Pessoa au pluriel

Avoir un ami imaginaire, ce n’est pas si rare chez les enfants, et cela peut être un moyen de se préserver. Prolonger cette expérience à l’âge adulte jusqu’à l’ériger en principe d’écriture, c’est en revanche beaucoup moins banal, et c’est ce qui fait toute l’originalité de la poésie de Fernando Pessoa.

Ce dispositif hétéronymique se déploie dans une œuvre impressionnante, largement posthume, si bien que l’anthologie essentielle publiée, traduite et présentée par Patrick Quillier aux éditions Chandeigne vient à point nommé pour en donner à lire l’essentiel.

Tout a commencé un beau jour de mars 1914, raconte Patrick Quillier. Ce jour-là, Pessoa vécut une sorte de révélation. Il écrivit des poèmes qui lui étaient comme dictés par un maître. Ainsi naquit Alberto Caeiro dans l’esprit de Pessoa, qui se définit alors comme son disciple. Apparurent ensuite d’autres condisciples : Ricardo Reis et Álvaro de Campos. De nombreux autres hétéronymes sont restés à l’état embryonnaire.

Les textes que Pessoa signe de son nom propre sont déjà de thèmes et de facture divers : poèmes ésotériques, théâtre, poésie lyrique, épopée… Il semble n’y avoir de commun que la volonté de renouveler les genres abordés, et le choix majoritaire de vers réguliers.

Mais Pessoa se dote en outre d’hétéronymes, qui sont presque de vraies personnes, à ceci près qu’ils n’existent que dans l’esprit de Pessoa. Ils ont en effet un nom propre, une date de naissance, une biographie, et bien sûr un style singulier. En outre, ces écrivains fictifs se connaissent et s’entreglosent.

Il n’y finalement qu’assez peu de différence entre un écrivain imaginaire et un auteur de chair et de sang. Aussi la brève présentation des hétéronymes par Patrick Quillier ressemble-t-elle à une succession de biographies.

Le maître Alberto Caeiro apparaît comme une sorte d’ermite campagnard qui retrouve, en vers libres, une spiritualité spontanée en se détachant du formalisme chrétien. Le disciple Ricardo Reis, médecin et royaliste, s’inspire de l’Antiquité pour livrer une poésie païenne. Álvaro de Campos, ingénieur formé en Écosse, va encore plus loin dans l’exaltation des sensations, jusqu’à l’explosion érotique qui ne laisse après elle que les cendres du désenchantement. Bernardo Soares, enfin, n’est qu’un demi-hétéronyme, en ce qu’il est beaucoup plus proche du vrai Pessoa ; c’est sous ce nom qu’est signé le fameux Livre de l’intranquillité. Le point commun à tout cela, c’est la sensation, explorée sous toutes ses coutures. Et en particulier l’audition. Si bien que, pour Patrick Quillier, les hétéronymes sont moins des doubles que des échos du poète.

Pour se repérer dans ce système d’échos, Patrick Quillier a proposé un choix anthologique que la table des matières, originale en ce qu’elle est commentée, permet de relier. Les différents titres sont en effet entrelacés de phrases qui se poursuivent au gré des points de suspension, et dessinent ainsi des liens entre les textes. On a ainsi l’impression de lire moins une anthologie, avec ce que ce terme suppose de saucissonnage du texte initial, qu’un condensé qui a du sens. Les morceaux choisis n’ont pas été sélectionnés seulement pour leur beauté mais aussi pour ce qu’ils représentent des textes non inclus dans cette édition. Le choix des textes est ainsi déjà, en lui-même, une lecture critique de l’œuvre, laquelle peut revêtir d’autres formes que celle de l’essai, et cette forme n’est pas moins précise ni moins informative qu’un essai. Et il fallait bien l’ouïe fine de Patrick Quillier pour y parvenir.

Je ne peux donc que vous recommander la lecture de l’Anthologie essentielle de Fernando Pessoa, présentée, traduite et commentée par Patrick Quillier, aux éditions Chandeigne.

POUR EN SAVOIR PLUS
• Sur Fernando Pessoa : Compte-rendu d’une émission radiophonique sur Pessoa
• Sur Patrick Quillier : Une conférence sur les Voix éclatées de Patrick Quillier

2 commentaires sur « Pessoa au pluriel »

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