eau qui s’écoule d’un pont… Toutes ces réalités se prêtent volontiers à l’écriture d’un poème. Ce qu’elles ont en commun ? Elles manifestent l’éphémère.

L’on sait, dès à présent, que « l’Éphémère » sera le thème de la prochaine édition du Printemps des Poètes (printemps 2022). Il s’agit là d’un thème poétique essentiel et particulièrement fécond. Mais une fois que l’on a dit cela, on n’a pas dit grand-chose, si l’on ne tente pas d’expliquer pour quelle raison ce thème de l’éphémère a tant fait écrire les poètes.

De la plus haute Antiquité jusqu’à la poésie la plus extrêmement contemporaine, les poètes ont mis leur art au service de la saisie de quelque chose d’essentiel, c’est-à-dire non uniquement du joli et du gracieux, mais bien du beau, du sublime, de l’indicible. C’est là toute la différence entre l’artisanat, qui enjolive le quotidien par la création d’objets agréables à regarder, grâce à la parfaite maîtrise d’une technique et d’une tradition, et l’art, animé par la volonté d’atteindre à quelque chose d’essentiel, à une expression inédite de cet essentiel, à une forme nouvelle de vérité.

Cette ambition conduit l’artiste, et donc le poète, à rechercher l’essence derrière l’apparence, le spirituel derrière le profane, la leçon au-delà de l’exemple, le général au-delà du particulier. On pourrait donc penser qu’il méprise l’éphémère, simple manifestation fugace et passagère. Or c’est tout le contraire. Le poète, contrairement au philosophe, ne se satisfait pas de concepts, d’idées trop abstraites. C’est dans la diversité foisonnante du réel qu’il saisit cet essentiel qu’il recherche. C’est dans la forme mouvante et changeante du réel qu’il le perçoit. Pour le dire autrement, le poète ne parle que rarement au présent de vérité générale.

Ainsi, l’éphémère n’apparaît pas seulement comme le contraire de l’éternel, mais bien comme une voie d’accès à celui-ci. C’est à travers les formes mortelles qu’apparaissent les vérités éternelles. Il n’y a donc pas lieu de mépriser les unes au profit des autres.

On comprend ainsi mieux pour quelle raison les poètes s’intéressent au battement d’aile d’un papillon, à la chute d’une feuille, au jeu de la poussière avec la lumière, au bruit du vent dans les branches… Ces réalités, banales en apparence, sont pourtant loin d’être insignifiantes. Il s’agit précisément de tout ce que, trop absorbés par le mouvement trépidant de nos existences, nous ne prenons pas le temps de réellement considérer.

On décrit souvent les artistes et les poètes comme des gens un peu perchés, qui sont « dans la lune », qui sont autrement dit de doux rêveurs, perdus dans des mondes qui n’existent que dans leur imagination. Ils sont pourtant bien plus attentifs que l’homme ordinaire à la réalité présente, à toutes ces images fugaces que l’on ne prend généralement pas le temps de considérer. Même lorsqu’ils laissent libre cours à leur fantaisie, leur imagination s’appuie sur une profonde connaissance du réel. Le poète se montre ainsi disponible à ce qui est, prenant le temps de contempler le réel, savourant l’instant.

La plupart du temps, l’éphémère échappe à notre perception, perdus que nous sommes dans nos pensées, nos désirs, nos peurs, nos regrets, nos problèmes. L’éphémère a lieu sans que nous ne nous en rendions compte, il passe inaperçu d’autant plus facilement qu’il ne dure pas. Prendre le temps de contempler l’éphémère, c’est donc retrouver le contact avec la réalité, sortir du mélodrame de l’ego, afin de porter à nouveau notre attention sur nos sens, et à travers eux, sur la réalité présente. Le bon photographe n’est pas celui qui passe des heures à régler son appareil, c’est celui qui appuie sur le déclencheur au bon moment. De même pour le poète : la technique est importante, mais elle n’est rien si le poète n’est pas disponible à ce qui est, à ce miracle qui se déroule sous nos yeux et que, trop souvent, nous ne regardons même pas.

Ainsi l’éphémère, aussi fugace soit-il, n’est-il pas si éloigné de l’éternel et de l’immuable, dont il est la forme. L’éternité commence dans un premier instant. On comprend ainsi la sagesse épicurienne qui nous dit : « Carpe diem », « Cueille je jour ». Voltaire ne dit pas autre chose lorsqu’il recommande, à la fin du Candide, de cultiver son jardin. Rien d’extraordinaire, mais une succession d’actes simples et attentifs, en se montrant disponible à ce qui est, en se satisfaisant de ce qui est, de ce jour qui ne demande qu’à être cueilli.

« Cueillir le jour » permet donc de ne pas laisser passer cet éphémère qui, sans cela, serait bien prompt à nous filer entre les doigts. C’est là la tâche du poète, et c’est pourquoi il nous parle de feuilles mortes et de nuages, comme aussi de tous ces états d’âme qui s’emparent fugacement de nous.

L’adage épicurien n’est d’ailleurs en rien incompatible avec cette autre grande leçon de la sagesse antique, qui est de ne s’inquiéter que de ce qui dépend de nous. Les stoïciens distinguent les choses et les événements selon l’emprise que l’on a sur elles. Il y a des choses que l’on ne peut changer, et il faut savoir le reconnaître, de façon à n’agir que là où c’est réellement efficace. Ce n’est pas une morale de l’inaction : il y a des choses qui, au contraire, dépendent de nous et qui requièrent notre action. Mais il y en a d’autres qui ne dépendent pas de nous. Inutile de s’épuiser face à ces dernières. Ce lâcher-prise auquel nous invite le stoïcisme est précisément le moyen revenir à ce qui dépend de nous, à ce jour qu’il faut cueillir. C’est pourquoi j’aime bien le terme de « disponibilité » : au lieu de nous préoccuper de ce qui ne dépend pas de nous, soyons disponibles à ce qui est, à ce avec quoi nous avons à agir.

Le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh dit que le miracle n’est pas de marcher sur l’eau, mais de marcher sur la terre. Avec ses mots à lui, qui sont ceux de la tradition Chan (la version continentale du Zen japonais), il nous invite, lui aussi, à revenir à l’instant présent, à être disponibles à l’éphémère.

J’espère que ces quelques réflexions auront montré pourquoi l’éphémère est un thème essentiel, pourquoi parler de feuilles qui tombent ou de ronds qui s’élargissent sur l’eau est, contrairement aux apparences, très important. Cet article est donc le premier d’une série qui nous permettra d’explorer ce thème annuel. Nous parlerons du fameux « Carpe diem ». Nous nous intéresserons à l’éphémère chez Baudelaire, puisqu’il était pour lui la « moitié de l’art ». Nous nous pencherons sur de nombreux haïkus, forme par excellence d’expression de l’éphémère. Nous verrons bien sûr ce qu’il en est chez de nombreux poètes contemporains. Et nous rendrons compte de la façon dont l’éphémère aura inspiré les manifestations du Printemps des Poètes 2022.

Image d’en-tête trouvée sur la banque d’images gratuites de WordPress (Pexels). Le bandeau « l’éphémère » a été composé à partir d’une image trouvée sur Pixabay.

3 commentaires sur « L’Éphémère »

  1.  » L’éphémère  » est un thème que j’apprécie beaucoup , il est la concrétisation du regard amoureux du photographe , de la plume instantanée du poète , du souvenir impérissable qu’il a créé . Il n’est éphémère que dans le temps furtif de son existence mais il est éternel dans l’oeuvre créée.
    L’éphémère est un lâcher prise de soi pour être attentif à l’autre.
    J’aime la réflexion du moine bouddhiste.
    J’aime beaucoup ce billet .

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Gabriel. A côté du Printemps des poètes, je voudrais vous parler, ainsi qu’à vos lecteurs, d’un autre festival de poésie qui peut vous intéresser.
    Mon amie la poétesse colombienne Diana Carol Forero sera invitée d’honneur au 31e Festival international de poésie de Medellín, en Colombie (Festival Internacional de Poesía de Medellín), qui se tiendra en juillet 2022. Trop souvent, pour un Français, le nom de Medellín évoquera seulement le sinistre cartel de la drogue, et peu savent que la Colombie est connue en Amérique latine comme un grand pays de culture. Le festival de poésie de Medellín est une de ces institutions qui contribuent aux échanges culturels internationaux. Des poètes du monde entier peuvent participer au concours du festival en envoyant des poèmes avec une traduction espagnole. Voici le lien vers les informations officielles :
    https://www.festivaldepoesiademedellin.org/es/Festival/32/Convocatoria_32FIPM/
    Cordialement,
    Florent

    Aimé par 1 personne

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