Le « rêve familier » de Paul Verlaine

On ne présente plus Paul Verlaine, l’une des plus grandes voix poétiques du XIXe siècle (1844-1896). Victor Hugo lui-même le félicita pour ses vers : cela vaut tous les prix. Le poème que je m’apprête à vous présenter est l’un de ses plus célèbres, ce qui est tout à fait légitime puisqu’il est parmi les plus beaux. Il est extrait des Poèmes saturniens, et il s’agit d’un sonnet d’alexandrins de rimes embrassées.

Le titre même de « rêve familier » dit assez que Paul Verlaine n’entend pas nous éblouir avec des visions oniriques insolites et mystérieuses. Son rêve à lui est simple, et c’est cette simplicité même qui fait sa beauté, en même temps que son universalité. Chacun d’entre nous peut s’identifier au rêve de Verlaine : qui ne rêve pas d’un parfait amour ?

Harmonie de l’amour

"Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend."
Paul Verlaine par Willem Witsen (1892, via Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

Quels beaux vers que voilà ! Jugez plutôt : Verlaine, cherchant à donner une image d’harmonie absolue, multiplie les assonances et les allitérations. Les voyelles [e] et [ã], les consonnes [v] et [tr] émaillent le premier vers et font sa musicalité. Cette euphonie se poursuit ensuite grâce au jeu des répétitions. Plutôt que de rechercher des synonymes, Verlaine répète trois fois le verbe aimer, qui est l’un des plus génériques et des plus simples qui soient. C’est que Verlaine cherche ici à décrire un amour absolu.

Le parallélisme des relatives « et que j’aime, et qui m’aime » traduit la réciprocité parfaite de cette relation idéale. On notera que le verbe aimer ne reçoit pas de circonstants : il ne s’agit pas d’un amour particulier, relatif à une situation précise, mais d’un amour absolu, un amour dont on ne sait rien d’autre que sa miraculeuse réciprocité. Aimer et être aimé en retour : le « je », fortement marqué par sa position en tête de poème, évoque le rêve universel d’un bonheur absolu.

Avec réalisme, Verlaine note l’instabilité des songes successifs. Aussi la femme aimée a-t-elle des traits changeants : elle « n’est, chaque fois, ni tout à fait la même, / Ni tout à fait une autre ». Les caractéristiques physiques n’ont ainsi guère d’importance, si bien que cette apparence reste flottante. On ne saura pas à quoi ressemble la femme idéale de Verlaine. Cette absence de traits précis permet l’identification du lecteur, qui peut projeter ses propres idéaux sur cette figure évanescente. Le maintien de traits communs montre qu’elle n’est pas « une autre » : Verlaine ne rêve pas d’une femme différente chaque nuit. C’est bien la même femme, mais dont l’apparence physique n’est pas fixée. Ce qui est constant, en revanche, c’est son amour : elle « m’aime et me comprend« , dit le poète. C’est bien là ce qui importe : un amour réciproque fondé par une réelle compréhension.

La triple répétition de « m’aime » est intensifiée par la rime avec « même » qui en fait entendre une quatrième fois le son. Verlaine utilise ici toutes les ressources de l’euphonie pour marquer le caractère absolu de l’amour dont il parle, un amour parfaitement sincère et réciproque, où la compréhension importe avant tout, si bien que le poète va encore le répéter dans la strophe suivante.

La transparence des cœurs

"Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant."

La strophe commence ainsi par les mêmes mots qui terminaient le premier quatrain, produisant ainsi une impression de continuité, de fluidité. On notera la rime interne de « comprend », à l’hémistiche, avec « transparent », en fin de vers : Verlaine définit ainsi un idéal de parfaite communication, — l’on pourrait même parler de communion, tant la symbiose entre les deux êtres est parfaite. Cette transparence des cœurs peut faire penser à la façon dont Rousseau concevait lui aussi les unions harmonieuses.

La triple répétition de « elle seule » souligne l’extrême rareté d’une telle intercompréhension. Verlaine représente cette relation comme unique, parfaite, absolue. Cela lui permet d’apparaître, en creux, comme un incompris. La rime entre « problème » et « blême » construit l’image d’un poète torturé. L’exclamation « hélas ! », placée à l’hémistiche, ajoute une dimension pathétique à la situation. La femme aimée apparaît ainsi comme une consolatrice, dotée de la capacité unique de parvenir à apaiser le poète. Aux « moiteurs » du poète, images de son trouble, s’opposent ainsi les pleurs de la femme aimée, au pouvoir régénérant.

La femme aimée et la mort

Les tercets achèvent ce portrait de la femme aimée, non pour en préciser les traits, mais pour renforcer son caractère exceptionnel. Le nom, le regard, la voix font de la femme aimée un être presque surnaturel, lié avec la mort.

"Est-elle brune, blonde ou rousse ? -- Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues."

Les tercets adoptent la forme d’un pseudo-dialogue, comme si Verlaine posait lui-même les questions que l’on pourrait lui adresser, avant d’y répondre. Cela lui permet de balayer du revers toute considération strictement physique. La couleur des cheveux n’a aucune importance. Là encore, c’est une façon de permettre au lecteur de se forger sa propre image de la femme idéale, sans lui en imposer une. Le nom même de cette femme n’apparaît pas : il est simplement caractérisé par le rythme binaire « doux et sonore ».

Ces adjectifs mélioratifs permettent d’introduire une intéressante comparaison : « comme ceux des aimés que la Vie exila ». Le déchirement des « aimés » séparés par la vie ne correspond pas tellement à l’idée qu’on se fait de ce qui est « doux et sonore », bien au contraire. C’est un peu comme s’il y avait de la douleur dans la douceur. Le nom de la femme aimée évoque ceux de proches disparus.

La dernière phrase s’inscrit dans le second tercet de manière à retarder et à mettre en lumière le dernier vers, magnifique. Il y a d’abord ce constat : « Son regard est pareil au regard des statues », qui fige la femme aimée dans une posture énigmatique, marmoréenne, tout en filant le jeu des répétitions (figure qui marque très fortement l’ensemble du poème). La conjonction « et », le rythme ternaire « lointaine, et calme, et grave » retardent l’arrivée du dernier vers, lui-même marqué par des jeux de diérèse et de e muets qui lui donnent de l’ampleur :

l’in – flek – si – on – des – voix // chè – resqui – se – sont -tues

La césure enjambante (qui sépare un adjectif de son substantif), la diérèse qui impose de compter quatre syllabes pour le mot inflexion, le jeu du e muet qui implique de compter deux syllabes pour chères, donnent l’impression que ce vers s’étale, tout en ampleur. La voix de la femme aimée est donc chérie en ce qu’elle ressemble à la voix de proches défunts. Le poète croit retrouver, dans la voix de la femme aimée, la voix de ceux qui ne sont plus. On retrouve ce mélange de douceur et de douleur dont je parlais plus tôt : cela procure tout à la fois de la joie et un pincement au cœur. Il y a quelque chose de sublime dans ce vers qui deviendra célèbre…

4 commentaires sur « Le « rêve familier » de Paul Verlaine »

  1. Quelle musique! Verlaine est un poète très accessible qui m’est familier depuis les études secondaires…mais il reste au secret de notre Voix toujours; ainsi il s’immisce dans mes propres poèmes!!

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  2. Vous nous présentez souvent « le poème d’à côté « , ce que j’apprécie particulièrement car on les connait moins.
    Un grand merci aujourd’hui pour la belle étude d’un poème célèbre .
    J’en attends d’autres!

    Aimé par 1 personne

  3. merci pour ce beau et pénétrant commentaire du « rêve familier » , qui est peut-être la « Joconde  » des poèmes . Mais notre époque se souviendra aussi que Verlaine s’est adonné à la violence conjugale , et qu’il aura été plus à l’aise dans l’idéal que dans la réalité …

    Aimé par 1 personne

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