Le « non » de Claude Ber

Dire non, tel est l’enjeu de l’un des livres de Claude Ber, précisément intitulé Il y a des choses que non. Un livre de poésie, où la prose rencontre le vers et le verset, qui porte une mémoire de résistance.

Qui est Claude Ber ?

Claude Ber en 2013
(Source : Wikipédia)

Claude Ber est le nom de plume de Marie-Louise Issaurat-Deslaef, née en 1948 à Nice, par conséquent aujourd’hui âgée de 73 ans. Elle est l’auteur d’une oeuvre principalement poétique, mais aussi dramatique. Agrégée de lettres, elle a enseigné dans le secondaire et le supérieur, et occupé des fonctions nationales. Je l’ai rencontrée à plusieurs reprises à l’occasion de conférences et de colloques, notamment lors du colloque de Cerisy consacré à Marie-Claire Bancquart, dont elle était une amie proche.

Il y a des choses que non est un livre de poésie (plutôt qu’un « recueil ») paru en 2017 aux éditions Bruno Doucey.

Un devoir de mémoire

L’expression de « devoir de mémoire » est un peu galvaudée depuis que les institutions officielles s’en sont emparé et en ont fait un « élément de langage » parmi d’autres. Pourtant, ici, c’est bien le terme qui convient, puisque l’écriture est motivée par le souvenir d’une grand-mère résistante. D’emblée, le texte liminaire place l’ouvrage sous le signe de cette grand-mère, dont on apprend le nom, « Louise Thaon », et le matricule, « FFI n°180537 ». Le titre même de l’ouvrage provient d’une phrase énigmatique prononcée par cette grand-mère, interrogée par sa petit-fille sur les raisons de son engagement : « Ma fille, répond-elle, il y a des choses que non ». La poète porte donc la mémoire de cette résistance, de cette capacité à dire « non ». Une page plus loin, la dédicace inscrit les noms de René Char, poète-résistant, et de « René Issaurat », père de la poète, qui était « commandant de compagnie FFI ».

Un temps et un espace

On l’aura compris, l’ouvrage nous ramène au temps de la Deuxième Guerre mondiale et de ses nombreuses horreurs. Une page de notre histoire qui, malgré son incroyable barbarie, est extrêmement récente. Une époque qui se retrouve ici incarnée par les mots de la poète, et par les personnes convoquées. Mais si ce livre évoque un temps particulier, il s’inscrit aussi dans un espace précis, qui est celui des Alpes-Maritimes.

Bien des lieux sont évoqués que je connais bien : « col de la Cayolle », « gorges du Loup » (p. 11), « l’avenue de la Victoire à Nice » (p. 14), « les gorges du Cians ou du Verdon » (p. 16), le « pic de la Colmiane » ou « les launes de la Vésubie » (p. 16). La poète nous rappelle combien ces lieux, bien au-delà de la belle image de carte-postale, sont aussi chargés d’histoire et de tragédie.

« Là-bas, vers Aspremont, dans le brouillard, il y eut des choses qu’il vaut mieux ne pas voir, disait le père. » (p. 19)

L’héritage d’un père

Le livre commence avec des souvenirs d’enfance, souvenirs de transhumance « derrière chèvres et brebis », où le père allait « de son pas de chasseur alpin à l’avant des troupeaux » (p. 11). Ce père est mort très tôt, trop tôt, alors que la poète n’avait que seize ans. L’homonymie des prénoms aide alors à associer la figure du père, René Issaurat, et celle du poète résistant, René Char. Deux figures tutélaires. « Le courage : leur legs. Que je reçois des yeux de l’un et des mots de l’autre. »

Le livre est donc marqué par la mort du père, par ce souvenir ineffaçable qui a sans doute une valeur fondatrice : « livre tombeau et renaissance ». La mort du père s’accompagne d’un héritage: un vieux cartable rempli des « papiers de la Résistance à léguer aux archives ». On y trouve des noms, des papiers, des médailles, autant d’objets qui donnent de la matérialité à cette époque folle, marquée par la violence, la dénonciation, la Gestapo.

La mort du père, la mémoire de la Résistance, tout cela, comme dit Claude Ber, a « fait poème ». Et la « langue », à son tour, se veut résistante :

"[...] la langue résistante
la langue consistante
la langue nourrissante
la substantifique langue de la moelle des mots et des morts
où résiste la langue au mirador
où résiste la langue à l'obscénité de transparence
où résiste la langue à l'asservissement
où résiste la langue à l'avilissement
où résiste la langue sous la dent
et tient ferme le poème en bouche dans la langue du bouc
qui broute le chardon dur" (p. 15)

L’espèce

Si l’ouvrage est ainsi né d’un non, il n’est pas seulement refus et résistance mais aussi célébration. Aussi la deuxième section de l’ouvrage s’intitule-t-elle « Célébration de l’espèce ». Et, de fait, Claude Ber répète à satiété ce terme d’espèce, comme pour en révéler l’étrangeté. Alors même que les enjeux écologiques actuels nous y invitent fortement, il est encore assez rare de penser l’humanité en tant qu’espèce parmi d’autres, autrement dit en tant qu’animal parmi d’autres animaux, en tant qu’être vivant parmi d’autres êtres vivants. Parler d’espèce à propos de l’être humain, c’est pointer l’absurdité d’une espèce qui tend à s’exterminer elle-même.

"[...] Ainsi est mon espèce qu'elle célèbre le n'importe-quoi de son espèce qui se réjouit autant de la vie que de la mort de son espèce.

Car mon espèce est une espèce qui détruit sa propre espèce. [...]"

Le passage cité est à l’image de la section entière, où le mot espèce apparaît plusieurs fois par page, et souvent plusieurs fois par phrase. Une espèce à la fois, et simultanément, adorée et haïe. Une espèce résolument paradoxale, pétrie de défauts bien sûr, souvent violente et même criminelle, mais qu’il s’agit pourtant de célébrer, ne serait-ce que parce que c’est la nôtre, et même si ce n’est pas facile. « Comment célébrer cette tragique espèce qui se débat mortellement dans la terreur de la mort ? »

D’une déchirure à l’autre : l’Algérie

L’ouvrage s’est ouvert avec l’évocation de la tragédie de la guerre mondiale ; il se poursuit avec celle d’Algérie. Pourtant, là ne sont pas les racines de la poète, qui précise d’emblée : « Je ne sais l’Algérie que d’oreille. Par ouï-dire » (p. 39). On lit encore, une page plus loin : « Je n’ai nul parent venu de là-bas » (p. 40).

Claude Ber, héritière du non familial, ne saurait cependant rester indifférente au sort de l’Algérie et des Algériens. La guerre d’Algérie, elle ne l’a connue que de très loin, pendant l’enfance, à un âge où on ne comprend pas tout, mais où l’on est déjà sensible aux injustices. Elle ne se souvient que de quelques images, des banderoles et affiches placardées ici et là dans la ville.

Et c’est cela que dit le poème : cette perception parcellaire, cette vision éloignée, vue de France, perçue par une jeune enfant qui sait à peine lire. Et cette leçon de tolérance transmise par le père et la grand-mère : « Chez nous, il n’y a ni boches ni bougnouls ni youpins ni ritals ni rien de cette sorte » (p. 42). La tolérance, le respect de l’autre et des différences, apparaissent ainsi comme des valeurs qui ne vont pas de soi, mais qui s’apprennent. Les parents révèlent, à l’enfant qui les répétait innocemment, la violence de ces termes péjoratifs. Ils lui apprennent à ne pas avoir peur de ces gens dont on dit tant de mal, mais qui se révèlent des êtres humains comme les autres.

Le mot Algérie reste le nom d’une énigme pour l’enfant, le nom d’une guerre qui la dépasse et qu’elle ne peut comprendre : le choix de la focale de l’enfant permet d’éviter à la poète toute position surplombante. Il ne s’agit pas de nous faire la morale ou de nous donner une leçon de tolérance. La poète nous donne à voir une perception enfantine, parcellaire certes, mais innocente. Et si l’enfant a compris quelque chose, c’est la nécessité de ce non qui se poursuit ensuite dans la vie adulte :

"Finalement c'est non jusque dans la langue. Le poème contre le dogme. L'insurrection dans la langue contre la soumission de la parole. Mais ce n'est qu'une figure. Je le sais aussi."

« Dire le simple »

L’importance de la dimension politique de cet ouvrage, au sens noble de ce terme (la polis, la vie collective), ne doit pas faire oublier qu’on lit bien de la poésie, non un essai, un manifeste ou un pamphlet. C’est bien en poète que parle Claude Ber.

"Ce matin une écorce d'orange dans le panier. Que je recueille avec précaution. Offrande ou talisman. L'intensité du détail apaise. Par son saisissable. L'avenir y réchauffe ses engelures. Le lait déborde sur le gaz. Passe les prunes à l'eau fraîche et n'oublie pas de mettre la bassine sous le robinet. [...]" (p. 57)

Le poème retrouve, au-delà des grands discours, la simplicité d’une parole qui accueille le quotidien dans ce qu’il a de plus humble, de plus commun. Ces gestes de la vie de tous les jours importent, parce que c’est en eux que se trouvent des fragments d’absolu : « L’immensité se cueille au jardin comme les fleurs de courges » (p. 57). Aussi le poème a-t-il vocation à « dire le simple » (p. 58) :

"Il est dur de dire le simple, l'émotion ténue, la crainte que demain nous ne détruisions l'entier de la terre et pour la première fois peut-être l'angoisse de la mort de l'espèce plus grande que celle de sa propre mort.
Mais c'est aussi l'inclinaison abstraite des mains occupées. La transparence du verre sous l'eau bouillante. Le midi mesuré de toute chose à un levier de matin. L'extension du regard hors de la pupille. Et la tête montgolfière qui le suit. Aux nuées. À l'impensable. Au tourbillon des planètes et au clinamen des atomes. Aux fractals et au ping-pong des neutrinos.
L'éveil l'espace d'une assiette qui goutte sur l'évier. Le satori en lavant la vaisselle." (p. 58)

Face à l’angoisse suscitée par le péril de plus en plus tangible d’une disparition pure et simple de l’espèce humaine, la poète trouve l’apaisement dans les gestes les plus simples. Faire la vaisselle devient ainsi le lieu d’une méditation où chaque chose, chaque geste se trouvent décomposés : la position des mains, la « transparence du verre », le regard… En prenant conscience du moindre élément de l’instant présent, la poète se montre sensible au macrocosme (le « tourbillon des planètes ») comme au microcosme (les « atomes » et les « neutrinos », particules subatomiques). C’est ainsi qu’une simple « assiette qui goutte sur l’évier » peut conduire à rien moins que « l’éveil », le « satori » du bouddhisme zen. Cette perception du monde sera ensuite évoquée à travers la lecture de Lucrèce et des épicuriens.

*

L’ouvrage se termine avec le relais d’un dernier personnage-médiateur. Après la grand-mère et le père, voici « Louise », « paysanne analphabète, née il y a plus d’un siècle », « engagée dans la Résistance » elle aussi. Il se termine aussi avec cette posture volontariste: « Je marche ».

"Je marche dans un début de siècle pâle, ses exactions, son bruitage de paroles impuissantes, de délires ressuscités." (p. 105)

Par-delà la multiplicité des thèmes abordés, l’ouvrage trouve ainsi son unité dans sa posture éthique, dans la fermeté d’un « non » à l’inacceptable, qui est tout aussi bien un puissant « oui » à la vie, au monde, à l’humain, à la simplicité du quotidien. C’est, en ce sens, un livre qui convient pour notre temps : la Résistance, les guerres mondiales et celle d’Algérie nous invitent moins à nous plonger dans le passé qu’à nous faire héritiers de cet humanisme poétique, pour aujourd’hui et pour demain. Nous aussi, lecteurs, sachons « à quoi dire non ».

Références de l’ouvrage : Claude BER, Il y a des choses que non, Paris, Bruno Doucey, 2017. ISBN : 978-2-36229-141-8.

3 commentaires sur « Le « non » de Claude Ber »

  1. Une vingtaine d’articles élogieux sur ce livre l’année de sa sortie ! Cela m’avait frappée.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s