« Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur »

Je voudrais vous parler aujourd’hui d’un vers admirable de Jean Racine. Il se trouve dans la scène 2 de l’acte IV de Phèdre, l’une des plus célèbres tragédies du grand dramaturge. Il est mis dans la bouche d’Hippolyte, aimé par Phèdre, la femme de son père Thésée. Dans cette scène, Hippolyte est accusé par son père, et celui-ci se défend, notamment par ce vers : « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur ». C’est donc ce vers, ce seul vers, que je voudrais commenter aujourd’hui.

1. Un alexandrin parfait

  • Les douze syllabes de cet alexandrin sont parfaitement marquées par le choix de mots monosyllabiques.
  • Rythmiquement, tout est fait pour mettre en lumière le mot « pur », qui est bien le mot le plus important de cette phrase par laquelle Hippolyte proclame son innocence. Ce mot est placé à l’hémistiche. On peut scander le vers de la façon suivante : « Le jour (2) / n’est pas plus pur (4) // que le fond (3) / de mon cœur (3). »
  • On peut utiliser la notation du rythme par Henri Meschonnic pour montrer la façon dont les différents accents rythmiques intensifient le sens :
La notation du rythme selon les codes de Henri Meschonnic

• Ce vers compte deux accents métriques, dictés par le choix même de l’alexandrin, sur la sixième et sur la douzième syllabe. Ils mettent en évidence le mot « pur », à l’acmé de la phrase, et le mot « cœur », en fin de vers.
• De façon plus précise, on compte quatre accents de groupe : les substantifs « jour » et « fond » sont également accentués. Henri Meschonnic note l’accent métrique et l’accent de groupe par un trait horizontal.
• Il y a également des accents prosodiques (notés par de petits traits verticaux), qui sont des syllabes accentuées en raison de leur position d’attaque de groupe ou en raison de la répétition de phonèmes (allitérations et assonances). Ici, le premier mot se trouve en attaque de groupe, et la succession « pas plus pur » constitue une allitération très marquée (soulignée par les traits verts).

Le vers est donc très fortement accentué dans son premier hémistiche (seulement une syllabe n’est pas accentuée du tout), marquant fortement la revendication de pureté absolue, tandis que les deux anapestes du deuxième hémistiche constituent une apodose plus douce, propice à l’évocation du cœur comme siège de l’âme et des sentiments.

2. Une syllepse à valeur hyperbolique

Cet alexandrin si parfaitement rythmé est également intéressant du point de vue stylistique, puisqu’il constitue une forme de syllepse. En effet, l’adjectif « pur » est à la fois pris dans son sens propre, caractérisant un ciel sans nuages, et dans son sens figuré, désignant la probité morale de celui qui parle.

Jean Racine

Cette syllepse est au service d’une forme d’hyperbole, consistant pour Hippolyte à élever son « cœur », donc ses propres qualités morales, à la hauteur inégalable du « jour », donc de la perfection céleste. En d’autres termes, le personnage exagère en suggérant que rien ni personne n’est plus pur que lui. Sa phrase a quelque chose de totalisant, d’extrême : le personnage se place au-delà de toute comparaison possible avec un autre être humain, la seule chose pouvant se comparer à lui étant le ciel. Hippolyte se place donc au-dessus du genre humain. Sa pureté est absolue.

Évidemment, il faudrait, pour être complet, replacer ce vers dans la tirade dont il fait partie, et voir comment il s’insère dans la stratégie argumentative du personnage. Stratégie qui aura, du reste, bien peu d’effet sur un Thésée qui refuse de croire en l’innocence de son fils, persuadé qu’Hippolyte a voulu séduire Phèdre (alors que c’est le contraire), et qui ne voit dans la proclamation d’amour d’Hippolyte pour Aricie qu’un prétexte destiné à mieux cacher une passion coupable pour Phèdre. En somme, quoi qu’Hippolyte eût pu dire, il était déjà condamné par son père.

*

J’espère que cet article vous a plu. Je me suis bien amusé à l’écrire, car c’était un défi pour moi que d’écrire un article portant sur un seul vers. Je ne peux que vous encourager à (re)lire la pièce de Racine. Même si cela n’a rien d’original, j’aime beaucoup le théâtre racinien et sa capacité à trouver dans le langage même ses ressorts dramatiques. N’hésitez pas à commenter, aimer et partager !

Image d’en-tête : Phèdre et Hippolyte, Pierre-Narcisse Guérin, 1802, Wikipédia.

9 commentaires sur « « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur » »

  1. Le style de Racine, auteur tragique, donne en général une impression d’harmonie, de justesse, de naturel. Mais c’est au théâtre qu’il faut le juger. Là on s’aperçoit que le style de Racine est plus varié que celui de Corneille : chaque personnage y parle le langage de son caractère et de sa situation. Dans les passages d’exposition ou de galanterie, il y a parfois trop d’élégance, ou du moins on la sent : dans les scènes où le poète fait parler la passion toute pure, c’est la nature même que l’on croit entendre, et jamais aucun poète n’a réalisé à ce point l’art de se l’aire oublier lui-même. 😉

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