La nuit de Noël de Verhaeren

Je vous avais annoncé, au terme d’un article consacré à « Décembre » de François Coppée, la lecture du poème du même titre par le poète belge Verhaeren. Chose promise, chose due : voici donc ce poème, consacré à Noël.

DÉCEMBRE

Dites, les gens, les vieilles gens,
Faites flamber foyers et cœurs dans les hameaux,
Dites, les gens, les vieilles gens,
Faites luire de l’or dans vos carreaux
Qui regardent la route,
Car les mages avec leurs blancs manteaux,
Car les bergers avec leurs blancs troupeaux,
Sont là qui débouchent et qui écoutent
Et qui s’avancent sur la route.

Voici le prince Charlemagne ;
Et Frédéric dont la barbe bataille
Dans les fables, en Allemagne ;
Et puis voici Louis qui fit Versailles.

Voici le triste enfant prodigue
Qui s’en revient, avec pourceaux et chiens,
Des pays lourds de la fatigue ;
Voici les béliers noirs qu’un patriarche,
Aux temps lointains, apprivoisait dans l’arche ;
Voici les pâtres de Chaldée
Qui contemplaient la nuit avec les yeux de leur idée,
Et ceux de Flandre et de Zélande
Qui s’estompent de brume et de légende,
Sous leurs chaumes, au fond des landes.

L’étrange et fantômal cortège
Et les traînes des longs manteaux
Et le bruit d’osselets que font les pattes du troupeau
Frôlent et animent la neige.

Là-haut, le gel s’étage en promenoirs
Que tachettent des feux, pareils à des acides,
Et d’où les anges clairs et translucides
Semblent surgir et flamboyer en des miroirs.

On aperçoit Saint Gabriel qui fut sculpté,
Au village, jadis, dans l’or du tabernacle ;
Saint Raphaël vêtu d’éclairs et de beauté ;
Et Saint Michel dont la bergère ouït l’oracle.

Et l’archange dont les ailes indélébiles
Vibrent au vent, dans les minuits du ciel,
Qui tout à coup se lève — et pose comme un scel,
Aux confins du Zénith, une étoile immobile.

Alors, là-bas, sur terre, au bout des plaines,
Sous l’étoile, dont plus rien n’est bougeant,
Une étable s’éclaire — et les haleines
D’un bœuf et d’un âne fument dans l’air d’argent.

À la clarté qui sort
Mystique et douce de son corps,
Une Vierge répare et dispose des langes,
Et, près du seuil, où sommeille un agneau,
Un charpentier fait un berceau,
Avec des planches.

Sans qu’ils voient les nimbes qui les couronnent,
Ils travaillent, tous deux, silencieusement :

Et prononcent de temps en temps,
Un nom divin qui les étonne.
Autour des murs et sous le toit,
L’atmosphère s’épand si pure et si fervente
Qu’on sent que des genoux invisibles se ploient
Et que la vie entière est dans l’attente.

Oh ! vous, les gens, les vieilles gens,
Qui regardez passer dans vos villages
Les empereurs et les bergers et les rois mages
Et leurs bêtes dont le troupeau les suit,
Allumez d’or vos cœurs et vos fenêtres,
Pour voir enfin, par à travers la nuit,
Ce qui, depuis mille et mille ans,
S’efforce à naître.

Émile Verhaeren, « Décembre », Poèmes (IIIe série), Société du Mercure de France, s.d., via Wikisource.

Une dimension épique

La poésie lyrique ayant pris une extrême importance depuis les temps modernes, nous avons parfois tendance à négliger la dimension épique de nombreux poèmes. Or, l’épopée n’est pas un genre mort. Ici, l’on peut repérer de nombreux éléments qui incitent à lire ce poème comme relevant de l’epos, la parole épique :

  • la relative longueur du poème,
  • la grande importance de la narration,
  • la prise en charge de l’énonciation par un narrateur qui apostrophe directement ses interlocuteurs, jouant ainsi le rôle de l’aède ou du griot qui fédère le groupe par sa parole,
  • la référence à un univers culturel commun au groupe, une culture partagée par l’ensemble des personnes réunies autour de l’énonciation de ce poème, à savoir, en l’occurrence, la culture chrétienne.

Il est donc intéressant de voir comment la narration est orchestrée par les anaphores (« Dites », « Voici »…), par les reprises (le v. 3 reprenant le v. 1), les parallélismes de construction (« Car les mages avec leurs blancs manteaux, / Car les bergers avec leurs blancs troupeaux »).

Les répétitions anaphoriques de l’impératif « Dites » me semblent au cœur du dispositif épique, en ce qu’elles martèlent l’exhortation adressée aux destinataires de la parole. L’apostrophe apparaît en début et en fin de poème, et encadre ainsi la narration. Le présentatif « Voici » relève également de l’épique, en ce qu’il rend présentes les choses évoquées par le narrateur. Ces choses nous sont montrées comme si on pouvait les pointer du doigt. C’est ce que l’on appelle la deixis.

Une réécriture de la Bible

Le poème de Verhaeren ne peut se lire sans avoir à l’esprit l’hypotexte biblique, en particulier les épisodes liés à la naissance de Jésus et à l’arrivée des Rois Mages — l’Épiphanie –, et plus largement la culture chrétienne. Il est également fait référence à l’Annonciation par l’archange Gabriel.

On notera cependant qu’il ne s’agit pas seulement pour Verhaeren de réénoncer les Évangiles, mais bien de réécrire le Mystère de Noël en l’adaptant à la réalité historique et géographique de son temps. Les références à Charlemagne, à Frédéric II, à Louis XIV témoignent de la prise en compte du temps postérieur à la naissance de Jésus-Christ. Ces trois grands rois européens sont bien sûr comparables à Melchior, Gaspard et Balthazar, les trois Rois Mages de la tradition (ils ne sont pas nommés dans la Bible comme le précise Wikipédia).

La Nuit de Noël, par Charles Le Brun (Wikipédia, domaine public)

Si la Chaldée était une région de la Mésopotamie antique, et pouvait donc s’inscrire dans les temps bibliques, en revanche les références aux Flandres et à la Zélande correspondent davantage à l’univers de Verhaeren, qui était Belge.

Il y a quelque chose de presque pictural dans la scène qui nous est décrite, et qui apparaît en plusieurs mouvements :

  1. Il y a d’abord le cortège hétéroclite constitué par les mages, les bergers, les rois, l’enfant prodigue, les « béliers noirs » et les « pâtres ». Cette énumération est ensuite reprise sous la forme condensée « L’étrange et fantômal cortège ».
  2. L’indicateur de lieu « là-haut » introduit un deuxième mouvement de cette scène. Nous ne sommes plus ici sur terre mais au Ciel. Verhaeren précise que « Saint Gabriel » fut « sculpté, / Au village, jadis, dans l’or du tabernacle », ce qui rend particulièrement évidente la dimension picturale de cette description, au point que l’on se demande si le poète n’est pas tout simplement en train de décrire un retable ou un tableau existant.
  3. La référence à « l’étoile immobile » déposée par l’archange sert de transition vers un troisième mouvement, où il s’agit désormais de décrire « là-bas », c’est-à-dire l’étable où se trouvent le petit Jésus et sa famille. Verhaeren reprend ici, conformément à la tradition, l’extrême simplicité de la situation : la mère qui « répare et dispose des langes » et le père charpentier qui « fait un berceau / avec des planches ». Les personnages eux-mêmes paraissent inconscients de vivre un instant exceptionnel, puisqu’ils ne prêtent aucune attention aux « nimbes qui les couronnent » et qu’ils sont surpris de s’entendre prononcer un nom divin. Si eux-mêmes vivent normalement, accomplissant les gestes simples qui sont ceux de leur travail, en revanche le reste du monde retient son souffle et se penche sur eux : « la vie entière est dans l’attente ».

La lumière du cœur

Au début et à la fin du poème, Verhaeren exhorte son lecteur :

« Faites flamber foyers et cœurs dans les hameaux, »
« Allumez d’or vos cœurs et vos fenêtres »

Dans les deux cas, le poète utilise un même verbe qui s’applique à la fois à un complément d’objet physique et concret (les « foyers » et les « fenêtres ») et à un complément d’objet métaphorique, je dirais même métaphysique : les cœurs. Ce recours au zeugme permet de renforcer l’idée d’une lumière du cœur. Ce dernier mot ne désigne pas, bien sûr, l’organe du corps humain, mais bien le siège de l’âme. Allumer son cœur, c’est donc adopter un comportement et un état d’esprit emplis de bonté et de joie, à l’image des enseignements de Jésus-Christ et à la signification de la fête de Noël, célébration de la naissance de Jésus.

Or, l’emploi final de l’aspect inaccompli invite à réfléchir. Verhaeren ne parle pas d’une naissance qui eut lieu une fois pour toutes il y a deux mille ans, mais « ce qui, depuis mille et mille ans, / S’efforce à naître ». Le poète ne livre pas de clef d’interprétation de ce passage. Sans doute faut-il y voir l’idée que la Nativité n’est pas seulement un point dans le temps, un épisode révolu de l’Histoire, mais bien un processus qui continue d’affecter le temps présent. On peut se demander aussi s’il n’y a pas une dimension prophétique dans ce passage. Comme si quelque chose n’avait pas encore achevé son effort, n’était pas encore totalement advenu. Quoi au juste ? Le poète ne le précise pas, et se contente d’une évasive périphrase en « ce qui ». Il appartient alors au lecteur d’imaginer le reste…

8 commentaires sur « La nuit de Noël de Verhaeren »

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