Des poètes pour temps de détresse

La question de Hölderlin est célèbre : « A quoi bon des poètes en temps de détresse ? » Et si c’était précisément dans les moments difficiles que nous avions le plus besoin de poètes ?

Un art qui ne va pas de soi

Il est bien probable que, bien avant Hölderlin, on se moquait déjà des poètes, facilement qualifiés d’oisifs et d’inutiles. La Fontaine le prouve avec son poème sur « La Cigale et la Fourmi ». Mais ce qui me semble nouveau avec la fameuse question de Hölderlin, c’est que l’à quoi bon est cette fois-ci formulé de l’intérieur. Le dix-neuvième siècle voit apparaître une inquiétude généralisée, qui touche aussi les poètes. Voici donc qu’eux-mêmes se demandent à quoi ils servent. Voici donc qu’eux-mêmes ne considèrent plus la poésie comme allant de soi.

Un art nécessaire

Je ne prétends pas débattre ici de la question de l’utilité de la poésie. La poésie est-elle utile? Doit-elle chercher à l’être ? Pour répondre en quelques lignes, on peut simplement dire que ce n’est pas parce que la poésie refuse d’être simplement utilitaire qu’elle est pour autant inutile.

Je crois même que, dans les « temps de détresse », la nécessité de la poésie apparaît d’une façon encore plus impérieuse. C’est précisément quand nos certitudes vacillent, quand se multiplient nos inquiétudes, que l’on peut chercher à s’accrocher à une parole poétique, non parce qu’elle serait parole d’évangile, mais parce qu’elle mettrait des mots sur notre malaise, et permettrait peut-être même de nous empêcher d’y succomber complètement.

Des poèmes pour « temps de détresse »

C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vous proposer une petite sélection de poètes dont la lecture peut nous aider en ces temps de détresse. Bien entendu, la lecture de poésie ne peut pas tout, et il serait bien naïf de croire le contraire. Mais cela peut faire partie d’une solution plus vaste.

Rendre compte d’un mal-être contemporain

L’une des raisons — et il y en a de nombreuses autres — qui m’ont fait aimer la poésie de Jean-Michel Maulpoix, c’est qu’elle rend compte d’un certain mal-être contemporain, une inquiétude qui ne se limite pas à la seule personne du poète, mais qui est la lecture d’une époque. Une histoire de bleu (1992), c’est l’histoire de l’homme contemporain, qui n’est pas vraiment malheureux, mais à qui il manque quelque chose, cette autre chose à la fois si proche et si lointaine marquée par la ligne d’horizon. « Vivants, ils vont les mains devant… » L’homme, ce zombie moderne qui a conscience de sa finitude : « Une miette d’homme que la glaise avale, un bout de honte et de désir qui s’évapore, ne dérangeant en rien l’amour que cette terre se porte à elle-même. »

Jean-Michel Maulpoix a su, mieux que beaucoup d’autres, traduire ce désenchantement fin-de-siècle, comparable et pourtant bien différent de celui du siècle précédent. Même si — et c’était précisément la problématique de ma thèse — j’ai voulu montrer qu’on ne saurait en rester chez Maulpoix à ce seul constat du désenchantement, et qu’au-delà de l’inquiétude et de la dissonance perçait une forme d‘apaisement. Du moins le malaise peut-il être apprivoisé : « À force de bricoler dans l’infini, il me semble connaître un peu mieux ma finitude. »

Aider à traverser la souffrance du deuil

Au-delà de ce malaise diffus qui est l’atmosphère de notre époque, une autre forme de « détresse » est le deuil. Quand j’ai découvert la poésie contemporaine, je me suis rendu compte que la mort et le deuil en étaient des thèmes majeurs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’un de mes cours sur la poésie contemporaine s’est intitulé « Sur le fil de la vie, la poésie contemporaine ». Ce titre voulait montrer que, si la poésie d’aujourd’hui parlait abondamment de la mort, ce n’était pas par fascination morbide, mais par une claire conscience de la fragilité de l’existence.

Cette dimension très personnelle et intime n’était présente que de façon discrète dans les premiers recueils de Jean-Michel Maulpoix, avant qu’il n’y consacre deux ouvrages : L’hirondelle rouge et Le jour venu, consacrés à la mort de ses parents. Elle est en revanche au cœur de la poésie de Béatrice Bonhomme, avec deux recueils très courts mais sublimes, intitulés Mutilation d’arbre et Passant de la lumière. Quant à Marie-Claire Bancquart, ayant été marquée très jeune par la maladie, c’est toute son oeuvre qui semble placée sous le regard de la mort. On pourrait citer encore Coeur élégie rouge de James Sacré ou encore À ce qui n’en finit pas, thrène de Michel Deguy. Sans oublier, bien sûr, les sublimes ouvrages que sont Leçons et Chants d’en bas de Philippe Jaccottet.

Prouver que l’on peut encore écrire après Auschwitz

Le philosophe Adorno soutenait qu’il était devenu impossible d’écrire des poèmes après Auschwitz. Ce temps de détresse extrême a pourtant eu des poètes. Il s’est composé et récité de la poésie jusque dans l’enfer des camps de concentration. Et l’oeuvre de Paul Celan vient montrer la nécessité de la poésie après Auschwitz, s’agissant de nettoyer la langue allemande, tant salie par les Nazis. Hölderlin se demandait : à quoi bon des poètes en temps de détresse ? L’oeuvre de Celan est de celles qui permettent de répondre que c’est précisément en temps de détresse que les poètes sont les plus utiles et les plus nécessaires.

Être la voix de la souffrance des peuples

Depuis les origines, la poésie n’est pas seulement parole d’un homme, mais voix de tout un groupe. Victor Hugo l’a bien compris. Plus récemment, on peut remarquer que plusieurs grandes voix du XXe siècle ont porté la voix de la souffrance des peuples dont ils faisaient partie. Anna Akhmatova a dit la détresse du peuple russe face aux enfers de la guerre mondiale et du stalinisme. Nâzim Hikmet, qui a vécu une grande partie de sa vie en prison, a chanté l’épopée du peuple turc dans Paysages humains. Pablo Neruda, lui aussi inquiété par le pouvoir en place, s’est fait la voix des travailleurs chiliens, même si son oeuvre dépasse les circonstances pour atteindre à une dimension cosmique. Quant à un poète tel qu’Aimé Césaire, il a lui aussi été la « bouche de ceux qui n’ont point de bouche ».

Spécialiste de ces épopées contemporaines, Patrick Quilier travaille à un projet pharaonique, à une grande épopée de l’humanité, pour que demain porte la mémoire d’hier, dont un premier volume est paru sous le titre de Voix éclatées, consacré à la première guerre mondiale.

Dans un registre totalement différent, le poète-slammeur Marc-Alexandre Oho Bambe a lui aussi l’ambition de fédérer les hommes. Ses mots chaleureux et fraternels ont de quoi en réconcilier plus d’un avec la poésie. C’est précisément parce que nous vivons des temps de détresse que le poète entend slamer sur la lune : s’il s’agit de réenchanter le monde, ce n’est pas en ignorant ses misères, mais au contraire en les montrant, et en en appelant à davantage d’amour et de fraternité.

*

Tous les poètes évoqués dans cet article (mais on aurait pu parler de tant d’autres !) ont été abondamment présentés dans ce blog : je vous laisse aller de page en page, d’article en article, au gré des liens hypertexte, pour vous faire une idée de ces poètes, qui sont pour moi des compagnons indispensables, à des titres différents. Tous me prouvent que nous avons besoin des poètes, y compris et surtout par temps de détresse. Et aujourd’hui peut-être plus que jamais.

Parce que leurs mots nous aident à penser, à comprendre, à méditer, à vivre.

Qu’en pensez-vous ?

Article initialement paru le 21 septembre 2016 et entièrement remanié le 8 septembre 2021.

7 commentaires sur « Des poètes pour temps de détresse »

  1. L’écriture nous aide également à affronter notre détresse. La poésie s’y prête d’autant plus qu’elle nous transporte dans une pluralité d’univers et opte volontiers pour ce langage particulier, souvent secret, seul capable d’exprimer des angoisses indicibles…
    Une sorte de thérapie par l’écriture poétique… quitte à détruire tous nos papiers ensuite ! Comme pour échapper aux démons de la détresse.

    Aimé par 1 personne

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