Connaissez-vous René Depestre ?

De René Depestre, poète haïtien né en 1926, je ne connaissais que le texte liminaire de Minerai noir, magnifique poème qui utilise la métaphore minière pour condamner l’esclavage et la traite négrière. J’ai voulu en connaître davantage, et c’est pourquoi je me suis procuré un petit recueil, paru en 2019 chez Points, qui rassemble dans un même ouvrage Minerai noir (1956), Au matin de la négritude (1990), Anthologie personnelle (1993) et Un été indien de la parole (2002).

Le chantre de la « négritude »

René Depestre s’inscrit ainsi dans le sillage d’Aimé Césaire, Léon Gontran Damas ou encore Léopold Sédar Senghor, poètes de la « négritude » auxquels il ne manque pas de rendre hommage dans Au matin de la négritude, recueil dont le titre renvoie au « bout du petit matin » qui revient comme un leitmotiv dans le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire. Comme chez ses aînés, c’est par la grâce d’un souffle épique que le poète parvient à incarner la voix d’une « patrie enchaînée » (p. 13). L’anaphore du présentatif « Voici » scande l’apparition de cette patrie :

« Te voici Patrie battue jusqu’au sang Patrie plus humiliée
que la veuve d’un condamné à mort pour viol
Voici le gel du couteau au fond de tes éclats de rire
Voici ton visage taché de la sordide obscurité du capital
Te voici ma petite Patrie blottie dans les yeux bleus de ce matin de mai.
Comme un nœud gordien de larmes
dans le cœur ouvert de quelque infortuné musicien ! » (pp. 13-14)

On pense parfois à tort que la poésie politique et militante ne peut être qu’une poésie de seconde zone, comme si la grande poésie s’avilissait en s’intéressant aux luttes concrètes des hommes. René Depestre prouve qu’il n’en est rien. La poésie ne s’avilit pas en se mettant au service d’une cause, car elle dépasse cette cause pour, à travers elle, atteindre à l’universel. En quelques vers, René Depestre dit la souffrance héritée de l’esclavagisme, et en même temps l’amour porté à sa patrie meurtrie.

Le poète-veilleur

C’est cette patrie qui, à travers une prosopopée, prend ensuite la parole et fonde la mission du poète :

« Veille ô mon nègre veille sur la rose blessée de ta peau noire
Veille ô mon nègre veille sur chaque pétale arraché à ta fleur nocturne
Veille sur chaque flaque de midi nègre
Que personne n’ose effacer l’éclat lunaire du sang répandu
Pour qu’il puisse imbiber chacun de tes pas des remous de son orageux printemps!» (p. 15)

Dans les vers qui précèdent, c’est la patrie qui parle et qui s’adresse directement au poète. À travers l’impératif « veille », puissamment scandé, elle fait de lui le gardien privilégié de la mémoire collective. L’apostrophe « ô mon nègre », elle aussi répétée, instaure un lien de tendresse particulier entre la mère patrie et son poète. René Depestre a ainsi pour mission de veiller sur les blessures de son peuple, de les dire pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli, préservées de l’effacement. Cependant, cette mission ne concerne pas que le passé, elle est aussi tournée vers l’espoir en un avenir meilleur, comme le montre la suite de la prosopopée:


« Ainsi drapé dans la plus haute saison de ton peuple
Va mon nègre courir à toute bride les espérances du monde
Et reviens illuminé de toutes les mains que tu auras serrées
De tous les livres lus et les pains partagés
De toutes les femmes que tu auras accordées
De tous les jours que tu auras défrichés
Pour que naisse la céréale dorée de l’humain ! » (p. 15)

Cette conclusion a ainsi une forme d’ouverture, sur l’ailleurs et sur le monde. L’impératif «Va» se lit comme une invitation à parcourir le monde, si bien que l’horizon du poème s’élargit bien au-delà du seul contexte haïtien, et accède à une dimension universelle. C’est bien l’idée d’une fraternité sans frontières qu’évoquent les « mains (…) serrées », les « livres lus » et les « pains partagés ». Le poète est sommé d’aller à la rencontre de l’Autre sous toutes ses formes. La métaphore de la « céréale dorée de l’humain » se lit ainsi comme l’espérance en un bonheur à venir, prospère, lumineux et fraternel. C’est au nom de cet idéal que le poète va prendre la plume, au fil des pages de ce livre que je vous invite à découvrir.

Références de l’ouvrage : René Depestre, Minerai noir, Anthologie personnelle et autres recueils, Seghers, 2006, réédité chez Points, 2019. ISBN : 978.2.7578.7662.6

A découvrir aussi sur ce blog :
Aimé Césaire, le chantre de la négritude
« Minerai noir » de René Depestre
Être épique aujourd’hui

Image d’en-tête : Portrait de René Depestre, février 2017, par Etienne Rouziès. Cette image provient de Wikipédia et a été simplement recadrée pour convenir au format de l’image d’en-tête.

8 commentaires sur « Connaissez-vous René Depestre ? »

  1. J’apprécie énormément René Depestre mais n’ai lu que le sublime Hadriana de tous mes rêves et le charmant Eros dans un train chinois plus quelques poésies glanées ici ou là. Ta chronique vient à point, alors que je reviens petit à petit vers la poésie, pour m’inciter à acquérir au plus vite ce recueil. Et bravo d’inciter à ne pas faire de bonne ou mauvaise catégorie de poésie. Je ressens également ce rejets à priori d’une certaine littérature politique, deux termes qui accolés ne sont pas plus légitimes que l’islamo-gauchisme… Continuer à lire et à promouvoir Depestre, il le mérite bien.

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  2. René DEPESTRE

    …Pour qu’enfin tu cesses de croire
    que la couleur de la peau fait
    la beauté et que tu ailles
    chercher l’humain et ses gloires
    à mille mètres sous le cœur
    Cette petite lampe sous la mer…

    Gallimard
    extrait d’un long poème : cette petite lampe sous la mer

    J'aime

  3. Rene Depestre, auteur des hymnes ou la condition humaine revendique la dignite, l espoir, la lumiere de lesprit, la mour partage. A travers la prosopopee, l ame de lAfrique/ en tant que de la Grande Deesse- Mere/ s adress a chaque enfant noir, comme dans une berceuse. Le sens afifrmatif du chaque phrase se realise grace a l imperatif, des verbes, a l appel adresse d une maniere rhytmique/ l anaphore y jouant son role.
    Le souffle de cet Hymne est a baton rompu et rend comme visible la fresssssque vivante du monde afriiiiicain, de l ainsi dite/ negritude. L expression de la langue francaise / suggere un romantisme propre aux jeunes peuples, communeautes.
    J apprecie bien ce genre de poeme, Rene Depestre, etant donne la visee existentielle , la motivation/ y compris, le rhytme dynamique.

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