« Toussaint » de Jean-Michel Maulpoix

Né lui-même en novembre 1952, Jean-Michel Maulpoix a consacré plusieurs poèmes à cette période de l’année. Ainsi, dans Papiers froissés dans l’impatience, le poète présente-t-il ses « papiers d’identité », rappelant être né un jour d’armistice, dans ce « temps natal » qu’il évoquera à nouveau dans Pas sur la neige, en précisant qu’il est fait de « croix blanches, de drapeaux fléchis, de sonneries aux morts et de brouillards de novembre ». Une section de Ne cherchez plus mon cœur s’intitule précisément « Toussaint ». C’est également le titre d’un poème de Dans l’interstice, que je voudrais vous présenter aujourd’hui.

Une méditation sur le sens de la vie

Le contexte invoqué par le poème est celui d’une visite au cimetière le jour de la Toussaint. Cependant, Jean-Michel Maulpoix ne cherche pas à raconter une telle visite : il ne fait pas de son poème un récit, ni même, d’ailleurs, une description circonstanciée. Les « branches rigides des croix », les « petites vieilles chaussées de pantoufles épaisses », les « gros chrysanthèmes mouillés », la « porte » qui « grince », les « tombes où le nom s’efface » suffisent à camper le décor.

Ce qui importe avant tout dans ce poème, ce sont les pensées que cette visite au cimetière inspirent au poète. D’emblée, Jean-Michel Maulpoix fait le choix du présent de vérité générale : « L’âme, disais-tu, est ce vent aigre ». Le poème se lit ainsi comme une méditation sur le sens de la vie, confrontée à la mort.

De fait, la poésie de Jean-Michel Maulpoix est marquée par l’expérience du deuil. La mort s’inscrit parfois de façon très concrète, ce qui permet à Antoine Émaz de parler de la « violence presque baroque » du memento mori chez Jean-Michel Maulpoix. Cela n’empêche pas le poète de parler également de la mort avec une grande douceur, en particulier lorsqu’apparaît une forme d’acceptation de son caractère inéluctable. Pour Jean-Michel Maulpoix, la mort ainsi est une « idée-mère ».

Définitions de l’âme

Une sculpture d’ange dans un cimetière (Pixabay)

La comparaison de l’âme avec un « vent » n’a rien d’étonnant pour qui connaît son étymologie, liée au souffle vital, à l’anemos, au pneuma. L’adjectif « aigre » en fait un vent mauvais (on reconnaît dans ce mot le radical indo-européen °ak- qui veut dire « pointu »). Il y a donc une identité entre la morosité extérieure du mois de Novembre et celle, intérieure, de l’âme du poète. L’âme est ensuite comparée à un « verre vide », comme si elle était un contenant privé de contenu, donc peut-être un concept creux, une idée dont la réalité n’est pas certaine. Comme des « pas d’insecte », elle ne fait pas de bruit, on ne la remarque pas. « Ustensiles de fer blanc » ou « drap de lit », elle est un élément comme un autre du matériel de la maison.

La métaphore du « drap de lit que l’on déplie, que l’on replie » rapproche l’âme de ces deux linges que sont les langes et le linceul. Ce rapprochement intervient à de nombreuses reprises sous la plume de Jean-Michel Maulpoix. La vie humaine se retrouve ainsi enserrée entre deux extrémités identiques. Lorsque nous mourons, nous nous retrouvons dans les mêmes draps blancs que ceux de notre naissance. Le rythme binaire « que l’on déplie, que l’on replie » donne l’impression qu’il ne s’est passé qu’un instant entre ces deux actions : l’étendue située entre la naissance et la mort se trouve ainsi réduite à quantité négligeable. Malgré tout, ce parcours ne laisse pas indemne : « Nul ne rentrera sain et sauf de sa propre vie ».

Le cimetière, ce « ciel d’en bas »

Étrange expression que celle de « ciel d’en-bas », que Jean-Michel Maulpoix retrouvera dans Chutes de pluie fine comme titre de l’un des derniers poèmes du recueil. Il s’oppose, bien entendu, au ciel d’en-haut, celui vers lequel sont censées monter nos prières. Il ne renvoie pas à une transcendance, quelle qu’elle soit. Dans Chutes de pluie fine, l’expression désignera le ciel que l’on aperçoit au fond d’un puits. On peut penser aussi à Philippe Jaccottet, dont l’un des recueils s’intitule précisément Chants d’en bas.

Une tombe et des chrysanthèmes (Pixabay)

Le cimetière n’est nommé qu’à travers la métonymie des « branches rigides des croix ». L’adjectif « rigides » renforce l’atmosphère morose de la scène. À la suite de Baudelaire, Jean-Michel Maulpoix prête attention aux « petites vieilles », ces visiteuses des cimetières. Quelques détails suffisent à suggérer leur précarité : leur « robe de chambre mauve », leurs « pantoufles épaisses » construisent une image dérisoire. Sans pathos, sans exclamations larmoyantes, le poète parvient à nous faire sentir leur détresse.

Les morts

Alors que la première moitié du poème décrit un jour ordinaire de Toussaint, la deuxième moitié imagine ce qu’il se passe sous la terre. Non plus du côté des vivants, mais de celui des morts, qui sombrent peu à peu dans l’oubli, à mesure que leur « nom s’efface » sur les marbres des tombes. La mention des « anges invisibles » signale basculement dans l’imaginaire.

Un cimetière dans la lumière d’automne (Pixabay)

Jean-Michel Maulpoix imagine des morts « punis sous la terre douce ». Si la mort apparaît ainsi comme une réalité cruelle, le poète suggère cependant la bonté de la terre. De fait, le cercueil devient, sous sa plume, un « berceau ». On peut y voir une façon d’atténuer l’horreur de la mort. C’est aussi une façon de retrouver le rapprochement entre naissance et mort, évoqué un peu plus haut à propos du « drap ». Il faut noter que le poète retrouvera maintes fois des expressions semblables, parlant par exemple du « couvercle de bois clair » comme métonymie du cercueil.

Du sein de ce « berceau », les morts sont à l’abri, préservés des vacarmes du monde. L’énumération « le songe ni la rumeur / Ni le rayon de l’aube, ni le murmure des voix d’amour » montre ainsi que rien ne vient désormais déranger leur sommeil. Le balancement du double rythme binaire atténue l’idée d’une privation du monde, si bien que la situation de ces morts apparaît avant tout comme un état de quiétude neutre, où rien de positif ni de négatif ne saurait advenir. Seule modification de leur état, le fait que « craquèle et se fendille une dernière fois la chair », comme un ultime sursaut de vie. Le terme de « chair », placé en fin de vers comme le mot « amour », rappelle que ces cœurs ont autrefois battu. Cette vision d’outre-tombe, Jean-Michel Maulpoix la retrouvera, en des termes différents, dans le dernier poème de L’instinct de ciel, où le poète se représente post-mortem.

Dédramatisation de la mort ?

Ange et couleurs d’automne (Pixabay)

Si la phrase « Ils dorment » peut se lire comme un euphémisme, celui-ci n’est pas endossé par le poète (« dit-on »), et se trouve contrebalancé par les phrases suivantes, qui rappellent que la mort ne saurait être considérée comme un simple sommeil. De la mort, on ne se réveille pas. Cependant, la mort n’est pas présentée comme une catastrophe ou comme un grand malheur. Certes, « l’heure béante et noire » peut paraître inquiétante. Mais le poète dit simplement que, lorsque le temps est venu, lorsque l’on a « traversé le temps de bout en bout », on quitte tout simplement « son âge et toutes ses pensées ». La mort serait ainsi un allégement, un départ, voire un soulagement puisqu’on « ne vieillit plus ». Jean-Michel Maulpoix ne suggère explicitement aucun au-delà, aucune survie par-delà la mort, mais ne présente pas non plus la mort comme un anéantissement angoissant.

*

Ce poème, dont de nombreux motifs se retrouveront dans des ouvrages postérieurs, témoigne de l’intérêt de Jean-Michel Maulpoix pour le thème de la mort. Celle-ci conserve en effet une part d’énigme, dès lors que le poète refuse tout à la fois de s’en tenir aux explications toutes faites des religions, et d’en rester à une vision rationaliste de la mort comme anéantissement. Ainsi l’âme est-elle évoquée tout en étant associée à des réalités matérielles. Le poète évite tout débordement larmoyant, toute affirmation strictement personnelle, baignant l’ensemble de la scène dans une douce tonalité mélancolique. Et c’est peut-être finalement cette douceur triste qui est la plus séduisante dans ce poème.

Image d’en-tête par M W de Pixabay.

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