Le « chant des naufragés » de Jean-Michel Maulpoix

Je viens de recevoir un courrier me demandant quelques éclaircissements sur le « Chant des naufragés », poème de Jean-Michel Maulpoix publié dans le petit recueil intitulé Dans l’interstice, paru aux éditions Fata Morgana en 1991. Nous sommes donc juste un an avant la publication de Une histoire de bleu, le recueil le plus connu du poète, et cette précision n’est pas sans intérêt, puisque ce « Chant des naufragés » rassemble plusieurs des lignes directrices de ce grand recueil. De là à y voir un poème préparatoire d’Une histoire de bleu, il n’y a qu’un pas qu’il ne faut pas nécessairement franchir, dans la mesure où cet angle de vue empêche peut-être de saisir les qualités propres du poème.

« Nous sommes les naufragés de la langue
D’un pays l’autre nous allons, accrochés aux bois flottés de nos phrases
Ce sont les restes d’un ancien navire depuis longtemps fracassé
Mais le désir nous point encore, tandis que nous dérivons
De sculpter dans ces planches des statuettes de sirènes aux cheveux bleus
Et de chanter toujours avec ces poumons-là:
Laissez-nous répéter la mer
N’intentez point de procès stupide au grand large […] »

Publications successives

Avant d’en venir au poème lui-même, je voudrais rappeler que le « Chant des naufragés », initialement paru, comme je le disais, dans le recueil Dans l’interstice, dont il constitue la deuxième section, a été à nouveau publié dans Le Monologue de l’encrier, où les sauts de page ont été remplacés par des sauts de ligne, et les différents fragments numérotés de chiffres romains. Ce dernier recueil bilingue est paru au Canada en 2005.

On retrouvera encore le « Chant des naufragés » dans la revue LittéRéalité, où il est donné à lire en 2008 (vol. 20, n°1, pp. 89 à 92). C’est aussi ce poème qui a été choisi pour illustrer la poésie de Jean-Michel Maulpoix dans l’anthologie Panorama de la poésie française contemporaine,
Approche de l’an 2000
, parue en 1991 à Montréal, sous la direction de Fulvio Caccia et Bernard Hreglich.

Précisons encore que le « Chant des naufragés » a été publié par Jean-Michel Maulpoix sur son site Internet. C’est d’ailleurs pour vous la façon la plus simple de prendre connaissance de ce beau poème.

Ces publications successives suggèrent que, bien probablement, le poète lui-même a conscience de l’importance de ce poème, qui se détache en quelque sorte dans son œuvre.

« Nous sommes les naufragés de la langue »

La signification globale du poème ne pose guère de difficulté. Comme je l’écrivais dans ma thèse, « Si la condition de l’être humain comme du poète moderne est celle de « naufragé », habité par la nostalgie d’un « ancien navire » dont il ne dispose que des « restes », Jean-Michel Maulpoix considère cependant qu’il demeure possible de continuer à écrire sur ces décombres, et s’interdit d’en rester à la seule résignation ».

Le premier vers donne le ton de l’ensemble. Il est notable que Jean-Michel Maulpoix y utilise la première personne du pluriel. Il peut s’agir, certes, d’un artifice rhétorique cherchant à dissimuler le « je » derrière une multitude : ainsi le poète jouera-t-il avec l’énonciation dans Une histoire de bleu, en associant chaque section à un pronom personnel. Mais je pense que, plus fondamentalement, Jean-Michel Maulpoix montre ici le caractère universel d’un naufrage qui concerne certes les poètes en premier lieu, mais aussi, plus largement, chacun d’entre nous.

Ce faisant, Jean-Michel Maulpoix traduit la position particulière du poète contemporain, qui arrive après beaucoup d’autres poètes, et qui arrive aussi — et surtout — après de nombreux désastres. Le poète n’explicite pas la nature de ce « naufrage de la langue », mais une telle expression fait penser à la difficulté d’écrire après Auschwitz, évoquée par Adorno, et plus largement à l’impossibilité d’une pratique naïve de la poésie.

Ce n’est pas sans nostalgie que le poète considère cet « ancien navire », dans lequel il n’est pas interdit de voir la métaphore d’une situation plus simple de la poésie. Le poète d’aujourd’hui, en somme, est comme le capitaine d’un navire dévasté. Il ne peut plus écrire de façon naïve : il est aujourd’hui désenchanté. Il écrit à partir des « restes », du « bois flotté », qui apparaissent comme une matière première de seconde main, des matériaux recyclés qui portent la marque du naufrage.

L’adversatif « Mais », souligné par sa position en début de vers, montre cependant que le poète n’a rien perdu de son « désir ». Le poète entend bien continuer à écrire, avec une énergie vigoureuse même si c’est celle du désespoir. Il n’entend pas renoncer au lyrisme, comme il l’annonçait déjà dans Domaine public : « Nous reprendrons goût au lyrisme, je vous le certifie ».

Il faut ici rappeler que le lyrisme avait été considéré comme une notion ringarde et dépassée par les poètes de la génération immédiatement précédente, ceux des années soixante et soixante-dix, pour lesquels la poésie devait obéir à l’impératif rimbaldien d’être « absolument moderne », et par conséquent mettre de côté tout ce qui pouvait ressembler à de la « vieillerie poétique ». Le lyrisme était alors souvent regardé, de façon réductrice, comme une forme de sentimentalisme niais, caractérisé par l’emphase dans l’effusion des sentiments.

Les nombreux travaux théoriques et critiques de Jean-Michel Maulpoix ont précisément porté sur cette notion de lyrisme, dont il a montré qu’elle n’était pas si simple. Loin de simplement donner voix à un je égocentrique, le lyrisme est le lieu d’un rapport à l’autre et au monde. Il ne se limite pas au je, et intègre le tu, le nous, le vous. Cette importance accordée aux relations et aux liens rappelle que le poème est avant tout un message adressé à quelqu’un, et non pas simplement un jeu sur la langue.

On comprend mieux, dès lors, que Jean-Michel Maulpoix tienne à une certaine forme de lyrisme malgré tout. Dans le poème, les « poumons », le « grand large » expriment ce besoin vital du lyrisme. Un lyrisme qui, certes, ne sera pas celui de jadis. Un lyrisme qui tiendra compte de cette condition de « naufragé ». Un lyrisme par conséquent critique. Cette expression de lyrisme critique, employée par le poète lui-même, est intéressante en ce qu’elle renvoie à la fois à la notion de distance critique (par opposition à la naïveté immédiate), à celle de crise (le lyrisme d’aujourd’hui est celui qui tient compte d’une crise) et à celle de lucidité, puisque les mots crise et critique (comme d’ailleurs crible, si mes souvenirs sont bons) proviennent d’un radical indo-européen *ker qui signifie « voir haut et loin ».

Lyrisme de la mer

Ce lyrisme s’incarne, dans ce poème, à travers la mer, qui apparaît parfois comme une figure féminine, comme un objet de désir. Un an plus tard, Jean-Michel Maulpoix lui consacrera maintes pages d’Une histoire de bleu. D’un recueil à l’autre, de façon frappante, on retrouve des idées et des expressions communes, témoignant de la communauté d’inspiration des deux poèmes.

La mer apparaît comme une image d’absolu, d’infini. Par son immensité, elle renvoie au sacré, à la divinité, dont il est fait plusieurs allusions dans le poème. Mais elle est un « ciel bleu tombé »: il y a ici l’idée d’une chute, d’une perte, qui rappelle le naufrage évoqué en début de poème. Impossible de ne pas penser à la Chute au sens religieux de ce terme, cette perte du paradis en raison du péché originel.

« Nous brûlons sur la plage des monceaux de cadavres / Puisque tels sont les mots avec leurs os et leurs fumées » : Jean-Michel Maulpoix construit ici l’image d’un bûcher qui a quelque chose de sacrificiel, comme le confirme la suite du poème. On peut donc supposer qu’il s’agit pour le poète de faire offrande des mots-cadavres à la déesse-mer. Il n’est pas interdit non plus d’y voir une écriture poétique qui a besoin d’une forme de purification pour advenir. On peut y voir enfin une conséquence de la catastrophe, du naufrage : voici que le thème de la mort s’immisce dans cette réflexion sur la poésie, car ce poème n’est pas seulement métapoétique. Jean-Michel Maulpoix rappelle la petitesse de l’homme, « petit corps d’homme », face à l’infini du bleu.

*

Ces quelques remarques n’épuisent pas le sens de ce poème, très dense et très beau. J’espère simplement qu’elles suffiront à éclairer la personne qui m’a écrit, et qu’elles en intéresseront d’autres. Je me permets ici d’ajouter qu’il serait souhaitable que toute personne désirant utiliser cet article le fasse selon les règles de l’art en termes de mention de la source. Enfin, je ne peux que vous inviter à consulter les nombreux autres articles de ce blog consacrés à Jean-Michel Maulpoix, ainsi que mes travaux universitaires le concernant.

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