Penser l’écologie

Cela fait longtemps déjà que l’on sait que les activités humaines ont des conséquences néfastes sur notre environnement. On a d’abord remarqué que nos déchets enlaidissaient la nature. On a ensuite noté que l’air et l’eau comportaient de plus en plus de produits dangereux pour la santé humaine et animale. On a relevé une nette diminution de la biodiversité. Aujourd’hui, on insiste surtout sur un autre aspect de la pollution, à savoir le réchauffement climatique induit par le rejet de gaz à effet de serre. Malgré ces prises de conscience, nos manières d’agir, de produire, de travailler, de consommer, n’ont pas radicalement changé. Comment cela se fait-il ? Il faut se tourner vers la philosophie pour avoir une explication.

Dans La Terre engloutie ?, le philosophe Arnaud Villani met en évidence une « grande guerre entre nature et culture », une « guerre millénaire » (p. 10), bien plus ancienne que le simple âge industriel auquel on la fait généralement remonter. Si cette guerre dure depuis si longtemps, c’est parce que notre façon même de penser, notre façon même de concevoir le monde, nous conduit à ne pas voir qu’il est possible d’agir autrement. S’il est si difficile d’en finir avec cette guerre destructrice, c’est parce que notre culture même, depuis des siècles, fonctionne ainsi. Nous ne sauverons pas le monde simplement en repeignant en vert quelques trottoirs pompeusement baptisés « pistes cyclables » : Arnaud Villani cherche ainsi à doter l’écologie de « nouveauté concepts pour une nouvelle culture mondiale » (p. 10).

« Tout débute en Grèce »

Arnaud Villani nous invite ainsi à une prodigieuse remontée dans le temps : « tout débute en Grèce » (p. 13). À la suite notamment de Jean-Pierre Vernant, il montre comment s’installent, à cette époque-là, d’importantes mutations sociales, culturelles, philosophiques, dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. C’est le fameux passage du mythos au logos, le triomphe de la pensée rationnelle sur des modes de pensée plus englobants. Cette évolution qui est souvent présentée comme un progrès, comme un passage de l’ombre à la lumière, Arnaud Villani nous montre qu’elle est aussi une perte, et qu’il y a lieu de critiquer ce que l’on a pris l’habitude d’applaudir. Voici donc que l’Homme se met à se penser non plus comme faisant partie de la nature, mais comme pouvant agir sur elle. Voici qu’il se met à séparer la nature et la culture, le corps et l’esprit, le travail spirituel et le travail servile, les maîtres et les esclaves… Voici qu’il se met à accumuler, encore et encore, à vouloir toujours repousser les limites, « vers l’infini et au-delà » (Toy Story), jugeant bons tous moyens pour cela.

Sagesse des sociétés traditionnelles

Aussi convient-il de ne pas mépriser les formes de pensée qui ont précédé la toute puissance du logos. Il faut se départir d’un regard condescendant sur les sociétés trop souvent qualifiées de « primitives », alors que leur mode de vie parvient à maintenir un équilibre harmonieux qui ne porte pas atteinte à la nature. On redécouvre ainsi une autre forme de raison, qui n’est pas la rationalité scientifique, qui inclut une certaine irrationnalité, mais qui, pourtant, n’a pas tort. C’est l’instinct et la ruse du chasseur-cueilleur, si bien adapté à la nature dans laquelle il vit. Sa culture prolonge sa nature au lieu de lutter contre elle. Il n’est évidemment pas un « sauvage », puisqu’il possède une riche culture, des mythes, des savoirs, des savoir-faire. Mais sa culture à lui n’est pas une antinature, contrairement à la nôtre qui cherche, trop souvent, à la maîtriser, à la dominer, à l’arraisonner. Tout est question d’équilibre : la culture doit se souvenir que son existence même n’est rendue possible que parce que la nature existe. Elle ne peut s’étendre et agir sur le monde que dans la limite où elle ne scie pas la branche qui la fait vivre.

Réhabilitation des présocratiques

Aussi Arnaud Villani nous invite-t-il à changer de regard sur les philosophes présocratiques, dont le nom même est assez condescendant puisqu’il suppose que les présocratiques ne feraient que préparer Socrate. Or, précisément, Platon et Socrate ont posé les fondements d’une pensée qui autorise l’agression permanente de la nature par l’homme, en distinguant notamment entre les nobles Idées et la vile matière. Les dualismes ont la fâcheuse tendance d’opposer deux concepts, en donnant toute valeur à l’un et en méprisant l’autre. Il faut donc cesser de penser de manière dualiste. Les présocratiques, qui témoignent d’une pensée antérieure à cette mutation platonicienne, peuvent nous y aider. Arnaud Villani est, en particulier, un spécialiste de Parménide, qu’il a retraduit en montrant que certaines habitudes de traduction plaquent sur lui des notions qui lui sont postérieures.

Pour une pensée symbolique

Arnaud Villani souhaite que l’on cesse de penser par dualismes, où les concepts s’opposent, pour se mettre à penser par symboles, où les concepts s’associent. Je me souviens que le professeur de philosophie présentait la notion de symbole à ses élèves khâgneux en utilisant un schéma qui évoque l’image du Tao. Tout le monde a déjà vu ce symbole bien connu : un cercle, représentant l’Un, dont un hémisphère est noir, et l’autre blanc. Mais il y a un rond blanc dans l’hémisphère noir, et inversement un rond noir dans l’hémisphère blanc. Le noir et le blanc ne sont donc pas des opposés, mais sont associés comme en un couple. La pensée symbolique permet donc de sortir des oppositions basiques, comme bien/mal, vrai/faux, blanc/noir, et, donc, en ce qui nous concerne, nature et culture. Ces deux concepts ne doivent pas être opposés, mais mariés. Si vous regardez bien le symbole du Tao, vous verrez que la ligne qui sépare les deux couleurs n’est pas un équateur rectiligne, mais une courbe : les deux pôles du symbole s’enlacent au lieu de se faire face.

La culture doit donc se souvenir qu’elle n’est rien sans la nature. S’il est dans la nature de l’homme de se créer un milieu culturel, ce dernier ne peut totalement rompre avec la nature. La nature est ce sans quoi la culture ne peut exister. Sans air pur, sans forêts, sans animaux, la vie humaine est de toute manière impossible. La culture doit donc se souvenir qu’elle est une continuité de la nature. Je me souviens qu’Arnaud Villani disait parfois que nature et culture sont les deux faces d’un ruban de Mœbius, ce ruban d’une seule face où l’une se change en l’autre. Il me semble que les poètes l’ont mieux compris que les économistes…

*

Impossible, dans le cadre d’un simple article de blog, de rendre compte plus en détail de ce livre très riche qu’est La Terre engloutie. Ce livre, qui propose « une philosophie de l’écologie », est extrêmement précieux dans une époque qui s’entête jusqu’à l’absurde à perpétuer cette guerre millénaire contre la nature. Je ne peux que vous recommander sa lecture.

ARNAUD VILLANI
Arnaud Villani, né en 1944, est agrégé de lettres classiques et de philosophie. Il a longtemps occupé la chaire supérieure de philosophie en classes préparatoires littéraires au lycée Masséna, à Nice. Il a écrit de nombreux ouvrages, sur Kafka, sur Deleuze, sur Parménide. L’ouvrage ici présenté, intitulé La Terre engloutie ?, est paru en 2020 aux éditions Kimé, à Paris.

À LIRE AUSSI…
Littérature et écologie : Dans cet article, je rendais compte d’un dossier paru dans la revue en ligne Loxias, émanation du Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature (Université de Nice), qui traitait des liens entre littérature et écologie, et proposait le concept d’écocritique.
L’intelligence des arbres : Peter Wohlleben, forestier allemand, raconte dans La vie secrète des arbres les dernières avancées scientifiques, qui font des végétaux bien autre chose que des êtres inertes. Voici qu’ils communiquent, se défendent, se protègent… Dès lors, cela peut nous inviter à repenser nos rapports avec la nature.
« Le réseau secret de la nature » : Ce deuxième ouvrage de Peter Wohlleben développe le premier, en montrant à quel point, dans la nature, tout est intimement interconnecté, si bien que la moindre altération a des effets sur la totalité du système.
Les Méditations d’Arnaud Villani : Compte-rendu d’un autre ouvrage d’Arnaud Villani, intitulé Petites méditations sur la vie et la mort, paru aux éditions Hermann en 2008.

8 commentaires sur « Penser l’écologie »

  1. Regrettable que vous ne vous soyez pas aperçus que si les poubelles débordent, c’est parce que les éboueurs ne font plus leur boulot. Que l’écologie, c’est faire faire à la population le travail des communaux, que sous l’écologie, il y a l’islamo-communisme, et que tout ceci n’a rien à voir avec la poésie contemporaine, et quand je dis contemporaine, je ne dis pas gauchiste, évidemment.

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  2. Il faudrait peut-être relire Spinoza qui s’oppose à ce dualisme en parlant de monisme,le corps et l’esprit ne font qu’un et tout est nature.Dieu=Nature.Ce qui pourrait faire penser à une Déesse mère en opposition avec une vision transcendantale ou patriarcale ?

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