« L’éveil de Pâques » de Verhaeren

En ce lundi de Pâques, je vous propose la lecture d’un poème d’Émile Verhaeren, intitulé L’éveil de Pâques. Il est publié dans la troisième série de Poèmes parue au Mercure de France, qui rassemble les recueils Les Villages illusoires, Les Apparus dans mes chemins et Les Vignes de ma muraille. C’est dans ce dernier ensemble que l’on trouvera le sonnet de L’éveil de Pâques.

L’Éveil de Pâques

Verhaeren (Wikipédia)

Les vieilles mains d’argent des coutumes locales
— Et carillons et bruits de fête à pleins bourdons —
Tendent soudain les longs et torpides cordons
À l’horloge de mes douleurs maniacales.

Le sonnant cuivre clair des musiques pascales
Couvre les voix et les sanglots des abandons ;
Et me voici : le radieux vers des pardons
Ardents et purs, ainsi que des lueurs focales.

Des Christs passent dans l’air et font leur charité ;
Et je suis bon et net et droit par volonté
Bien que le vieux péché gèle toujours mon âme.

Je sens mon cœur tiédir, sous leurs beaux doigts de flamme,
Posés sur mon désir d’être, malgré l’hiver,
L’herbe neuve qui brille au vent acide et vert.

Émile Verhaeren, « L’éveil de Pâques », La Muraille de mes vignes,
dans Poèmes (Troisième série), Paris, Mercure de France,
sans date, d’après l’édition en ligne reproduite par Wikisource.

Fête joyeuse et tourment intérieur

Fête joyeuse qui célèbre la résurrection du Christ, Pâques est marquée par le tumulte des « carillons » et des « bourdons », souligné par l’assonance en [õ] et le martèlement des consonnes [b], [p], [d]. Pourtant, le poète donne l’impression de ne pas s’associer à cet élan. D’emblée, l’adjectif « vieilles » et la mention des « coutumes locales » peuvent dénoter une certaine mise à distance. Dans la première strophe, la seule mention de la première personne tient dans l’adjectif possessif « mes », associé aux « douleurs » : le poète, lui, souffre, au milieu de ces « bruits de fête ».

Il y a quelque chose d’un peu douloureux dans les longues et traînantes voyelles nasales des « longs et torpides cordons ». L’adjectif torpide, « qui provoque la torpeur, qui accable, engourdit » (CNRTL), est appliqué par hypallage aux « cordons » de l’horloge, alors qu’il renvoie bien plus vraisemblablement à l’état intérieur du poète. On sait combien les horloges sont inquiétantes dans le poème que Verhaeren leur a consacré. Le terme est ici employé par métaphore, s’agissant de « l’horloge de [mes] douleurs maniacales ». Cet adjectif, inconnu du CNRTL, est dérivé de « maniaque » et affirme la dimension psychologique de ces « douleurs ». Le poète est donc en proie à un tourment intérieur qui explique le ton dissonant du quatrain.

Le sens même du quatrain reste assez mystérieux. Si l’on soustrait tous les termes dispensables pour ne conserver que l’ossature essentielle de la phrase, on obtient : « Les mains tendent les cordons à l’horloge de mes douleurs ». L’expression même de « mains d’argent » est assez obscure ; on se demande quel référent précis se cache derrière cette image. Il s’agit des « mains d’argent des coutumes locales », aussi est-on tenté d’y voir une métonymie par laquelle le poète désignerait les personnes qui participent à ces coutumes, dont on suppose qu’il s’agit des cérémonies pascales. Il pourrait aussi s’agir (puisque ces mains sont « d’argent ») d’un pouvoir supérieur, d’une action divine. Quoi qu’il en soit, ces mains « tendent les cordons », comme s’il s’agissait de resserrer un lien, ou peut-être d’actionner un réglage de « l’horloge de mes douleurs ». Derrière le verbe « tendre », on entend l’idée de tension, comme s’il y avait un hiatus entre les « bruits de fête » et la « douleur » du poète. L’adverbe « soudain » suggère, si l’on se réfère au titre du poète, que les célébrations de Pâques produisent un effet inattendu sur le poète, peut-être, précisément, une sorte d’éveil, comme si l’on faisait sonner son réveil intérieur…

Musique claironnante et apparition du « moi » en majesté

La deuxième strophe prolonge la première en revenant sur les « musiques pascales ». Verhaeren insiste sur la dimension claironnante de cette musique, en parlant du « sonnant cuivre clair ». Il s’agit là d’une musique triomphale et puissante, à l’image du miracle de la Résurrection. Cette musique « couvre les voix et les sanglots des abandons ». Elle fait ainsi disparaître, ou du moins masque-t-elle, les cris de souffrance. On peut donc s’interroger sur ce que veut dire profondément Verhaeren : est-ce que Pâques permet de dépasser la souffrance, ou ne fait-elle que la recouvrir ?

« Et me voici » : ces quatre syllabes placent le moi au centre de la strophe, qui apparaît pour ainsi dire en majesté, au beau milieu des trompettes et des clairons. Toute la question est donc de savoir qui est cette première personne qui parle. La première interprétation qui vient au lecteur est d’identifier ce moi avec le poète, celui qui parlait plus haut de ses « douleurs maniacales ». Mais les deux-points introduisent une autre interprétation : ce moi serait « le radieux vers des pardons / ardents et purs ». Le terme de « vers » renvoie à la poésie, tandis que celui de « pardons » rappelle que le Christ est le Rédempteur, celui qui rachète les péchés du monde, par sa mort et sa résurrection, ce qui est précisément au cœur des célébrations de Pâques. L’adjectif « radieux », le rythme binaire « ardents et purs » souligné par le rejet, magnifient ces « pardons » et rappellent leur caractère sacré. On peut se demander ce que sont les « lueurs focales », mais au vu du contexte, il ne me semble pas impossible d’y voir une sorte d’auréole.

Un désir de vertu

Le pluriel « des Christs passent » peut étonner. Peut-être Verhaeren désigne-t-il par cette expression des représentations picturales du Christ, ce qui expliquerait qu’il y en ait plusieurs ? Le vers entier, « Des Christs passent dans l’air et font leur charité », a, je trouve, quelque chose d’un peu désinvolte, qui contraste en tout cas avec la solennité et la grandiloquence de la strophe précédente. Comme dans les strophes précédentes, la première personne succède à l’emploi de la troisième : « Et je suis bon et net et droit par volonté ». La répétition de la conjonction de coordination « et » souligne avec insistance les efforts accomplis pour demeurer vertueux. Mais, aussi forte que soit cette volonté, « le vieux péché gèle toujours mon âme ». Il s’agit ici d’une allusion au péché originel dont, selon la Genèse, chaque être humain est l’héritier.

C’est alors enfin dans la dernière strophe que se produit véritablement « l’éveil de Pâques » annoncé par le titre. Ces « Christs » qui passent dans l’air le jour de Pâques ont une action transformante sur le cœur de l’individu. Voici en effet que le poète dit : « Je sens mon cœur tiédir », et ce dernier infinitif renvoie bien sûr, par opposition, au verbe « geler » employé dans le premier tercet. La métaphore de la glace qui fond désigne l’attendrissement du cœur. Le cœur de l’homme est réchauffé par « leurs beaux doigts de flamme ». Le déterminant possessif « leurs » renvoie, bien sûr, aux « Christs » évoqués plus haut. Cette expression me fait penser à certaines images religieuses anciennes, où l’on voit des rayons ou des flèches qui atteignent le cœur des hommes.

Si le poème commençait par évoquer les « coutumes locales », donc les manifestations publiques de la fête de Pâques, il se termine en évoquant ce qui se joue de façon intime, intérieure et mystique, à savoir la transformation du « cœur » sous l’effet des « doigts de flamme » de Dieu. Le « je », conscient de ses limites — la concession « malgré l’hiver » résonant comme un rappel du cœur « gelé » évoqué plus haut –, est désormais marqué par un désir d’accomplissement.

Ce désir apparaît à travers la métaphore « être […] / L’herbe neuve qui brille au vent acide et vert« . L’herbe neuve, par son rattachement au printemps, symbolise la vigueur, le renouveau, la force. Cette herbe « brille », montrant par là l’éclat du « désir » de vertu du poète. On notera l’allitération en [v] et l’assonance en [i] qui marquent ce dernier vers très euphonique. Le rythme binaire des adjectifs « acide et vert » qualifient un vent vif et printanier. Cette herbe neuve n’est pas couchée par le vent, elle lui résiste et pousse bien droite. Désirer être cette herbe neuve, c’est vouloir posséder la même vigueur et le même éclat. C’est là l’interprétation de Verhaeren de Pâques : quand Jésus renaît, le cœur est transformé, et l’herbe verte pointe vers le Ciel. Si le poème débutait par l’évocation de la « douleur », il se termine par cette image lumineuse et positive de l’herbe verte.

*

Ce poème est bien de saison puisqu’il évoque la fête de Pâques. Cependant, il n’est pas si facile à commenter, et en plusieurs points de cette petite lecture, il a fallu introduire quelques « peut-être », voire suggérer plusieurs interprétations possibles. Pour le bien comprendre, il faut constamment avoir à l’esprit que la fête chrétienne de Pâques est la commémoration de la Résurrection du Christ, par laquelle il rachète les péchés des hommes. Le poème nous fait passer progressivement des célébrations extérieures de Pâques à ses manifestations intérieures et intimes. Ainsi le « je » est-il presque absent de la première strophe, pour apparaître fortement au milieu du deuxième quatrain, et être encore plus présent dans les tercets. Le poème se termine par l’attendrissement du cœur et le désir d’incarner « l’herbe verte », ce qui rappelle aussi que Pâques marque la fin de l’hiver et le début du printemps.

2 commentaires sur « « L’éveil de Pâques » de Verhaeren »

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