L’été de Paul Valéry

Né en 1871 et mort en 1945, Paul Valéry fait partie des poètes de la première moitié du vingtième siècle. Poète pour qui le lyrisme était une « fête de l’intellect », il est surtout connu pour les splendides vers de La Jeune Parque ou ceux de Charmes. À l’occasion des vacances d’été qui commencent, j’ai déniché pour vous, dans les entrailles de Wikisource, un poème de Valéry précisément intitulé « Eté », que je voudrais commenter aujourd’hui.

Ce poème est extrait d’un Album de vers anciens, paru en 1920 chez Monnier & Cie, dont la couverture indique que la date de rédaction était plus ancienne : les poèmes furent composés entre 1890 et 1900. Le poète avait donc entre vingt et trente ans. On trouve dans ce recueil treize poèmes suivis de trois autres présentés comme inachevés. « Été » est le treizième de ces poèmes. Il est composé de cinq quatrains d’alexandrins aux rimes croisées, forme qui d’emblée augure du ton solennel du poème. Le poème est dédicacé à Francis Vielé-Griffin, poète symboliste français (1864-1937).

Été, roche d’air pur, et toi, ardente ruche,
O mer ! Éparpillée en mille mouches sur
Les touffes d’une chair fraîche comme une cruche,
Et jusque dans la bouche où bourdonne l’azur,

Et toi, maison brûlante, Espace, cher Espace
Tranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux,
Où crève infiniment la rumeur de la masse
De la mer, de la marche et des troupes des eaux,

Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureuses
Sur le golfe qui mange et qui monte au soleil,
Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses,
Bercez l’enfant ravie en un poreux accueil,

Dont les jambes, (mais l’une est fraîche et se dénoue
De la plus rose), les épaules, le sein dur,
Le bras qui se mélange à l’écumeuse joue
Brillent abandonnés autour du vase obscur

Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puisées
Dans les cages de feuille et les mailles de mer
Par les moulins marins et les huttes rosées
Du jour. Toute la peau dore les treilles d’air.

Une succession d’apostrophes

Pour comprendre le sens du poème, il faut d’abord suivre sa syntaxe. En effet, il faut attendre le vers 12 pour qu’apparaisse le verbe principal, à l’impératif, « Bercez l’enfant ravie en un poreux accueil ». Tout ce qui précède, et qui occupe une bonne part du poème, consiste en une succession d’apostrophes, par lesquelles Valéry convoque les éléments qui l’entourent. Cette interpellation est en même temps une invocation de ces éléments.

Valéry s’adresse d’abord à la saison elle-même, « été », puis à la « mer ». Il invoque ensuite, dans la deuxième strophe, l’ « Espace ». Enfin, dans la troisième strophe, les apostrophes permettent d’interpeller les « tonnes d’odeurs », les « nids purs », les « écluses d’herbe », les « ombres des vagues creuses ». Ce sont ainsi tous les éléments d’un paysage estival qui sont tour à tour invoqués. Il s’agit à présent de voir comment tous ces éléments sont qualifiés.

Une mer vrombissante

La peinture de cet été est profondément travaillée par un savant tressage d’échos sonores. Impossible de passer à côté, tant elle est marquée, de l’allitération en [r] qui apparaît dans toute la première strophe. Citons-la de nouveau, cette strophe, en soulignant les assonances et allitérations principales (il y en a tellement qu’il faudrait colorer presque tout le texte si l’on voulait les noter toutes) :

Profondément travaillée par les allitérations en [r] et par le retour quasiment constant de consonnes occlusives, cette strophe exprime avec solennité, voire avec emphase, ce que l’été peut avoir de grandiose. En qualifiant l’été de « roche d’air pur », on a l’impression que l’air ambiant de cette saison est si chaud qu’il en devient solide. Du moins, Valéry joue-t-il sur la juxtaposition de deux états a priori bien distincts de la matière, ce qui lui permet de créer par le langage cette « roche d’air », possible en poésie mais impossible en physique.

En comparant la mer à une « ardente ruche » par une métaphore in praesentia, le poète fait de la mer quelque chose d’aussi chaud et tourbillonnant qu’une ruche. Valéry file la métaphore en employant le terme de « mouches », comme si chaque parcelle de la mer, chaque mouton d’écume, était un élément de cette « ardente ruche ». Le verbe « bourdonne », un peu plus bas, participe également de cette métaphore animale. La mer est également comparée au corps humain, avec la référence à la « chair fraîche » et à la « bouche ». La strophe toute entière crée ainsi l’image d’une mer vrombissante, dont les nombreux échos sonores font entendre le vacarme.

Un espace paisible

Le poète s’adresse ensuite à l’espace :

Et toi, maison brûlante, Espace, cher Espace
Tranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux,
Où crève infiniment la rumeur de la masse
De la mer, de la marche et des troupes des eaux,

Cette deuxième strophe prolonge la première en ce qu’elle perpétue le même jeu d’allitérations et le même motif de la chaleur (« brûlante », « fume »). Cependant, en s’adressant cette fois-ci à l’Espace, notion plus abstraite, Valéry insère une atmosphère davantage paisible : l’adjectif « Tranquille » est ainsi souligné par son rejet en début de vers. L’été est ainsi cet espace silencieux, où, souvent en début d’après-midi, le vent tombe et où l’on parle souvent d’un soleil de plomb. La phrase « L’arbre fume » peut évoquer un incendie réel ou, plus vraisemblablement, l’impression d’une fumée provoquée par la chaleur. L’expression « perd quelques oiseaux », par sa dimension soustractive, décrit l’espace par ce qui ne s’y trouve plus ; de même, si la rumeur « crève », c’est donc qu’elle s’est tue et que cet espace se caractérise désormais par le silence. Mais l’adverbe « infiniment » modalise ce verbe « crève » en suggérant que ces sons n’en finissent pas de crever, et donc qu’ils perdurent de façon atténuée. On comprend que cette « rumeur » est celle de la mer elle-même, qui s’échoue sur la grève dans un râle infiniment répété.

Lisons à présent la troisième strophe :

Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureuses
Sur le golfe qui mange et qui monte au soleil,
Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses,
Bercez l’enfant ravie en un poreux accueil,

Les trois premiers vers de cette strophe se lisent comme autant de nouvelles apostrophes, qui prolongent les premières — à l’été, à la mer, à l’espace ardent. Les différents groupes nominaux énumèrent ainsi les différents éléments du paysage, simplement juxtaposés. Je me demande si les « grands ronds par les races heureuses » ne sont pas les cercles dessinés par les mouettes rieuses dans l’air. Ces éléments présentent une dimension métaphorique, à l’image des « écluses d’herbe » dont il est difficile de définir le référent. À tous ces éléments, le poète ordonne (à l’impératif) : « Bercez l’enfant ravie en un poreux accueil ». Le paysage est ainsi sommé d’accueillir cette enfant dont on ne sait encore rien.

La jeune fille et la mer

La suite du poème décrit cette « enfant ravie », dont l’accord, visible à l’écrit mais muet à l’oral, indique qu’il s’agit d’une fille. Qui est-elle ? Est-elle même une personne, un personnage qui se trouverait dans ce paysage ? Voilà qui est difficile à préciser. Toujours est-il que c’est avant tout son corps qui est présenté, à travers un champ lexical assez étendu :

Dont les jambes, (mais l’une est fraîche et se dénoue
De la plus rose), les épaules, le sein dur,
Le bras qui se mélange à l’écumeuse joue
Brillent abandonnés autour du vase obscur

Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puisées
Dans les cages de feuille et les mailles de mer
Par les moulins marins et les huttes rosées
Du jour. Toute la peau dore les treilles d’air.

Le verbe « se mélange » et l’adjectif « écumeuse » pour qualifier la « joue » donnent l’impression que cette enfant finit par ne faire plus qu’un avec la mer. Cette « enfant ravie » n’est finalement qu’une succession de parties du corps, « jambes », « épaules », « sein », « bras », « joue », qui « brillent ».

Une vision onirique

L’adjectif « abandonnés » donne l’impression que ces parties du corps sont considérées non plus comme des parties d’un tout, mais comme des éléments indépendants, « abandonnés autour du vase obscur », récipient mystérieux dont on peut se demander s’il ne désigne pas la mer elle-même. Étrange « vase » métaphorique qui semble une nasse faite de « feuille » et de « mer », comme si, dans la perception du poète, il y avait une « cage », faite de « mailles », une sorte de piège à recueillir les « grand bruits pleins de bêtes », comme une épuisette. La préposition « par » fait des « moulins marins » et des « huttes rosées » des compléments d’agent, aussi faut-il comprendre que ce sont eux qui puisent « les grands bruits » dans ces « cages » et ces « mailles ». On peut apprécier la dimension onirique de ces images dont il devient difficile de préciser le référent. J’aime également que, après une si longue phrase, le poème se termine avec une autre qui est très brève, comme si tout ce qui précédait préparait cette affirmation finale : « Toute la peau dore les treilles d’air ». C’est beau, énigmatique certes, mais intelligible si on suppose que le poète a interverti agent et patient, faisant de la peau ce qui dore et non plus ce qui est doré, comme si la peau elle-même irradiait ce qui l’entourait et teignait de sa dorure « les treilles d’air » qui l’entourent.

*

On ne peut qu’admirer la grande précision formelle de ce poème estival, où tout, phrases, mots, sons, semble éminemment calculé et pensé. L’ensemble a quelque chose de solennel et de pourtant enjoué, puisqu’il s’agit d’apostrophes, d’interpellations, d’une invitation à ce que chaque élément du paysage vienne bercer le corps mordoré de « l’enfant ravie », dont toutes les parties du corps composent un univers kaléidoscopique, et répandent à leur tour leur lumière dorée sur le monde. J’espère que vous avez aimé ce poème autant que moi : n’hésitez pas à partager vos impressions et vos remarques dans l’espace des commentaires !

Recevez directement les nouvelles publications dans votre boîte mail !

Image d’en-tête trouvée grâce à la banque d’images gratuites Pexels de WordPress.

Un commentaire sur « L’été de Paul Valéry »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s