« La noyée d’Onagawa » de Marilyne Bertoncini

J’ai lu ce petit livre (51 pages) d’une traite ce matin, et c’est l’une de ces lectures qui ne laissent pas indemne. Il fallait un poème pour dire le tsunami de Fukushima, et c’est paradoxalement une poète française, qui ne de trouvait pas même sur les lieux au moment de la catastrophe, qui l’a écrit.

Un poème sur le séisme de Fukushima

Être poète, ce n’est pas seulement faire collection de belles paroles. Depuis les origines, l’aède et le griot sont la voix de leur groupe : de nos jours, il ne saurait s’agir d’autre chose que de porter la voix de la grande tribu humaine. Le livre de Marilyne Bertoncini nous ramène à cette dimension essentielle. Le séisme de Fukushima n’est pas seulement une catastrophe particulière parmi d’autres : la poète saisit ce qu’il a d’universel.

Si j’en crois mes souvenirs, il me semble que les médias français ont surtout parlé de la centrale nucléaire, de la catastrophe écologique et sanitaire provoquée par le déversement dans la nature de produits hautement toxiques. Il a moins été question du cataclysme lui-même, qui a touché bien plus qu’une usine de production d’électricité. La vague géante a emporté, en l’espace de quelques secondes, dix-huit mille vies humaines. Un nombre qui n’est pas même pensable.

Un mari inconsolable

La couverture de l’ouvrage (Source)

Mais le but de Marilyne Bertoncini n’est pas de raconter par le menu les ravages de ce raz-de-marée. Elle n’œuvre pas en journaliste, mais en poète. Et c’est un élément particulier, issu d’une dépêche AFP, qui a retenu son attention. C’est l’histoire de la noyée d’Onagawa, ou plutôt celle de son mari inconsolable.

Cette histoire, certes très triste, est si belle qu’on croirait un conte. Ce mari qui, trois ans après les faits, continue de chercher le corps de sa bien-aimée, a quelque chose d’intemporel, d’archétypal. La référence à Orphée est revendiquée. Mais pour moi ce livre n’est pas l’illustration moderne d’un mythe ancien : il est lui-même un mythe. Alors même qu’il s’agit d’une histoire vraie, ce qui ne rend l’ensemble que plus bouleversant. Il n’est pas difficile de s’identifier à la détresse de ce mari, et ce qui est beau c’est sa persévérance à rechercher un être qu’il sait disparu. Il n’abandonne pas sa quête malgré la certitude de son échec : en cela, il est un héros tragique.

L’amour absolu

Marilyne Bertoncini nous montre que la poésie a tout à gagner à ne pas exclure une dimension narrative trop souvent effacée par ailleurs : en ce sens, le poème de Marilyne Bertoncini rejoint l’épopée. Il évite le pathos, la complainte, pour lui préférer le tragique. Il met en lumière ce fait très simple, bouleversant à lui seul, d’un homme qui, trois ans après, continue, sans baisser les bras, de rechercher sa femme dans les décombres sous-marins au large d’Onagawa. Marilyne Bertoncini peint un amour comme il s’en rencontre peu, un amour absolu, qui survit à la mort elle-même. Cela m’a fait penser à l’amour, lui aussi éternel, d’Éléa et Païkan, dans La Nuit des temps de Barjavel. Je ne suis pourtant pas sûr que les deux ouvrages aient grand-chose en commun !

Je vous invite donc à découvrir ces vers très intenses, d’autant plus troublants qu’ils racontent une histoire vraie, dans La Noyée d’Onagawa de Marilyne Bertoncini, paru en 2020 dans la collection « Poésie XXI » des éditions Jacques André, sises à Lyon, avec une belle préface de Xavier Bordes.

Qui est Marilyne Bertoncini ?

Titulaire d’un doctorat ès lettres avec une thèse portant sur l’œuvre de Jean Giono, Marilyne Bertoncini, qui vit entre Nice et Parme, est l’auteur de plusieurs recueils de poésie. Elle anime le blog personnel Minotaur/a, et est également directrice de la revue Recours au poème, qui joue un rôle essentiel dans la présence de la poésie contemporaine sur la Toile.

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Image d’en-tête : Hokusai, La grande vague de Kanagawa, Wikipédia.

6 commentaires sur « « La noyée d’Onagawa » de Marilyne Bertoncini »

  1. Quelle belle surprise ! merci de cette lecture, cher Gabriel ! et de la belle illustration choisie.

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