Enseigner la lecture et la littérature à l’école

Je vois apparaître en ce moment beaucoup de messages angoissés qui concernent l’enseignement de la lecture et de la littérature à l’école. Il y aurait, bien évidemment, de quoi écrire des bibliothèques entières sur le sujet. Plus modestement, j’ai tenté de répondre aux questions les plus récurrentes.

Je voudrais commencer par rassurer les futurs stagiaires : les questions qu’ils se posent me paraissent précisément celles qui ne manqueront pas d’être abordées lors de leurs formations. Aussi, je ne prétends ici fournir rien d’autre que quelques pistes, qu’il faut voir comme une première aide. N’hésitez pas à poser des questions supplémentaires dans l’espace des commentaires : j’y répondrai avec plaisir.

1. Combien d’œuvres par an ?

Les programmes en vigueur depuis 2020 imposent un nombre minimal d’œuvres littéraires à étudier pendant une année scolaire. Au cycle 2 (CP, CE1, CE2), il s’agit de lire cinq à dix œuvres en classe par an. Au cycle 3, les programmes distinguent chacune des trois années du cycle :

CM1CM26ème
5 ouvrages de littérature jeunesse4 ouvrages de littérature jeunesse3 ouvrages de littérature jeunesse
2 œuvres du patrimoine3 œuvres du patrimoine3 œuvres du patrimoine
7 livres en tout7 livres en tout6 livres en tout
Le nombre de livres à lire au cycle 3

Pour ma part, j’enseigne en général deux œuvres par période, ce qui fait un total de dix. J’essaie, dans la mesure du possible, que ces projets soient bouclés avant les vacances, mais je ne me formalise pas si je n’y parviens pas (sachant que, dans ce cas, je m’arrange pour que les choses soient équilibrées, c’est-à-dire que je ne vais pas faire une séance d’introduction une veille de vacances, ni une séance de conclusion au retour des vacances).

2. Combien faut-il de séances de lecture-littérature par semaine ?

Les programmes indiquent le volume horaire de chaque discipline : 10 heures pour le français en cycle 2, 8 heures en cycle 3, d’après le site du Ministère. En outre, le français intervient également dans d’autres disciplines, si bien que le site précise : au cycle 2, « 10 heures hebdomadaires sont consacrées à des activités quotidiennes d’oral, de lecture et d’écriture qui prennent appui sur l’ensemble des champs disciplinaires ». Il s’agit d’une moyenne hebdomadaire, sachant que, du moment que tout est compensé sur l’année, on peut faire un peu plus ou un peu moins d’une discipline à certains moments, en fonction de projets particuliers.

Les enseignants sont en revanche relativement libres quant au volume horaire des différents sous-domaines du français. Pour ma part, comme je fais passer beaucoup de choses à travers la lecture-littérature, j’y consacre beaucoup de temps. Voici, à peu près, la répartition que je mets en place dans ma classe, sachant que je n’ai pas compté les temps de copie qu’il faudrait ajouter :

Sous-disciplinevolume horaire hebdo.
Grosse séance de lecture-littérature (œuvre intégrale)3 à 4 séances de 45 min
Étude de la langue (orthographe, grammaire, conjugaison, vocabulaire)4 séances de 45 min
Quart d’heure de lecture (parfois appelé « Silence, on lit ! »)4 séances de 15 min
Activités de lecture décrochées (inférences, fluence, autonomie…)1 à 2 séances de 45 min
Grosse dictée du vendredi revenant sur les apprentissages de la semaine1 séance de 30 min
Portion du rituel du matin consacrée à l’étude de la langue4 séances de 5 min
Production d’écrits1 séance de 45 min
TOTAL9 h 20
Calcul, au doigt mouillé, du temps que je consacre à l’enseignement du français dans ma classe

Enfin, je précise que la lecture se travaille aussi dans d’autres disciplines, notamment à travers les textes documentaires qui ne manquent pas d’apparaître en histoire, en géographie, en sciences…

3. Chaque élève a-t-il son exemplaire ?

C’est en effet idéal que chaque élève puisse avoir son exemplaire, mais c’est loin d’être faisable systématiquement, et ce n’est pas bien grave. Les enseignants qui restent sur le même poste plusieurs années consécutives finissent par se constituer une bibliothèque de classe intéressante, et par disposer, au fil des ans, de plusieurs séries de livres. Quand on est un jeune enseignant qui débarque dans une école inconnue, et qui change d’école chaque année, c’est une toute autre histoire.

Il n’y a aucun problème à ne disposer que d’un exemplaire pour toute la classe. On peut rassembler les élèves autour de soi pour leur lire un album en leur montrant les images, par exemple. On peut aussi distribuer des tapuscrits.

Je pense que, lorsqu’on débute, il vaut mieux enseigner des ouvrages que l’on connaît, plutôt que de vouloir enseigner des livres que vous ne connaissez pas, juste parce que ce sont ceux qui se trouvaient dans la classe au moment où vous y débarquez.

4. Si j’ai un cours multiple, puis-je proposer le même ouvrage à tous ?

C’est possible, et, pour ma part, je trouve même que c’est une très bonne chose. Il est de toute manière assez facile de proposer des activités bien différentes autour d’un même texte. Il se trouve que le hasard des affectations m’a conduit à enseigner presque chaque année dans des cours multiples, y compris des cours originaux comme CE1-CM1 ou encore CE1-CM2. Il m’est arrivé de faire travailler les élèves sur des ouvrages différents, bien sûr, mais j’ai préféré choisir une œuvre un peu complexe sans qu’elle le soit trop, et travailler à différents niveaux d’interprétation et de compréhension.

J’ai eu la chance, aussi, de trouver, dans un manuel de lecture, une version abrégée, à l’intention d’élèves de cycle 2, d’un roman qui existe aussi en version intégrale pour des élèves de cycle 3 : chaque groupe avait ainsi une version différente d’une même histoire.

5. Comment différencier en littérature ?

Différencier ne veut pas toujours dire qu’il faut faire faire des choses différentes à différents groupes d’élèves : j’aime bien la différenciation invisible, qui consiste à concevoir ses cours en pensant aux élèves en difficulté, et en prévoyant ainsi tout ce qu’il faut pour éviter d’éventuels blocages, sans pour autant marquer explicitement certains élèves comme plus faibles.

C’est ainsi que j’ai pris l’habitude d’imprimer mes tapuscrits en utilisant une police d’écriture spécialement conçue pour les enfants dyslexiques. En effet, tous les élèves sont aidés par le fait de lire des caractères dont la forme évite des confusions (notamment entre les lettres symétriques que sont p, b, d, q). De même, passer par le dessin est une activité agréable pour tous, même si elle vise aussi à permettre à des enfants qui ont du mal à s’exprimer à l’écrit de manifester leur compréhension. De façon générale, ce n’est jamais perdre du temps que d’en prendre pour expliciter les choses, pour demander aux élèves ce qu’ils ont compris, etc.

Il y a aussi des activités que l’on peut facilement différencier : par exemple, le dessin légendé où il faut replacer le vocabulaire du texte peut impliquer un plus ou moins grand nombre de mots ; la remise en ordre de blocs de texte peut se faire avec des blocs de texte plus ou moins nombreux et plus ou moins grands, de même pour la remise en ordre d’images ou de phrases de résumé…

Avec certains élèves en plus grande difficulté, je n’hésite pas à recourir à la dictée à l’adulte, qui permet généralement de déceler une plus grande compréhension que ce que le travail individuel autonome avait pu laisser supposer. Je peux aussi alléger la charge matérielle en prenant à ma charge les tâches annexes (découper, coller) afin qu’il ne reste que la tâche essentielle (trier, remettre dans l’ordre, etc.).

Il y aurait tant à dire sur le sujet ! Pour ceux qui voudraient aller plus loin, je vous recommande la page « Différenciation pédagogique » réalisée par la Mission Maîtrise de la Langue de la DSDEN des Alpes-Maritimes. C’est vraiment très bien fait.

6. Avez-vous des exemples de séquences ?

Oui, j’ai déjà diffusé sur ce blog quelques exemples de séquences portant sur des œuvres intégrales de littérature. Je m’excuse par avance de ne pas fournir l’ensemble des documents avec lesquels je travaille, mais il s’agit généralement de travailler sur des textes et des images qui ne sont pas libres de droits et que je ne peux diffuser. Vous trouverez cependant des explications détaillées. J’ai recensé ces différentes séquences sur la page « Littérature à l’école » de ce blog.

7. Quels livres faire lire à des enfants ?

Le choix des livres relève de la liberté pédagogique, et cela explique beaucoup du plaisir que l’on peut prendre à enseigner la littérature. Je crois qu’il est bon de choisir des livres que vous aimez vous-mêmes. Bien sûr, d’autres critères entrent en jeu : le niveau de difficulté, la diversité des genres à parcourir dans une année (album jeunesse, roman policier, roman d’aventures, bande dessinée, conte, théâtre…), l’adaptation à l’âge des enfants, le caractère incontournable de telle ou telle lecture…

Il est tentant, surtout lorsqu’on enseigne depuis longtemps, de vouloir renouveler son stock d’œuvres enseignées, et cela est très sain. Cependant, il faut, je crois, se souvenir que, si vous en avez marre d’enseigner les mêmes ouvrages d’année en année, les élèves, eux, les découvrent pour la première fois. Se renouveler, c’est bien. Mais un enfant peut-il construire sa culture personnelle si l’école ne lui a jamais parlé de Boucle d’or ou de Blanche Neige, par exemple ? C’est pourquoi je trouve important que les programmes parlent d’œuvre du patrimoine : si certaines œuvres sont incontournables, c’est parce qu’elles sont à ce point ancrées dans la culture commune qu’on en trouve des références partout. Ne pas connaître ces références, c’est être incapable de comprendre de nombreux discours.

8. Comment enseigne-t-on la lecture d’un livre ?

J’ai tenu à inclure cette question, parce qu’elle m’a réellement été posée. Pourtant, y répondre n’a rien d’aisé, dans la mesure où il n’y a pas de réponse générale, mais seulement des réponses particulières, inhérentes à l’âge des enfants, au choix du livre, ou encore au type de projet que l’on a avec cet ouvrage.

Pour formuler toutefois une réponse, je crois que l’on peut partir de ce que c’est que lire dans la vie de tous les jours, dans un contexte non scolaire. On lit pour son plaisir, mais aussi pour se cultiver, pour apprendre quelque chose de précis… La lecture a plusieurs fonctions, et c’est pourquoi l’école pratique différentes formes de lecture : lecture d’œuvres intégrales, lecture d’extraits, lecture de textes fictionnels mais aussi de textes documentaires, lecture de textes publiés mais aussi lecture d’écrits de travail et de brouillons…

Afin d’éviter de m’éparpiller, je vais insister sur la lecture-littérature. Quand on lit un texte littéraire (et j’y inclus la littérature de jeunesse), on commence d’abord par découvrir l’ouvrage, ses première et quatrième de couverture… Puis on le feuillette… Et s’il a l’air de nous plaire, on l’achète et on le lit. À l’école, on peut faire à peu près pareil : l’observation du paratexte permet de se projeter dans la lecture. Vient ensuite la lecture du texte proprement dit. Deux options sont alors possibles : soit l’ensemble de l’ouvrage est lu en une séance, et les différentes séances zooment sur un aspect de l’ouvrage ; soit l’ouvrage est lu par épisodes, et les élèves découvrent peu à peu les différentes péripéties. La prise en charge de la lecture peut être faite par des enfants, ou par l’enseignant (l’objectif ne sera alors pas le même).

9. Quels objectifs ? Quelles activités ?

Vaste question, une fois encore ! Il me semble que l’objectif numéro 1, celui qui subsume tous les autres, est de parvenir à former des lecteurs autonomes, c’est-à-dire non seulement des lecteurs qui prennent plaisir à lire, mais aussi des lecteurs qui possèdent les outils qui leur permettent de comprendre ce qu’ils lisent. Je vais donc dresser une liste d’objectifs et, à l’intérieur de celle-ci, une liste des activités qu’il est possible de conduire en classe pour remplir un tel objectif. Je ne cherche pas, bien sûr, l’exhaustivité, étant entendu que je ne m’intéresse ici qu’à la lecture-littérature, et non aux autres dimensions de la lecture.

► Prendre du plaisir à lire

  • Le quart d’heure de lecture (« Silence, on lit ! »)
  • La lecture offerte d’ouvrage par l’enseignant(e)
  • Visiter la BCD, la bibliothèque municipale

► Comprendre ce qu’on lit

  • Établir la liste des personnages
  • Dessiner les personnages
  • Identifier les personnages, les lieux, les objets
  • Légender une illustration
  • Faire des repérages dans le texte, en surlignant (identifier les tours de parole, par exemple)
  • Remettre des images dans le bon ordre
  • Remettre des blocs de texte dans le bon ordre
  • Transformer un épisode en bande dessinée
  • Identifier à quoi font référence les pronoms (très important, et pas assez souvent fait !)
  • Comprendre des implicites

► Rendre compte de ce qu’on a lu

  • Raconter une histoire à l’oral, de façon spontanée, et s’interroger sur ce qu’il manquait
  • Se doter d’outils (plan de récit, carte de récit, récit codé, etc.) comme support d’oral
  • Produire un résumé écrit
  • Donner son point de vue ; s’interroger sur ce que l’auteur a voulu nous apprendre
  • Comparer différents ouvrages, trouver des points communs et des différences, relier ce qu’on vient de lire à des lectures antérieures
  • Présenter un ouvrage aux autres élèves de la classe, lire un livre à des élèves plus jeunes…
  • Mettre en scène un extrait de pièce de théâtre

J’espère que cet article vous aura intéressés, qu’il vous aura aidés, ou du moins qu’il aura éclairci certaines interrogations que vous avez. N’hésitez pas à le faire connaître en le partageant sur les réseaux sociaux. Je vous invite à parcourir l’ensemble des articles de ce blog consacrés à l’enseignement, voire, si le cœur vous en dit, à faire des incursions dans les autres sujets traités (poésie, théâtre, linguistique, philosophie…).

L’image d’en-tête a été trouvée grâce à l’outil de recherche d’images gratuites « Pexels » proposé par WordPress.

7 commentaires sur « Enseigner la lecture et la littérature à l’école »

  1. Merci beaucoup pour cet article. Mais, comme lors des (très rares) formations sur le sujet, le fond n’est pas abordé. Comment enseigne-t-on la lecture d’un livre ? Comment peut-on lire un livre en deux semaines en classe ? Quel travail fournir dessus, avec quels objectifs ? J’enseigne depuis des annees, et je ne sais toujours pas faire. Je bricole, et en général c’est nul.

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