Le plaidoyer anti-esclavagiste de Sénèque

J’ai récemment lu dans la presse que certaines universités américaines ont introduit un gros changement dans leurs cursus de lettres classiques : il n’est plus obligatoire d’y suivre des cours de grec ou de latin.

Des facs américaines rendent optionnels latin et grec en lettres classiques

Cette modification a été d’abord présentée, notamment par Le Figaro, comme une influence de mouvements anti-esclavagistes, qui demanderaient de cesser de célébrer des civilisations impérialistes, masculinistes, racistes et esclavagistes. En réalité, d’après France Info, il semblerait que ce soit surtout une volonté de permettre à une plus grande diversité d’étudiants d’accéder à des filières de lettres classiques. Quelle que soit la raison de ce choix, on peut la déplorer, dans la mesure où l’on voit mal comment un étudiant qui s’est inscrit en lettres classiques, et qui souhaite donc se spécialiser dans l’étude de l’Antiquité, pourrait se passer d’au moins une initiation aux langues anciennes.

Toujours est-il que cela m’a fait penser à un vibrant plaidoyer anti-esclavagiste de Sénèque, que j’avais dû étudier lorsque j’étais en classes préparatoires. Il m’a semblé utile de vous parler de ce texte, qui montre que les choses ne sont jamais toutes noires ou toutes blanches.

SOURCES :
Philosophie Magazine : « Fin de l’enseignement obligatoire du grec et du latin à Princeton » (01/07/2021)
France Info : « La woke culture est-elle à l’origine de la suppression du grec et du latin dans les universités américaines ? » (29/06/2021)

J’ai donc décidé de ressortir mes cours de latin en prépa, dont je me suis servi pour rédiger cet article. Il s’agit des cours de Mme Potron.

Qui était Sénèque ?

Sénèque, précepteur malheureux de Néron, vécut au premier siècle après Jésus-Christ. Comme Marc Aurèle, il fut un philosophe stoïcien. Il défendit une morale axée sur le contrôle de soi, la maîtrise des passions et le courage. Selon lui, il convient d’accepter ce que l’on ne peut changer: c’est l’amor fati. Rien ne sert de lutter contre le monde, mais il importe en revanche de cultiver ce qui dépend de soi.

Dans sa correspondance avec Lucilius, Sénèque se propose d’entamer un échange fructueux avec l’épicurien Lucilius pour se faire mutuellement mutuellement progresser. Le philosophe a bien compris que, dans un esclave, il faut voir avant tout un être humain. Dans cette lettre à la deuxième personne, Sénèque insère un petit dialogue fictif, qui lui permet de marteler l’impossibilité de réduire l’esclave à sa condition d’esclave.

Voici, donc, le texte en question :

Libenter ex his, qui a te veniunt, cognovi familiariter te cum servis tuis vivere : hoc prudentiam tuam, hoc eruditionem decet. « Servi sunt. » Immo homines. « Servi sunt. » Immo contubernales. « Servi sunt. » Immo humiles amici. « Servi sunt. » Immo conservi, si cogitaveris tantundem in utrosque licere fortunae. Itaque rideo istos, qui turpe existimant cum servo suo cenare : quare, sisi quia superbissima consuetudo cenanti domino stantium servorum turbam circumdedit ?

Lucius Annaeus Seneca, Epistulae morales ad Lucilium, 47, 1-5.

Si j’ai choisi ce texte, c’est donc pour montrer qu’il y avait des Romains qui avaient compris que les esclaves devaient être traités comme des êtres humains. Notons qu’il ne s’agit pas d’une remise en question frontale du système esclavagiste : Sénèque n’est pas un révolutionnaire, et il n’entend pas provoquer un changement radical. Il montre l’importance de bien traiter les esclaves. On pourra, bien sûr, juger que c’est insuffisant, mais cela n’est déjà pas si mal pour l’époque.

Voici la traduction que nous avions faite en classe :

J’ai appris avec plaisir, de ceux qui viennent de chez toi, que tu vis en famille avec tes esclaves : cela convient à ta sagesse et à ta culture. « Ce sont des esclaves ! » Non, des hommes. « Ce sont des esclaves ! » Non, des camarades. « Ce sont des esclaves ! » Non, d’humbles amis. « Ce sont des esclaves ! » Non, des compagnons d’esclavage, si tu penses qu’il est permis à la fortune autant de choses pour chacun de nous. C’est pourquoi je ris de ceux qui estiment honteux de dîner avec leur esclave : pourquoi, si ce n’est parce qu’une coutume très arrogante a placé la foule des esclaves qui se tiennent debout autour du maître qui dîne ?

Un plaidoyer pour davantage d’humanité

De façon très vivante, Sénèque s’emporte contre ce préjugé quatre fois répété : « Servi sunt ! » (Ce sont des esclaves). Le philosophe y oppose d’autres termes plus justes, à commencer par celui d’hommes (homines), mais aussi de camarades. Plus précisément, Sénèque dit contubernales, c’est-à-dire ceux qui partagent la même tente (Gaffiot). Le philosophe emploie également les termes de humiles amici (« humbles amis ») et de conservi (« compagnons d’esclavage »). Le philosophe remet ainsi en question la coutume (consuetudo, -inis) qui veut que les esclaves se tiennent debout autour du « maître qui dîne » (cenanti domino).


J’espère que cet article vous aura intéressés. Je souhaiterais conclure en remerciant mes professeurs de latin en khâgne, qui m’ont appris beaucoup de choses. C’est un peu la vocation de ce blog que de transmettre, à mon tour, ce que j’ai appris. N’hésitez pas à commenter cet article et à le relayer sur les réseaux sociaux !

L’image d’en-tête provient de la banque d’images gratuites « Pexels » proposée par WordPress.

4 commentaires sur « Le plaidoyer anti-esclavagiste de Sénèque »

  1. Le « cœur » que j’ai affiché ne concerne pas la supression de l’obligation d’étudier le latin et le grec dans certaines universités américaines mais le plaidoyer anti-esclavagiste de Sénèque. C’est un texte humaniste et intelligent qui s’adresse à tous et nous invite à ne pas mépriser, à considérer comme un pair tout individu, à lire derrière les apparences.

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  2. Merci pour ce beau texte de Sénèque, que je ne connaissais pas . Pour le fond , je vous recommande la lecture de l’excellent livre de Lilian Thuram ( oui , le footballeur ):  » L

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  3. Merci pour ce beau texte de Sénèque, que je ne connaissais pas . Pour le fond , je vous recommande la lecture de l’excellent livre de Lilian Thuram ( oui , le footballeur ): » La pensée blanche  » , et notamment le chap 2 p.29: « une antiquité truquée ? »

    Aimé par 1 personne

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