Questions à Marilyne Bertoncini

Par ses livres de poésie, par ses traductions mais aussi par son rôle actif pour faire vivre la poésie contemporaine, notamment sur la Toile, Marilyne Bertoncini, née en 1952, est une voix importante de la poésie d’aujourd’hui. J’ai récemment parlé de son beau livre qu’est La Noyée d’Onagawa. Elle a gentiment accepté de répondre à mes questions.

L’itinéraire personnel et professionnel

Vous êtes née dans les Flandres et vivez entre Nice et Parme. Quel est votre attachement pour ces différents lieux  ?

J’ai en effet longtemps habité Lille, qui fut capitale des Flandres à l’époque des ducs de Bourgogne dont demeurent des témoignages architecturaux – et l’Italie fait partie du patrimoine culturel d’ouverture de cette région, tout comme de celle des Pays-Bas : les peintres et musiciens faisaient le « voyage d’Italie » dès le Quatrocento et la Renaissance. C’est une région « frontière » au sens de la frontière américaine : un espace vaste où les déplacements et les échanges culturels et linguistiques sont innés et ferment de création.

Je suis venue à Nice parce que c’était plus proche de l’Italie, où mon mari avait une maison – et j’ai mis du temps à « prendre racine » : me manquaient l’espace, l’horizon des plaines, et la mer du Nord. La ville me donnait l’impression d’avoir pénétré dans le roman de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes : je me suis longtemps promenée avec un sentiment d’étrangeté, comme Aldo dans Orsenna – c’est assez magique, aussi – j’ai appris à y faire ma demeure.

Parme, quant à elle, est une ville qui m’a happée – je comprends Stendhal, ou Proust – si on me demandait de la décrire en un mot, je dirais rosebud – comme le mot magique du film d’Orson Welles. Cette ville est un bouton de rose, de marbre rose, plein de richesses architecturales, picturales, musicales… – c’est là que j’ai écrit mes premiers textes publiés – Labyrinthe des nuits – justement durant les longues périodes d’été où l’on reste enfermé derrière les persiennes dans la pénombre le jour, et où l’on sort le soir, quand cède la canicule. C’est une ville déserte en plein été, pleine d’échos de rêves.

Source des images : Wikipédia.

Vous avez publié votre premier recueil, Labyrinthe des Nuits, en 2015, c’est-à-dire somme toute assez récemment. Qu’est-ce qui a conduit à cette publication  ? Quel a été votre parcours avant cela ?

Les textes qui composent ce recueil ont été écrits bien avant 2015 – mais publier des livres est une démarche singulière, qui prend du temps, dont je ne disposais pas – et il faut sans doute aussi avoir le désir de faire œuvre. Je ne publiais pas, mais j’ai l’impression d’avoir toujours écrit, depuis l’enfance – depuis mon premier livre de classe avec les poésies qui suivaient l’abécédaire, et que je tentais d’imiter. Puis, j’ai eu la chance, adolescente,  d’être pensionnaire à l’École Normale de Jeunes Filles à Douai– c’était long, et triste… mais il y avait une bibliothèque fabuleuse, que je pense avoir dévoré par ordre alphabétique presqu’intégralement – c’est là aussi que j’ai lu les premiers livres en anglais – Agatha Christie et l’Orlando de Virginia Woolf – et l’étude de Michel Décaudin sur Apollinaire, poète découvert grâce à ma prof de français de 3ème  – et des rayons entiers de poésie : on ne dira jamais assez combien l’école est importante dans la formation d’une culture. Autant que les greniers où dorment des trésors : pour moi, Les Flambeaux et les Jours d’Emile Verhaeren, et les poèmes d’Albert Samain, sous leur couverture jaune de publication économique, avec leur odeur de poussière et de papier fermenté et piqueté de rouille.

Écrire, traduire

Vous avez publié de nombreuses traductions. Quelle importance accordez-vous à la traduction à côté de l’écriture  ? S’est-il agi de « commandes » ou bien avez-vous ressenti le besoin de traduire des œuvres que vous avez découvertes  ?

Vous me demandez par quel cheminement j’ai ainsi publié mon Labyrinthe : je recevais des poètes dans mes classes, et l’un d’eux, Barry Wallenstein, écrivait en anglais et parlait peu français. J’ai donc traduit une série de poèmes pour mes élèves. L’expérience nous ayant plu, nous avons continué, et publié un livre avec Recours au poème,  que m’avait fait découvrir Barry – j’ai immédiatement été sollicitée pour traduire d’autres poètes, j’ai publié 5 livres de traductions, hélas introuvables, car l’éditeur a mis la clé sous la porte (le livre de Barry, Tony’s blues, a été republié par Pourquoi viens-tu si tard ? en 2019), et j’ai osé proposer mon livre, qui a été publié dans cette collection disparue. Il a depuis été inséré dans le livre L’Anneau de Chillida, publié par l’Atelier du Grand Tétras. Comme pour beaucoup de choses, c’est un enchaînement de circonstances, qu’il faut saisir.

En général, les livres que j’ai traduits l’ont été comme vous le dites sur « coup de cœur » – ce sont des amis, parfois des poètes que j’ai rencontrés via la revue Recours au Poème, à laquelle ils proposent des textes, ou lors de festivals, comme à Sète. Je traduis par plaisir, par désir de découvrir… Traduire, en un sens, c’est comme peler un oignon : on part du texte-source, on ôte une peau du langage, on va plus loin, les couches se superposent, elles ne correspondent pas toujours avec la langue-cible, et c’est un vrai plaisir que de découvrir tout ce que cache un mot, que vous pensez avoir compris à première lecture, mais qui vous mène ailleurs et plus loin, par un système radicellaire qui court sous le langage.

J’y suis d’autant plus sensible que j’écris dans les deux langues française et italienne – parce que certaines idées ne peuvent venir que dans une langue et pas dans l’autre – et c’est un défi, ensuite, de chercher l’équivalent le plus proche, le plus poétiquement juste. Les textes de Labyrinthe notamment ont été écrits à la fois en Italien, quand j’étais en Italie, et repris, modifiés, en français, à mon retour. Ils ont fait la navette entre les langues et les pays, comme La Dernière Œuvre de Phidias – et ces deux livres ont des jumeaux dans l’autre langue, qui ne leur ressemblent qu’en partie – ce ne sont pas des traductions. Je traduis aussi quand j’ai besoin d’écrire mais que je n’arrive pas à le faire pour moi.

L’écriture poétique

Comment définiriez-vous votre écriture poétique à des gens qui ne la connaîtraient pas  ? Quels sont vos thèmes de prédilection  ? Pouvez-vous nous parler de votre publication récente, La Noyée d’Onagawa  ?

Eugenio Montale (Wikipédia)

Avec maintenant une douzaine de livres (j’évite le mot recueil, qui ne correspond pas à certains d’entre eux, dont La Noyée, justement), je m’aperçois que j’ai une profonde attirance pour la mer, et l’ombre – et que ces deux thèmes sont liés comme si la mer que j’ai en tête était toujours un peu un fleuve des Enfers, un passage. J’aime beaucoup la poésie d’Eugenio Montale, et notamment Ossi di Sepia, dans lequel se trouve un poème magnifique sur le passage (j’en ai tenté une traduction sur Minotaur/a) et l’eau-delà (sic).  J’ai toujours en tête la mer du Nord, le Channel et les falaises que je voyais enfant, comme un ailleurs inaccessible. C’est aussi une frontière – c’est poreux, comme la mémoire, qui est le thème commun aussi à tous mes livres : que reste-t-il des êtres, des œuvres, érodés par le temps ? Que sont les souvenirs – où se situent-ils – en moi, dans l’univers, comme une grande mémoire à laquelle je m’abreuve et je participe…

Écrire et publier, c’est pour moi une façon de combattre cette perte toujours là, comme le désert et ses sables – je me sens peut-être (vous allez sourire) un peu comme Aldo sur son rivage, ou Drogo, dans le Désert des Tartares : je suis très sensible à cette thématique du désert, que je ne connais que par la littérature (je suis une lectrice inconditionnelle d’Edmond Jabès, qui en parle d’une façon inimitable).

Mon désert, c’est la mer – peuplée de mythes qu’il faut, grâce à l’écriture,  préserver de l’engloutissement par l’oubli. C’est aussi l’un des thèmes de Sable et de La Noyée. Deux livres très différents, car Sable est une femme engloutie dans la dune, une figure mythique, que je fais vivre. La Noyée s’inspire d’un fait-divers réel : après le tsunami provoqué par l’explosion nucléaire de Fukushima, la ville d’Onagawa a pratiquement été rayée de la carte, en 2011. Trois ans plus tard, l’AFP interviewait un japonais qui avait encore l’espoir de retrouver le corps de sa femme emportée par la vague. Bien qu’âgé, il avait appris la plongée sous-marine pour pouvoir partir à sa recherche. Cette histoire qui pourrait sembler invraisemblable a fait écho en moi au mythe d’Orphée et Eurydice, et je l’ai consignée dans un carnet. J’y pensais souvent, car j’ai écrit des textes sur le personnage d’Eurydice, mais ce n’est qu’en 2019 que j’ai eu le sentiment que l’histoire avait attendu suffisamment, et qu’il était temps de la faire vivre.

Je ne sais pas parler de « mon écriture poétique » – il faut un regard extérieur, selon moi. Je n’écris pas vraiment facilement – en tous cas pas toujours – c’est comme une source qui parfois semble tarie, et parfois laisse sourdre une eau de cristal. Je ne sais pas si c’est « de la poésie », mais cela « sonne » juste pour moi. Je suis très attentive à la dimension sonore de mes textes, que je me chante intérieurement quand j’écris. Il est vrai également qu’une source d’inspiration provient des images, des œuvres peintes ou de la nature quand elle fait tableau. Je prends beaucoup de photos (Mémoire vive des replis est composé aussi d’un parcours de plis naturels) et j’aime écrire avec des artistes : Son Corps d’ombre est accompagné des collages de Ghislaine Lejard, avec laquelle j’ai réalisé nombre de livres pauvres, par exemple.

La présence sur Internet

Vous animez depuis 2010 (date du plus ancien article) un blog intitulé Minotaur/a. Pouvez-vous expliquer le choix de ce titre  ? Pouvez-vous indiquer comment vous utilisez cet espace virtuel?

Eurydice et Orphée (Wikipédia)

La destination de ce blog a évolué au fil du temps : je l’avais créé pour y conserver la trace de travaux en cours – il est désormais, parce que je manque de temps pour le nourrir différemment, en raison de nombreuses autres publications,  surtout la mémoire des actions que je mène et auxquelles je participe. Son nom – minotaur/A, avec une désinence féminine et le « slash » d’une césure – voulait, ainsi que je l’explique sur le site –  témoigner de mes interrogations sur le silence qui entoure la voix féminine, que j’imagine pourtant à l’origine de celle du poète : Orphée, sans Eurydice, sa « voix d’ombre » , voix primordiale ayant  connaissance, par sa présence au monde infra-terrestre,  des réalités cachées que dit la poésie, Orphée ne serait rien. J’aimerais renverser la plupart des mythes, Echo, privée de voix, Minotaure-Ariane, que je vois comme un double gémellaire dont une partie doit nécessairement rester dans l’ombre pour que se déroule le fil d’un récit qu’il ne faut plus laisser à d’autres. C’est cette recherche que je poursuis dans un livre à paraître, intitulé XXL…es et préfacé par Carole Mesrobian. 

Vous participez depuis 2012 à la revue Recours au poème, dont vous êtes actuellement la co-directrice avec Carole Mesrobian. Pouvez-vous présenter cette revue et ses particularités  ? Comment en êtes-vous venue à collaborer puis à diriger cette revue  ? 

J’ai « rencontré » Recours au poème dès sa création, en mai 2012 – il y bientôt 10 ans – par l’intermédiaire de deux amis : Michaël Glück et Barry Wallenstein, qui a souhaité publier ses poèmes avec ma traduction. Je n’ai plus cessé ensuite de traduire, j’ai publié mes premiers recueils en format numérique avec les éditions qui y furent un temps liées, et j’ai rejoint le comité de rédaction. Quand les fondateurs ont décidé de passer la main, c’est avec beaucoup d’orgueil que j’ai accepté, avec Eric Pistouley, puis Vincent Motard-Avargues.

Carole Mesrobian m’a rejointe en 2016, et nous continuons à maintenir la devise de la revue : il n’y a d’autre recours, en ce monde troublé, qu’en la poésie. Et la revue est définitivement numérique pour atteindre le plus de lecteurs possibles, n’importe où, et gratuitement – projet qu’une publication papier ne permet pas d’atteindre.  Le format a évolué après 2017, nous avons modifié le rythme (il était hebdomadaire au début, ce qui explique que nous soyons au numéro 210 en septembre 2021), et nous avons désormais une publication bimestrielle, qui nous permet de travailler des dossiers de façon approfondie. Parallèlement, nous profitons de la souplesse du numérique, et les notes critiques paraissent tous les 15 jours.

Nous avons également ouvert la revue aux multimedia, avec une anthologie sonore en cours de construction sur Soundcloud, une chaîne Youtube, des actions comme le récent « Tour du Monde en 24 heures de poésie », pendant lequel des poètes du monde entier ont lu, en continu, pendant un vrai marathon d’échange dans une pluralité de langues, qui est aussi une spécificité de la revue, largement ouverte aux traductions (en publication bilingue). Nous participons aussi à des actions comme la World Poetry Sound Map, et Carole Mesrobian vient d’inaugurer une émission radio, L’ire du dire. Nous essayons de donner une vue « panoramique » sur la production poétique contemporaine, et de creuser certaines thématiques dans des numéros spéciaux, comme celui en cours, sur « Performance et poésie ». 

Vous faites également partie des membres fondateurs des « Jeudis des mots ». Pouvez-vous présenter cette initiative, et raconter comment elle s’est poursuivie en ligne avec le confinement  ? 

Jeudi des mots est né de la rencontre entre 3 poètes « isolés » de la métropole niçoise : Patrick Joquel, qui dirige aussi la revue Cairns, Franck Berthoux, qui dirige les éditions Pourquoi viens-tu si tard ? et moi-même. Nous manquait un lieu d’échange local, et le café culturel « Chez Pauline » nous a accueillis chaleureusement : nous y organisons une rencontre mensuelle, le 3ème jeudi du mois, au cours de laquelle nous présentons des livres et revues parus récemment, et invitons le public à s’inscrire pour des lectures sur la thématique du jour. Le 14 octobre 2021 , c’est « Autour du corps » qui fédère les interventions.  

Durant le premier confinement, la souffrance du manque de contacts physiques nous a amenés à proposer, sur la page Facebook de Jeudi des mots, des actions et des jeux poétiques (haikus, écriture à partir d’une photo, écriture en « ricochet » d’un texte précédent…), dont le succès nous a amenés à créer un site, jeudidesmots.com, sur lequel nous lançons des appels à œuvres (écrites ou plastiques) thématiques. Le premier atelier d’échanges a donné lieu à la publication d’une anthologie « Je dis désirS », et nous envisageons d’en publier une autre avec le prochain.  

Les textes publiés sur le site sont soumis au choix de l’équipe des lecteurs, qui les présentent lors des rencontres physiques (je déteste le barbarisme «  en présentiel ») où les auteurs qui peuvent nous rejoindre sont invités à lire également. Il y a une évidente interaction entre les propositions virtuelles et les rencontres qui reprennent.  

Pour conclure, que pensez-vous qu’Internet puisse apporter à la poésie  ? Cet espace virtuel est-il important pour vous, pour votre pratique de l’écriture et pour la promotion de la poésie contemporaine  ?

Je pense que mes réponses aux questions précédentes témoignent de l’importance d’Internet pour la diffusion de la poésie, et le maintien de ce lien subtil entre les êtres qu’elle permet. Certains de nos lecteurs, québecois notamment, nous redisent régulièrement combien leur lecture de Recours au poème maintient pour eux le lien vital avec la poésie contemporaine en France. Et la quantité des œuvres proposées pour le site de jeudi des mots est bien le résultat du fort besoin d’échange et d’expression qui anime souterrainement l’humanité, que la société a tendance à brider, techniciser, marchandiser. Je milite pour une poésie « mineure », ainsi que l’entendent Deleuze et Guattari quand ils parlent de Kafka : une littérature qui peut fissurer l’écorce morte du monde, comme l’explosion d’une nova souterraine.

Marilyne Bertoncini est une poète et une traductrice française. Née dans les Flandres, elle vit aujourd’hui entre Nice et Parme. Elle a publié plus d’une dizaine de livres de poésie. Elle fait partie des membres fondateurs de la revue Recours au poème. Elle anime également le blog Minotaur/a ainsi que les « Jeudis des mots ».

Image d’en-tête par DWilliam de Pixabay.

4 commentaires sur « Questions à Marilyne Bertoncini »

  1. È unvero saggio, piu che intervista, per le esaurienti risposte,e intelligente intervistatore. Colgo un clima di libertà e di inventiva nelle iniziative che proviene quasi sempre da singoli più che da gruppi istituzionali, che forse in Francia e piu premiato, naturale?

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