La revue Nu(e) célèbre les Poèt(e)s

C’est dans les pages virtuelles de la revue Nu(e) que sont parus les actes de journée d’étude organisée à l’Université de Lorraine par Aude Préta-de Beaufort. Ceux-ci constituent le premier volet de plusieurs publications, menées conjointement par plusieurs universités françaises, autour de la poésie contemporaine, avec pour objectif de mettre en lumière les poètes-femmes d’aujourd’hui.

Comme l’explique Aude Préta-de Beaufort, qui préface ce premier numéro, l’angle de recherche adopté ne s’inscrit pas dans le cadre des études de genre (gender studies), même s’il ne saurait ignorer ce champ désormais très prolifique de la recherche. On y trouvera des « approches critiques diversifiées » dont le but est simplement de mettre en lumière ces œuvres de premier plan. Le choix de l’intitulé « Poèt(e)s » vise tout à la fois à s’émanciper de la forme poétesse, certes attestée de longue date mais aujourd’hui rejetée par nombre de poètes femmes, et des innovations parfois étranges de l’écriture inclusive. J’y vois aussi, personnellement, une manière de clin d’œil au titre même de la revue Nu(e), qui accueille les publications.

Sept poètes à l’honneur

Cette première publication place ainsi sous les projecteurs sept grandes voix poétiques d’aujourd’hui. Il s’agit de Gabrielle Althen, de Marie-Claire Bancquart, de Béatrice Bonhomme, de Judith Chavanne, de Fabienne Courtade, d’Ariane Dreyfus et de Sophie Loizeau.

Je voudrais aujourd’hui vous présenter ces sept poètes, en renvoyant le cas échéant à des articles antérieurs de ce blog qui évoquent leurs œuvres plus en détail.

1. Gabrielle Althen

Gabrielle Althen (Wikipédia)

Née en 1939, Gabrielle Althen est tout à la fois poète, romancière, nouvelliste, essayiste et professeur de littérature comparée. Il me semble que la façon la plus simple de présenter en quelques mots sa poésie est de dire qu’elle est auréolée de mystère, à la façon de celle de René Char dont elle se revendique l’héritière. Dans un article universitaire consacré au recueil Vie saxifrage, j’avais tenté de montrer comment sa poésie articule une certaine forme d’inquiétude et un mouvement vers l’apaisement.

Poèmes brefs, proches de la forme du fragment, poèmes en vers libres, poèmes en prose, Gabrielle Althen utilise plusieurs formes différentes, et les mêle parfois, pour tenter de cerner le mystère de l’existence, et d’approcher l’indicible. Je reproduis ici un poème sur la mer, parce que c’est un thème qui m’est cher. Il se trouve dans Cœur fondateur, recueil paru aux éditions « Voix d’encre » :

     "La mer était si parfaite qu'elle ne comportait plus aucune image. La terre montait le long du bleu du ciel. Quelques chapelles blanches s'assoupissaient parmi les bêtes domestiques.
    Entre deux purs profils, ce qui se passe n'est pas le vide. C'est la beauté qui n'a pas de secret parce qu'elle est un secret.
    Un tamaris sensible se déploya dans l'interstice entre le vent et une idée plus heureuse de soi."

                   Gabrielle Althen, "Mers", in Cœur fondateur

Dans son article critique, Claude Leroy revient sur ce pseudonyme qu’est « Gabrielle Althen », de son vrai nom Colette Astier, et montre ses implications sur l’œuvre poétique elle-même. D’emblée apparaît un terme-clef, celui d’énigme, qui qualifie fort bien l’ensemble des recueils de la poète.

A LIRE AUSSI :
Citation 1 : citation extraite de Hiérarchies
Citation 2 : citation extraite de La Raison aimante
Citation 3 : citation extraite de Vie Saxifrage
La poésie au féminin

Mon article sur Gabrielle Althen :
► Gabriel Grossi, « Entre brisures et apaisement, la poésie de Gabrielle Althen. Une lecture de Vie saxifrage », Nu(e), n°53, p. 135-148 (actes des « Journées sur la poésie » du C.T.E.L. en novembre 2012).

2. Marie-Claire Bancquart

C’est une autre œuvre qui m’est chère que celle de Marie-Claire Bancquart. Née en 1932 et récemment décédée en 2019, Marie-Claire Bancquart est l’auteur de très nombreux recueils poétiques, parus parallèlement à une abondante production critique. Elle aussi se montre très sensible à l’énigme de l’existence, perçue à travers le caractère insondable du corps. Consciente de la fragilité de la vie, elle écrit souvent sur le thème de la mort, non par fascination morbide, mais parce que c’est la conscience de la mort qui donne sa profondeur à la vie. Affirmant que « l’anthropocentrisme [lui] est étranger », elle souligne la continuité qui se manifeste entre le plus minuscule animal et les dimensions infinies du cosmos. Cette lecture du monde et de l’univers, nourrie par la relecture des grands mythes antiques et bibliques, lui permet de dialoguer avec une mouche comme de trouver de l’absolu dans le quotidien le plus ordinaire.

Citons un poème extrait de Dans le feuilletage de la terre, page 126, que j’avais commenté lors du colloque de Cerisy sur Marie-Claire Bancquart pour montrer comment la poète revisite le mythe d’Icare pour en faire un Icare terrien, « rendu au sol » :

Près de lui tombe
en silence
l’oiseau.
Plus que jamais Icare ouvre les yeux sur la terre,
très rousse.
Il prépare sa venue dans la rose anglaise.
Ce qui le conduisait loin des caravanes horizontales
ce n’était pas la poussière des astres,
mais son cœur, qui battait sur l’énigme.
Maintenant
l’énigme est sa demeure ouverte.

A LIRE AUSSI :
La vie commune d’Alain et Marie-Claire Bancquart
Hommage à Marie-Claire Bancquart, décédée en 2019
Citation 1
Citation 2
Citation 3
Le cri du poète : Marie-Claire Bancquart
Citation 4
Introduction à la poésie de Marie-Claire Bancquart

3. Béatrice Bonhomme

Je connais bien la troisième poète évoquée par ce colloque, puisqu’elle m’a fait l’honneur de diriger ma thèse de doctorat sur l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix. Née en 1956 en Algérie, Béatrice Bonhomme a grandi à Nice, où elle vit et travaille en tant que professeur de littérature française du XXe siècle à l’Université de Nice. Depuis les années quatre-vingts, elle a publié de nombreux recueils de poésie, parmi lesquels L’Âge d’en haut (1989-1992, rééd. 2004), Jeune homme marié nu (1993-1995, rééd. 2004), Les Gestes de la neige (1998), Mutilation d’arbre et Passant de la lumière (2008), Variations du visage et de la rose (2013), L’Indien au bouclier (2014) ou encore Dialogue avec l’anonyme (2018).

S’il fallait résumer la poésie de Béatrice Bonhomme en quelques mots — tâche bien entendu impossible –, je partirais du triptyque « le mot, l’amour, la mort » énoncé par Ilda Tomas en tête du volumineux recueil d’essais consacré à son œuvre et paru en 2013 aux éditions Peter Lang (voir ma recension de cet ouvrage dans la revue Loxias). Ces trois mots montrent à quel point la poésie de Béatrice Bonhomme, en se nourrissant du plus intime, accède à l’universel. Car si les ingrédients sont très personnels, et donnent ainsi leur poids de vécu au poème, le résultat final transcende l’anecdote du « je », pour établir un regard sur des questions qui nous intéressent tous : la souffrance amoureuse, le deuil, la joie possible malgré les failles qui nous traversent tous.

Michael Brophy, de l’University College de Dublin, présente la poésie de Béatrice Bonhomme comme une « voix posée sur le monde ». Il insiste sur l’importance du corps dans cette poésie, qui risque à tout moment d’entraver la poésie à travers la peur de la suffocation. Il souligne que la souffrance du deuil prend à plusieurs reprises chez elles la forme d’une mutilation (dans Mutilation d’arbre et dans L’Enfant au bouclier d’indien, notamment). Il montre avec justesse comment se manifeste la « sensibilité d’écorchée » de la poète. Sa voix se fait malgré tout la dépositaire des défunts, mais aussi des vivants, et, finalement, du monde lui-même. Ainsi, pour ne retenir qu’un exemple parmi tant d’autres, dans Passant de la lumière, le père mort continue-t-il de vivre en la poète. Le titre même de ce recueil indique que la poète n’en reste pas à la seule expression de la douleur, de la mutilation, pour aller vers la lumière.

    « Et dans les plantes aromatiques, la myrrhe d’un étrange berceau, il passe et renaît, passereau, oiseau de cendre et de lumière. »

Béatrice Bonhomme, « Passage du passereau », Passant de la lumière, p. 22.

POUR EN SAVOIR PLUS :
Entretien avec Béatrice Bonhomme, poète et chercheur en Lettres
La « lanterne magique » de Béatrice Bonhomme
Un poème contemporain : les « Gestes de la neige » de Béatrice Bonhomme
Le prix Senghor attribué à Béatrice Bonhomme
Citation 1
Citation 2
Citation 3
Citation 4
Citation 5
Béatrice Bonhomme au Consulat d’Italie
Rencontre avec la poésie de Béatrice Bonhomme
« Dialogue avec l’anonyme » de Béatrice Bonhomme
Béatrice Bonhomme chroniquée sur Mediapart
Citation 6
Béatrice Bonhomme primée
Parcours dans la poésie de Béatrice Bonhomme
« Les Boxeurs de l’absurde » de Béatrice Bonhomme
Citation 7
Citation 8
« Les Boxeurs de l’absurde »: entretien avec Béatrice Bonhomme

4. Judith Chavanne

Née en 1967, Judith Chavanne, spécialiste de la poésie de Philippe Jaccottet, est aussi l’auteur de plusieurs recueils poétiques, qui lui ont valu des prix prestigieux (prix de la Vocation, prix Louise Labé). Son œuvre est présentée par Sébastien Labrusse, dans un article intitulé « Le silence comme condition de la parole ».

Selon lui, la poésie de Judith Chavanne est traversée par les motifs de la lumière, de la saison, de l’arbre. Elle exprime une confiance envers la nature, un désir de communion avec le monde, où le soi et la réalité extérieure ne feraient plus qu’un. Face au risque que les mots ne sonnent creux, qu’ils ne permettent pas de traduire la sensation dans toute son immédiateté, Judith Chavanne n’en reste pas à une simple parole d’émerveillement, et ne cherche pas à dissimuler toute la brutalité du monde. Il ne s’agit pas de s’émerveiller en ignorant la douleur, la peine et la violence, mais précisément de trouver, dans ce monde violent, de quoi s’émerveiller malgré tout. D’où l’importance d’une attention portée aux petits riens, aux choses simples, et, surtout, au silence…

À la suite de l’article de Sébastien Labrusse, apparaît un article où la poète elle-même revient sur sa propre pratique poétique. Elle y cite un certain nombre de ses propres poèmes, dont un qui m’a beaucoup plu et que je voudrais citer ici.

J'ai désencombré la table basse du salon.

Il fallait favoriser les paroles
en silence que nous allions lire,
et celles peut-être que nous dirions.

J’ai placé le souci au loin dans un petit plat
en terre où échoue
tout ce qui n’a pas de place.

Nous étions là,
un vase de roses au centre de la table,
le jour se reflétait sur le panneau de bois.

                                    Judith Chavanne

5. Fabienne Courtade

Je ne connaissais, avant d’avoir parcouru ce numéro de la revue Nu(e), de Fabienne Courtade, née en 1957, que le nom. John Stout la présente comme une poète qui, bien qu’elle puisse être rapprochée d’une certaine tendance textuelle, n’évacue pas le réel, y compris le quotidien le plus banal, de ses poèmes. Mais si le lecteur peut être rassuré dans un premier temps par cet apparent souci de réalisme, cette première impression laisse vite place à une « inquiétante étrangeté ». En effet, cette poésie balaye les certitudes de l’identité, qu’elle réinterroge. Aussi John Stout parle-t-il de « phénoménologie au négatif », d’une « aporie » qui s’impose au centre du texte, d’un « espace textuel » comparé à « une sorte de théâtre » où les voix apparaissent et disparaissent. Outre les influences du théâtre et du cinéma, il y a aussi celles de la poésie elle-même, notamment de Rilke.

c’est un film que l’on passe
et repasse
car il manque toujours le début
                                          Fabienne Courtade

6. Ariane Dreyfus

Née en 1958, normalienne, professeur agrégée de Lettres modernes en Seine-Saint-Denis, aujourd’hui retraitée, Ariane Dreyfus est l’auteur de nombreux recueils poétiques parus depuis 1993. Matthieu Gosztola lui a consacré un ouvrage en 2012. Dans son article, Élodie Bouygues éclaire l’ensemble de l’œuvre de la poète à partir de la publication la plus récente, Sophie ou la vie élastique, roman-poème paru en 2020 aux éditions du Castor Astral, qui fait écho au célèbre roman de la Comtesse de Ségur. À la suite de cet article critique, on trouvera un texte de la poète elle-même, intitulé « Comment rester vivante malgré la mort ? », d’où j’extrais la citation suivante :

Sophie court dehors avec tous les enfants

Surtout avec la neige
Elle court avec tous les flocons
De la neige !

Moi je suis sur terre mais du ciel tombe
Ce qui s’oublie et qui revient au visage renversé

                             Ariane Dreyfus

7. Sophie Loizeau

Née en 1966 à Versailles, Sophie Loizeau, enseignante puis psychologue scolaire, est l’auteur de nombreux ouvrages présentés dans la bio-bibliographie de la revue comme marqués par la nature, la mythologie, le désir et la sexualité. En particulier, plusieurs de ses ouvrages réinterrogent le mythe de Diane. Elle questionne et bouscule les conventions linguistiques et réfléchit sur la place de la femme dans la langue.

qu’est-ce de dire je suis
l’égale de l’arbre (saule pin noyer) à cette seconde
féconde que je suis
solidaire
et pas supérieure
à part lire & écrire comme eux que je suis
monnoyer – sous mes pneus
le broiement des noix dans l’allée quand j’arrive [...]

            Sophie Loizeau (p. 344)

*

J’espère que cette très rapide présentation des sept poètes mis à l’honneur par la revue Nu(e) vous donnera envie de découvrir plus en détail ce numéro. Je ne peux que vous recommander de le lire, autant pour les articles critiques qui permettent de situer et de caractériser les œuvres concernées, que pour les poèmes qui y sont publiés et qui permettent d’apprécier, dans le texte, la voix poétique de chacune d’entre elles. Je précise également que le numéro se termine par un très intéressant article d’Évelyne Lloze sur la place des femmes en poésie : je vous en recommande la lecture, sachant que j’en parlerai probablement dans un prochain article de ce blog. Je souhaite enfin saluer ce remarquable projet, qui réunit plusieurs universités, et qui permet de donner aux femmes poètes d’aujourd’hui toute la visibilité qu’elles méritent, et dont elles manquent encore trop souvent.

2 commentaires sur « La revue Nu(e) célèbre les Poèt(e)s »

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