« Décembre » de François Coppée

François Coppée, membre de l’Académie française ainsi que de plusieurs académies régionales des sciences et des lettres, connut le succès de son vivant. Wikipédia parle à juste titre à son endroit de « poète populaire ». S’il ne vaut pas, à mon sens, un Rimbaud ou un Verlaine, ses poèmes méritent malgré tout d’être lus. Je vous propose aujourd’hui un poème de saison, précisément intitulé « Décembre ».

DÉCEMBRE

François Coppée (Wikipédia)

Le hibou ; parmi les décombres ;
Hurle, et Décembre va finir ;
Et le douloureux souvenir
Sur ton cœur jette encor ses ombres.

Le vol de ces jours que tu nombres,
L’aurais-tu voulu retenir ?
Combien seront, dans l’avenir,
Brillants et purs ; et combien, sombres ?

Laisse donc les ans s’épuiser.
Que de larmes pour un baiser,
Que d’épines pour une rose !

Le temps qui s’écoule fait bien ;
Et mourir ne doit être rien,
Puisque vivre est si peu de chose.

François Coppée, « Décembre », Les Mois, dans Œuvres poétiques complètes, 1892, via Wikisource.

L’isotopie la plus saillante dans ce poème est celle de la tristesse. Placés à la rime, les mots « décombres », « ombres », « sombres » dessinent un paysage désolé, en accord avec l’idée d’une époque qui se termine : « Décembre va finir ». De même, le choix du verbe « hurle » pour désigner le cri du « hibou » fait de cet oiseau un animal de mauvais augure, qui a quelque chose de sinistre. L’adjectif « douloureux » imprime au « souvenir » une violence encore sensible malgré le passage du temps. De fait, le mois de décembre est non seulement celui où l’année se termine, mais où les jours sont les plus courts, laissant le plus de place à la nuit.

Image par DarkmoonArt_de de Pixabay

Le deuxième quatrain précise les causes de cette tristesse en développant une méditation désenchantée sur le passage du temps. Si le terme de « vol » peut rappeler l’évocation initiale du hibou, il s’agit surtout de montrer que le temps passé ne peut être récupéré : impossible de le « retenir », malgré le souhait du locuteur qui s’adresse à lui-même une question. La deuxième question peut se lire comme une question rhétorique : « l’avenir » paraît incertain, et le locuteur suggère une réponse où les jours « sombres » prendraient bien plus de place que ceux qui sont « brillants et purs ». Le choix de la forme interrogative traduit la fragilité de l’être face au passage du temps.

Le passage aux tercets marque une inflexion dans le sentiment général, qui passe de la tristesse à la résignation. L’impératif « Laisse donc les ans s’épuiser » montre que le locuteur s’exhorte à abandonner toute velléité de résistance face à l’inexorable. Les sons [s] et [z] font entendre la lassitude du poète. Le parallélisme de construction « Que de… pour… » souligne l’inanité des efforts que nous entreprenons, face à ce que nous ne pouvons, de toute manière, pas changer. Le « baiser » et la « rose » apparaissent comme les métaphores de bonheurs qui ne valent pas tous les « larmes » et les « épines », images des efforts et douleurs supportés pour les obtenir. Ce sentiment de résignation est accentué par le choix de phrases exclamatives.

Le dernier tercet conserve la même tonalité mais s’élève par le passage au présent de vérité générale. Le poète entend tirer la leçon de ce qui précède, conformément à l’usage traditionnel de la « moralité ». « Le temps qui s’écoule fait bien » : on peut y voir une référence au panta rhei héraclitéen, mais aussi une invitation toute stoïcienne à accepter ce qui ne dépend pas de nous. François Coppée va plus loin en affirmant que « mourir ne doit être rien ». La phrase est certes modalisée par un « doit » qui maintient une certaine incertitude. Il n’en reste pas moins que le poète minimise ici le tragique de la mort, jugeant vaines les angoisses qui s’y lient, puisque « vivre est si peu de chose ». C’est donc l’insignifiance de la vie qui doit permettre de dissiper les angoisses de mort. Je ne suis pas sûr que cela suffise à rassurer tout le monde, et je ne suis pas sûr que le poète soit lui-même convaincu. La leçon de sagesse est belle, mais il y a un monde entre le fait de la comprendre et le fait de la vivre. C’est là toute l’importance de ce « doit » qui interdit de lire le dernier tercet comme un soudain passage de la tristesse à la sérénité, et maintient jusqu’au bout du poème un sentiment de tristesse résignée.

*

Décembre est ainsi l’occasion pour François Coppée de développer, dans l’espace resserré du sonnet, une réflexion sur le passage du temps. Celle-ci n’est guère joyeuse : temps passé est bien passé, impossible de le retrouver. Il faut alors tenter d’en faire son parti. Accepter ce qui ne peut, de toute manière, être changé. Mais cette sagesse stoïcienne ne conduit ici à aucun apaisement. Le ton est davantage celui de la résignation que celui du consentement.

C’est une toute autre vision du mois de décembre que le poète belge Verhaeren déploie dans son poème du même titre, et c’est cet autre poème que je vous proposerai de découvrir dans un prochain article. À suivre, donc…

Image d’en-tête par DarkmoonArt_de de Pixabay.

6 commentaires sur « « Décembre » de François Coppée »

    1. je viens de me faire la meme reflexion. rapide recherche en neuf et dans librairies occasion : rien de republié du tout ! Dommage qu’aucun éditeur ne propose une anthologie voire des poésies completes en edition recente et a un prix abordable.

      Aimé par 1 personne

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