Les correspondances baudelairiennes

Parmi les poèmes de Baudelaire qui sont souvent cités et commentés, le sonnet des « Correspondances » n’est pas le moins connu, sans doute parce qu’y apparaît une lecture du monde sensible qui en fait un signe vers une signification plus profonde.

Voici le texte de ce poème, qui est un sonnet, reproduit d’après Wikisource :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent,
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du Mal (1857),
d’après l’édition Poulet-Malassis de 1857, reproduite par Wikisource.

Une Nature mystérieuse et sacrée

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Le choix du présent de vérité générale suffit à montrer que Baudelaire n’entend pas ici évoquer un fragment de vécu ou ébaucher un récit. Le ton est ainsi proche de celui de la philosophie, d’une dissertation sur la « Nature ». La majuscule de ce mot invite à considérer celle-ci non pas comme un ensemble contingent et hétéroclite d’êtres divers, mais bien comme une réalité organisée, signifiante.

La métaphore de « temple » suggère une dimension sacrée de la Nature. Étymologiquement, le « templum », c’est, si j’en crois mes vagues souvenirs de philo, un morceau de ciel qui délimite, sur terre, un espace sacré. Il y a donc du sacré dans la Nature. Baudelaire file la métaphore en parlant de « vivants piliers » pour désigner les arbres. Le poète voit donc dans une forêt une sorte de cathédrale dont les colonnes seraient les troncs.

Impossible, dès lors, de considérer la nature comme un simple décor pour les activités humaines. S’y promener, c’est passer « à travers une forêt de symboles ». Un symbole, c’est quelque chose qui fait signe vers autre chose. C’est une chose dont le sens excède la chose elle-même. Ainsi la croix dont s’ornent les églises n’est-elle pas seulement une croix, mais le symbole de la crucifixion, et, partant, celui du Christ et, plus largement, de la religion chrétienne. Comparer la nature à « une forêt de symboles », c’est donc suggérer qu’elle est emplie de messages, qu’elle est une sorte de livre ouvert à celui qui sait la lire, que tout en elle fait sens.

La forêt et ses mystères (Pixabay)

Et le poète précise que ces symboles « l’observent avec des regards familiers ». Ce vers ajoute à la dimension mystérieuse de la nature : l’homme n’est pas le seul être doté d’intelligence, il est lui-même observé, épié, ce qui pourrait paraître inquiétant si l’adjectif « familiers » ne venait adoucir ce que ces « regards » pourraient avoir d’inquisiteur.

Un monde relié de « correspondances »

La comparaison à « de longs échos qui de loin se confondent » explicite le titre de « Correspondances ». Le poète tisse des rapports entre les différents éléments que nous percevons. En parlant d’une « ténébreuse et profonde unité », Baudelaire montre que, pour lui, les choses et les êtres font partie de quelque chose qui les dépasse. Il s’agit en somme d’un grand Tout, « Vaste comme la nuit et comme la clarté ». Ce rythme binaire a une fonction totalisante, puisqu’il assemble la nuit et le jour, donc l’ensemble du réel inclus dans cette « unité ». La forme verbale « se répondent » souligne les échos, les liens, les correspondances que décèle le poète dans la nature.

Une synesthésie harmonieuse

Or, ce qui se répond, selon Baudelaire, ce sont « les parfums, les couleurs et les sons ». Ce rythme ternaire évoque successivement l’odorat, la vue et l’ouïe, ces sens sans lesquels nous n’aurions aucune idée du monde qui nous entoure. Le premier tercet montre comment ces trois sens « correspondent ». Cette correspondance a pu faire penser à la notion de synesthésie, affection par laquelle les informations perçues (sonores, olfactives, visuelles…) peuvent être traduites en signaux correspondant à d’autre sens : on peut ainsi entendre ou voir des parfums.

C’est ainsi que Baudelaire compare successivement les « parfums » à des « chairs d’enfant », des « hautbois » et des « prairies ». La sensation olfactive acquiert des propriétés propres au toucher (la fraîcheur), à l’ouïe, à la vue (la couleur verte). Les différents sens correspondent et se mêlent pour ne former qu’une seule sensation douce et agréable. On notera que le recours au rythme ternaire renforce cette impression de perfection et d’harmonie. Le choix des éléments de comparaison va dans ce sens : les enfants, les hautbois et les prairies partagent des sèmes de douceur, de fraîcheur et d’innocence.

Une ouverture sur l’infini

Bien différents sont ces « autres » parfums que le poète évoque ensuite. Le rythme ternaire « corrompus, riches et triomphants » est marqué par une allitération en [r] qui suggère non plus la douceur, mais la puissance. Baudelaire évoque désormais, dans le dernier tercet, des « choses infinies », autrement dit une dimension qui dépasse la réalité sensible. Le rythme n’est plus ternaire mais quaternaire : « l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens » constituent ainsi un absolu. Il s’agit de parfums sacrés, des cadeaux offerts à Jésus par les Rois mages (or, encens, myrrhe), mais aussi du « musc », parfum sensuel et enivrant issu d’une glande animale. On peut se demander si Baudelaire ne cherche pas ici à associer le spirituel et le sensuel : ces parfums « chantent » (synesthésie, toujours) « les transports de l’esprit et des sens ». On est donc transporté ailleurs, ce qui est le sens étymologique du mot métaphore, et correspond aussi à une acception ancienne du mot « transport », pour désigner une émotion vive et intense.

On peut donc dire, pour reprendre des termes employés par ma prof de prépa, que les correspondances « horizontales » entre les sensations aboutissent à des correspondances « verticales » : les réalités sensibles font signe vers des « choses infinies » et « transportent » ainsi vers une dimension plus élevée. Aussi peut-on lire dans ce sonnet une possible influence de la philosophie platonicienne, qui distingue nettement le monde des choses sensibles et le monde intelligible, le premier n’étant qu’une vague ombre dans la caverne tandis que le second représente la réalité véritable. Chez Baudelaire, en revanche, nul désir de s’en prendre à la réalité sensible, bien sûr, celle-ci faisant signe vers l’absolu des « choses infinies ».

Ce poème n’est sans doute pas le plus « poétique » de Baudelaire. S’il est un des plus connus, c’est pour la vision du monde qu’il porte, celle d’une Nature qui, loin de n’être que le banal décor de nos activités, est une réalité mystérieuse et sacrée, recélant, pour qui sait les voir, de nombreux symboles. L’idée même de « correspondances » suppose que chaque chose est prise dans un ensemble plus grand qu’elle, qu’elle s’inscrit dans un réseau d’éléments reliés entre eux. Le poète, en ce qu’il révèle l’existence de ces « correspondances », apparaît alors comme le lecteur par excellence du grand livre de la Nature…

3 commentaires sur « Les correspondances baudelairiennes »

  1. LA NATURE COMME UN TEMPLE RELEVE DUNE PHILOSOPHIE SUR LE SCRE DE LA CREATION SOUS TOUS LES ASPETS POSISIBLES/ POLARISEE, LA VISION DE CE MAÎTRE DE LA POESIE/ OFFRE AU LECTEUR PLUSIOURS NIVEAUX DE PERCEPTIONS DE L UNIVERS CONCRET. L INNEFABBLE ORGANISE/ DANS UNE ARCHITECTURE D UNE CATHEDRALE/ OU D UN TEMPLE / OU LES CORRESPONDENCES RENFORCENT LES SENS, LES PERCEPTIONS DANS UNE SYNERGIE EXCEPTIONNELLE. / BAUDELAIRE, DEISTE,/ SOYEZ BENIT DIEU, QUI DONNEZ LA SOUFFRANCE !/ DECOUVRE LE SENS DE L EQUILIBRE DANS LA VIE PERSONNELLE, AUDELA DES INGRATITUDES POSSIBLES/ ET MEMES, EPROUVEES.
    LE COTE EXISTENTIALISTE DANS L OEUVRE POETIQUE D BAUDELAIRE/ SE RELEVE GRACE AUX METAPHORES, ALLEGORIES/ COMME DANS LE POEME CITE- DES CORRESPONDENCES/ LA MISE EN SCENE ETANT IMPORTANTE POUR UNIR LA PERCEPTION DE LAUTEUR AVEC CELLE DE SON LECTEUR, FRERE , HIPOCRITE A LA FOIS

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