Les adjectifs

La notion d’adjectif peut paraître simple, puisqu’elle est enseignée à des enfants de 7 ans. L’analyse grammaticale des adjectifs pose cependant des difficultés qu’il n’est sans doute pas inutile de parcourir. Cette petite synthèse se veut aussi agréable à lire que possible, et j’espère que vous la trouverez aussi utile qu’instructive. Afin d’éviter d’être trop long, j’ai tenu autant que possible à rédiger presque exclusivement à partir de mes souvenirs de cours, et à ne compléter que ponctuellement par la consultation d’une grammaire.

1. Qu’est-ce au juste qu’un adjectif ?

La grammaire traditionnelle utilise le terme d’adjectif pour désigner plusieurs classes différentes de mots :

  • les adjectifs qualificatifs, d’une part, qui sont une classe qui compte un grand nombre de mots et qui est ouverte à l’arrivée de nouveaux adjectifs (néologismes, emprunts…),
  • les adjectifs possessifs, démonstratifs, numéraux, indéfinis…, d’autre part, qui peuvent être considérés comme des mots-outils, s’agissant de classes comportant peu de mots, sans possibilité de création lexicale.

La grammaire actuelle préfère généralement exclure la plupart des mots de ce deuxième ensemble pour en faire pleinement des déterminants. On parlera donc de « déterminant possessif », de « déterminant démonstratif », etc.

Cela s’explique par l’existence d’une sorte de continuum entre le déterminant et l’adjectif. Les déterminants ont pour fonction d’actualiser et de quantifier le nom duquel ils dépendent. Les adjectifs ont pour fonction de caractériser le nom. Eh bien, les possessifs et les démonstratifs sont un peu entre les deux, puisqu’ils assument la fonction quantifiante d’un déterminant, mais ils ont aussi une valeur caractérisante, puisqu’ils apportent une information supplémentaire. On les appelle ainsi des quantifiants-caractérisants.

On notera que, dans certaines langues comme l’italien, les adjectifs possessifs sont pleinement adjectifs, si bien qu’il faut ajouter, en plus, un déterminant tel qu’un article. Les Italiens diront ainsi il mio cane (« mon chien »), la sua amica (« son amie »), réservant aux liens de parenté proches l’absence de déterminant (mio padre, tua madre…).

Une question se pose donc : quelles sont les occurrences qu’il faut traiter ? Il peut paraître légitime de ne considérer que la troisième colonne, c’est-à-dire les adjectifs qui ne sont pas des déterminants, à savoir les adjectifs qualificatifs. Ce sont sur ces derniers que je vais insister à présent, et je reviendrai sur les autres en fin d’article.

2. Quelles sont les fonctions d’un adjectif qualificatif ?

Comme je l’ai déjà écrit plus haut, l’adjectif qualificatif a pour fonction de caractériser un nom. Pour ce faire, il peut assumer trois fonctions : épithète, attribut et « épithète détachée » (appellation que j’ai découverte à la fac pour l’adjectif apposé).

2.1 L’adjectif épithète

Le mot épithète vient du grec épithétos qui veut dire « ajouté ». L’épithète est ce qui s’ajoute au nom pour le compléter. Aussi l’adjectif épithète est-il un constituant du groupe nominal. On dit parfois aussi qu’il est un satellite du nom : cette métaphore astronomique permet de souligner la dépendance de l’adjectif vis-à-vis de sa planète qui est le nom.

On notera au passage que l’on emploie, par extension, le terme d’épithète à des mots ou des groupes de mots qui ne sont pas des adjectifs, mais qui sont, comme l’adjectif, des satellites du nom. Ils peuvent commuter avec des adjectifs. C’est le cas de la proposition subordonnée relative déterminative, que l’on appelle parfois « relative épithète ».

Le fait fondamental à noter est l’accord de l’adjectif épithète avec le nom. Les marques les plus fréquentes de l’accord sont -e pour le féminin et -s pour le pluriel, mais cette règle est loin d’être générale. Certains adjectifs identiques au masculin et au féminin sont dits épicènes.

On classera les adjectifs épithètes en fonction de leur place par rapport au nom : avant le nom ou après le nom. On distinguera ceux dont la place est fixe et ceux dont la place est variable, généralement avec de fortes nuances sémantiques : un petit ami n’est pas un ami petit. On notera qu’un substantif peut recevoir plusieurs adjectifs : une grande voiture rouge. Il faut également souligner la possibilité de coordonner les adjectifs : une personne sympathique et agréable ; un article bref mais instructif

Cette question de la place de l’adjectif épithète est assez épineuse, et pour ce point précis, j’ai préféré ouvrir la GMF plutôt que de me contenter de mes propres souvenirs de cours. J’ai essayé de résumer les choses sous la forme d’un schéma :

La place des adjectifs

Certains adjectifs sont à ce point liés au substantif qu’ils forment avec lui un mot composé : une belle-mère. Le trait d’union marque cette soudure, et met en évidence qu’une belle-mère n’est pas forcément belle. On considèrera alors belle-mère, non comme un adjectif suivi d’un nom, mais comme un tout (certes composé d’un adjectif et d’un nom).

L’adjectif épithète, alors qu’il est lui-même satellite du nom, peut se voir octroyer des mots qui dépendent de lui. Il peut recevoir des modifieurs adverbiaux, qui marquent en général l’intensité ou nuancent la portée et le sens de l’adjectif : très beau ; profondément stupide ; partiellement vrai. Il peut recevoir aussi des compléments de l’adjectif avec lesquels il forme un groupe adjectival : rouge de colère, vert de peur, etc.

2.2 L’adjectif attribut

L’adjectif qualificatif peut aussi recevoir la fonction attribut. Il ne fait alors plus partie du groupe nominal. Il est alors dit prédicatif. Autrement dit, il fait partie du groupe verbal. L’adjectif attribut fonctionne avec un verbe d’état, parfois également appelé copule, et l’on peut considérer qu’il est un complément essentiel de ce verbe (non supprimable, non déplaçable, pronominalisable). L’adjectif attribut est ainsi comparable à un complément d’objet. Cependant, il reste lié avec le nom duquel il dépend, comme le montre l’accord.

Comme l’adjectif épithète, l’adjectif attribut peut recevoir des modifieurs et des expansions.

On distingue deux formes d’attributs :

  • l’attribut du sujet : ma grand-mère était folle de joie ;
  • l’attribut du complément d’objet : il a vu ma nièce très changée en trois mois.

Dans ce dernier exemple, on prendra soin de ne pas faire du groupe adjectival une épithète de « nièce », mais bien un attribut du complément d’objet. En effet, le groupe souligné ne fait pas partie du groupe nominal dont « nièce » est le mot-chef. On peut le prouver par le test de pronominalisation : il l’a vue très changée. Le groupe souligné n’a pas disparu en même temps que « ma nièce » dans le pronom « la ».

On notera que l’adjectif qualificatif n’est pas la seule partie du discours qui peut recevoir la fonction attribut. Peuvent être attributs des noms (Elle est ingénieur) ou des verbes à l’infinitif (Il a vu ma sœur rougir), notamment.

Edit : On me signale qu’il faudrait ajouter un troisième type d’attribut, qui est celui du complément du présentatif.
Exemple : Voici nos amis arrivés.
Dans cette phrase, l’analyse est la suivante :
• Voici → présentatif
• Nos amis → thème ou séquence du présentatif
• Arrivés → attribut du thème du présentatif
Ces attributs sont généralement des participes passés.
Merci à Jean-Pierre pour sa remarque.

2.3 L’épithète détachée

C’est à la fac que j’ai rencontré pour la première fois l’appellation d’épithète détachée, là où j’avais l’habitude de parler d’adjectif apposé. C’est que la notion d’apposition recouvre un champ assez large, et certains grammairiens refusent d’inscrire dans le champ de l’apposition les adjectifs qualificatifs. J’ai consacré un article spécifique à l’apposition que je vous invite à consulter.

C’est l’encadrement entre virgules qui me semble la marque la plus évidente de l’épithète détachée. Ce détachement note un lien plus lâche avec le nom que s’il était épithète. L’épithète détachée se rattache au groupe nominal dans son ensemble, et non au seul nom-tête. Ils peuvent se placer avant ou après le groupe nominal et peuvent compléter un pronom : Pâle et muet, il se tenait à la porte (exemple fourni par la GMF).

3. Constructions particulières :
comparatif et superlatif

Pour être complet sur la question de l’adjectif, il me semble qu’il faudrait aussi inclure une réflexion sur l’insertion de l’adjectif dans des constructions telles que le comparatif et le superlatif. On peut ainsi préciser le degré d’intensité d’un adjectif, en indiquant ou non une référence qui sert de base à l’évaluation de cette intensité.

  • Les modifieurs adverbiaux permettent d’instaurer une gradation d’intensité de l’adjectif (un peu, beaucoup, très, assez, trop…). Lorsqu’il s’agit d’une intensité élevée, on parle parfois de superlatif absolu (absolu parce qu’on n’indique pas de référence).
  • Les systèmes comparatifs permettent d’évaluer l’intensité par rapport à une autre référence (autre objet, autre endroit, autre moment…). Exemple : Les aliments artisanaux sont souvent plus chers que la nourriture industrielle. L’adjectif est encadré par un adverbe d’intensité (plus, moins, etc.) et par « que » (qui introduit la référence). On distingue comparatif de supériorité, d’infériorité, d’égalité. Le groupe introduit par « que » est appelé complément du comparatif et peut souvent s’analyser comme une proposition subordonnée comparative avec omission du verbe (Ils sont plus chers que la nourriture industrielle ne l’est).
  • Le superlatif relatif (de supériorité ou d’infériorité) marque l’idée qu’il n’est rien d’autre qui atteigne ce maximum ou ce minimum. Ce sont les adjectifs introduits par le plus, le moins. Il peut avoir un complément introduit par de, appelé complément du superlatif (Il était le plus petit de la classe).

4. Questions d’accord

L’accord de l’adjectif ne pose de difficultés que dans certains cas précis. C’est notamment le cas des adjectifs de couleur. Ayant déjà consacré un article à cette question, je me permettrai ici d’y renvoyer.

5. Autres parties du discours
pouvant faire fonction d’adjectif

Pour être complet, il faudrait sans doute aussi parler de la proximité de l’adjectif avec d’autres parties du discours pouvant jouer le rôle d’un adjectif. Il faudrait ainsi détailler les différences et les points communs entre ces différentes notions :

  • le participe passé employé comme adjectif,
  • le participe présent parfois proche d’un adjectif malgré des différences (forme en -ant, invariable),
  • l’adjectif verbal (formation d’un adjectif à partir d’un verbe, variable en nombre et en genre).

Inversement, il faudrait aussi évoquer le fait que l’adjectif peut être utilisé pour d’autres fonctions que celles d’un adjectif : c’est en particulier le cas de l’adjectif substantivé qui joue le rôle d’un nom.

*

J’espère que vous avez trouvé cet article intéressant. On se rend compte que la question de l’adjectif n’est finalement pas si simple. J’espère avoir été assez complet, et suffisamment synthétique sans pour autant simplifier les choses à l’excès. N’hésitez pas à utiliser l’espace des commentaires pour faire des remarques, des précisions, des suggestions ou encore pour poser des questions. Je vous invite également à consulter le sommaire général du site, où vous trouverez, en fin de page, la liste de tous les articles traitant de grammaire.

13 commentaires sur « Les adjectifs »

  1. Très clair. Merci.
    Placer les adjectifs possessifs parmi les déterminants est une mise au point utile.
    Je retiens un sujet de réflexion
    Vous dites qu’on repère l’adjectif détaché aux virgules qui l’encadrent. Quel critère trouver pour l’analyse des messages oraux ? Cette question est nouvelle pour moi. Marque-t-on systématiquement une pause à l’oral ?

    Aimé par 1 personne

  2. La récente publication de Gabriel Vittorio sur les adjectifs me permet une petite digression sur un thème connexe. Comme le dit Gabriel, épithète vient du grec ancien épithétos ἐπίθετος = « ajouté ». À partir de cet adjectif a été formé le substantif τὸ ἐπίθετον, = l’adjectif, simplifié aujourd’hui dans la graphie en επίθετο.
    Or, au delà du sens d’« adjectif », ἐπίθετον a aussi celui de « nom de famille », comme si ce nom, donc, était ajouté au nom principal de la personne c’est-à-dire son prénom. Le mot prénom se dit en grec moderne όνομα [onoma] ou même μικρό όνομα |micro onoma, petit nom] ou tout simplement μικρό (Ποιό είναι το μικρό σας; Quel est votre prénom / votre petit nom ?).
    Pour les langues dont je connais quelques bribes, la situation se présente comme suit :
    L’italien avec « nome», pour le prénom, trahit le nomen , nom latin de la gens, de la famille au sens large, et avec « cognome», trahit de nouveau, pour le nom de famille, celui de cognomen, surnom originellement ajouté à celui de cette même gens.
    L’espagnol avec «nombre» pour le prénom, suit une voie semblable à celle de l’italien ; quant à « apellido» participe passé substantivé du verbe apellidar, issu du fréquentatif latín appellitare 😊 appeler souvent), est-il justifié par le fait qu’on appelle davantage un quidam par son nom de famille que par son prénom ?
    Faut-il voir dans l’anglais first name, et dans l’allemand Vorname la marque d’une plus grande importance donnée au prénom qu’au nom de famille qui vient s’y accoler dans une langue comme dans l’autre surname / Nachname ?
    Le français lui a forgé prénom et nom sur les modèles et dans le même sens que le latin praenomen et nomen.
    Le grec ὄνομα [onoma] et le latin nomen disposent de la même finale issue de l’ie *-mn̥ (mais la vocalisation de *-n̥ a donné -μα en grec et -men en latin).

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