« Un soir d’octobre » de Paul Verlaine

C’est en octobre 1862, à l’âge de dix-huit ans, que Paul Verlaine écrivit le poème dont je vais vous parler aujourd’hui. Ce poème, classé par Wikisource parmi les « Premiers Vers » du poète, est antérieur aux pièces plus célèbres des Poèmes Saturniens. Il a été publié dans un ouvrage d’Edmond Lepelletier consacré au poète, et paru en 1907. J’ai choisi ce poème car il est bien de saison.

Voici le poème, qui est un sonnet :

UN SOIR D’OCTOBRE

L’automne et le soleil couchant ! Je suis heureux !
          Du sang sur de la pourriture !
L’incendie au zénith ! La mort dans la nature !
          L’eau stagnante, l’homme fiévreux !

Oh ! c’est bien là ton heure et ta saison, poète
           Au cœur vide d’illusions,
Et que rongent les dents de rats des passions,
           Quel bon miroir, et quelle fête !

Que d’autres, des pédants, des niais ou des fous,
           Admirent le printemps et l’aube,
Ces deux pucelles-là, plus roses que leur robe ;

Moi, je t’aime, âpre automne, et te préfère à tous
           Les minois d’innocentes, d’anges,
Courtisane cruelle aux prunelles étranges.

10 octobre 1862.
Source : Wikisource.

La jouissance de l’instant

C’est avec beaucoup de vigueur que commence le poème. Verlaine entre d’emblée dans le vif du sujet, en multipliant les phrases exclamatives. Celles-ci marquent un cri de joie, un élan de bonheur : « Je suis heureux ! » Par le choix d’une phrase brève, Verlaine fait entendre la jouissance pure de l’instant. Il ne s’agit pas de la douce contemplation méditative d’un paysage d’automne, mais bien d’une exclamation qui jaillit de façon spontanée. Pour le dire autrement, on a l’impression que Verlaine écrit ces vers directement sur le moment même. On aurait presque tendance à oublier qu’il s’agit de vers, donc d’une forme composée, travaillée, tant est forte l’impression de spontanéité.

Or, cette jouissance se veut subversive dans la mesure où elle trouve sa source dans des causes qui, chez l’homme moyen, suscitent au contraire la répugnance, voire la révulsion. Si Paul Verlaine aime « l’automne et le soleil couchant », ce n’est pas parce que ce moment est propice à la contemplation d’un beau spectacle coloré. C’est au contraire parce que c’est une saison marquée par la « mort ». L’octosyllabe « Du sang sur de la pourriture ! » manifeste explicitement le plaisir que prend le jeune Verlaine à choquer son lecteur par la suggestion d’une image repoussante. On peut penser, lisant ce vers, à la célèbre « Charogne » de Baudelaire. Plus largement, c’est tout un pan du romantisme qui se plaît à trouver la beauté ailleurs que là où la tradition invite à la chercher, prenant par exemple le parti des araignées ou des crapauds…

C’est en ce sens qu’il faut comprendre les autres exclamations, plus sobres en apparence, mais qui, associées à celle-ci, se revêtent de la même dimension subversive. Paul Verlaine se réjouit ainsi de voir « la mort dans la nature ». Alors même que le mot « nature », par son étymologie, renvoie à la naissance (natura étant le participe futur féminin du verbe naître en latin), ce n’est pas ici la création qui est célébrée, mais au contraire la mort, la destruction. « L’eau stagnante » est celle des marécages, réputés porteurs de maladies. Verlaine ne célèbre pas la santé, mais chante au contraire la maladie, « l’homme fiévreux ». On pense ici à la maladie du paludisme, la malaria, dont les noms renvoient à l’air vicié que l’on supposait régner autour des marécages. Le XIXe siècle a d’ailleurs procédé à l’assèchement de nombreux marécages, afin d’y étendre les activités humaines.

Une image négative du poète

Le deuxième quatrain continue de faire l’éloge de l’automne comme saison favorite entre toutes, tout en brossant du poète — mot placé à la rime, en position de contre-rejet — un portrait négatif. En effet, si Verlaine s’identifie à l’automne, c’est parce qu’il se prétend « vide d’illusions ». Apparaît ainsi l’image d’un poète blasé, dont le « cœur » ne se laisse plus emporter par un enthousiasme naïf. Cette image se construit en opposition au topos du poète animé par un élan qui le pousse à la louange, à la célébration, à l’amour de toute chose. Elle est bien plus conforme à l’image du poète moderne, rongé par le spleen et la mélancolie ; bref, pour le dire vite, au « poète maudit », et ce, alors même que Verlaine n’a, en 1862, que 18 ans.

Ce « cœur vide d’illusions » est, de surcroît, rongé par les « passions », auxquelles Verlaine attribue des « dents de rats ». Cette précision est bien entendue destinée à susciter un sentiment de dégoût, voire d’horreur, chez le lecteur. On peut y voir une forme de surenchère : le poète laisse entendre qu’il s’est adonné à tous les excès, qu’il a connu toutes les passions, si bien que son cœur pourtant jeune est déjà rongé, usé. Tel un Raphaël de Valentin voyant se rétrécir toujours plus la peau de chagrin, le poète se rend compte qu’une vie de « passions » a un coût, elle laisse une marque dans ce « cœur » rongé.

Or, cette image négative, Verlaine la revendique pleinement. C’est là le sens des exclmations « Quel bon miroir ! Et quelle fête ! ». Si le poète aime l’automne, c’est parce que celle-ci lui ressemble. Sa dimension morbide, telle qu’elle était apparue dans la première strophe, fait écho à la propre décrépitude du poète. Un état intérieur auquel le poète s’identifie totalement. Le terme de « fête », placé à la rime, est particulièrement fort : le poète se réjouit de cela même qui désespère les autres, et applaudit au spectacle d’un automne où le soleil agonise et où la nature se meurt, mêlant « sang » et « pourriture ».

L’affirmation d’une singularité

Les deux tercets sont construits sur le mode du parallélisme. Le premier commence par les mots « Que d’autres […] » tandis que le second débute par l’affirmation forte du « Moi ». C’est dire que l’image du poète se construit par opposition au reste du monde. On peut y voir un héritage romantique, et, plus largement, une tendance de fond qui traverse tout le XIXe siècle, où l’artiste vaut désormais par son originalité, et non plus, comme cela pouvait être le cas dans l’Ancien Régime, par sa capacité à briller dans des registres et des modèles issus de l’Antiquité.

Le rythme ternaire « des pédants, des niais ou des fous » disqualifie, par le choix de termes péjoratifs, la doxa consistant à préférer la douceur du printemps aux rigueurs de l’automne. Verlaine se moque ici ouvertement des poètes qui, par leur éloge du printemps, font preuve de conformisme, de vanité et de niaiserie. Le « printemps », saison où tout éclot, où tout retrouve la vie, ainsi que « l’aube », moment de la journée ou tout s’éveille, sont ainsi comparées, grâce à une métaphore in praesentia, à des « pucelles », jeunes filles vierges caractérisées par leur fraîcheur et leur beauté. Le comparatif « plus roses que leur robe » renchérit de façon hyperbolique sur cette image de virginité.

Le poète affirme donc nettement sa singularité en déclarant : « Moi, je t’aime, âpre automne ». Cette saison, à son tour, se voit personnifiée, cette fois-ci non pas sous les traits d’une jeune pucelle, mais sous ceux d’une « courtisane cruelle aux prunelles étranges ». Celle-ci n’attire pas par sa beauté mais par son mystère. Ces « prunelles étranges » suggèrent la dimension fascinante de cette femme, et ce n’est peut-être pas pousser l’interprétation trop loin que de voir en elle une sorte d’enchanteresse aux charmes envoûtants, ou encore une sirène, créature aussi « cruelle » que séduisante. Toujours est-il que cette figure de la « courtisane » se construit par opposition aux « minois d’innocentes » et aux « anges » : celle-ci n’a, au contraire, rien d’éthéré ni d’ingénu.

*

Verlaine laisse ici la célébration du printemps, de la jeunesse et de la candeur aux hommes sans imagination. Lui préfère, à travers l’automne, l’image d’une « courtisane » mûre, marquée comme lui par les ravages des « passions ». Ce faisant, il marque nettement sa singularité de poète, capable de trouver de l’attrait là où d’autres ne voient que matière à dégoût. Héritier du romantisme, mais aussi de Baudelaire, Verlaine brosse ici l’image d’un poète mélancolique, fasciné par les relents de mort de l’automne, et se place à distance de toute forme de conformisme esthétique. Il faut sans doute y voir aussi un volonté de choquer le lecteur, de la part d’un Verlaine qui, plus tard, s’exclamera : « Je ne sais rien de plus gai qu’un enterrement ! »

Paul Verlaine (Wikimedia)

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Image d’en-tête : Pixabay.

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