Chamane du Bégo

Texte personnel

Chamane du Bégo
Les noces de la terre et du ciel
La rencontre du taureau et de la jument
La fécondation du sol par l’éclair
Tu les gravas dans l’ocre
Tes gravures qui regardent le ciel
Virent-elles l’ombre de l’oiseau devant le soleil ?

De quel oracle ton chant porte-t-il la trace ?
Immense oiseau survolais-tu déjà le ciel de Delphes
Au moment des prophéties pythiques
Surveillais-tu le graveur du mont Bégo
Et les signes cornus qu’il traçait sur la roche
Cercles entrouverts sur l’inconnu
Et lignes reliant signes comme pour souligner
L’indéfectible unité des choses et des êtres
La fécondation du sol par l’éclair
L’appariement du mort et du vivant

La roche rouge sang comme une peau
Derrière laquelle apparaît le blanc de tes signes
Au sommet des montagnes parles-tu
Au guerrier Masaï, au Samouraï,
Aux cavaliers des immenses plaines ?
Regardes-tu les étoiles au-dessus des roches dénudées ?

Immense oiseau, survolas-tu le grand Baou
Où le regard s’enfuit par-delà le béton
Jusqu’à la mer ?

Là où va l’oiseau, cela ne saurait être
Ailleurs que sur la mer
Ailleurs que sur la terre
Que sur les montagnes
Immense oiseau que serais-tu sans la neige
Qui coiffe les sommets blancs de tes ailes

Irais-tu, fils d’Horus, le long des berges du Nil
Perché sur l’hypostyle du temple d’Edfou
Te poserais-tu, immense oiseau,
Sur les colonnes en lotus entrouverts
Fleurs de pierre sur le sable
Survoles-tu la vallée des rois
Ou les grandes combes blanches de nos montagnes ?

Il fut un oiseau dont les ailes berceraient la terre
Et je ne veux pas, non, d’un oiseau trop tutélaire
Pas un aigle fier comme sur les euros allemands
ou le blason niçois
Il faut l’oiseau d’amitié, compagnon et prophète
L’oiseau qui rassure dans un océan de plumes les enfants
Oiseau de pureté, battement d’ailes comme une respiration
Pas forcément blanc comme le Harfang
Mais quand même qui puisse voler, pas un poulet
ou une autruche
Un oiseau qui chanterait pour tous les hommes
Quelle que soit leur langue ou leur religion
Qui chanterait quand ils naissent et quand ils meurent, bien sûr,
Mais aussi quand ils rient et quand ils pleurent,
Et à chaque seconde et pour chaque goutte d’eau qui tombe
Des grandes cascades du monde.

(Septembre 2010)

*

Et ma parole ne sera que ce mouvement, cette apostrophe, question lancée dans le ciel à l’oiseau dont on ne sait s’il entend, cri peut-être invectivant dans le vide,

Va, l’oiseau, vole dans le ciel, par-delà les mers, au-dessus des terres et des misères des hommes,
vois, l’oiseau, leur laideur et leur beauté, leur courage et leur lâcheté,
et rapporte-nous les images, les sons et les odeurs,
montre-nous ce que sont les hommes,
tels que tu les vois lorsque tu survoles leurs existences,
ou lorsque perché sur un lampadaire
tu les regardes s’agiter en tous sens dans la grande ville.

Va, l’oiseau, et traverse les continents,
montre-nous les hommes dans leurs rizières,
et les pêcheurs du nord forant la banquise,
et les mains délicates qui cueillent le safran ou la violette,
montre-nous les hommes dans leurs hélicoptères,
ceux qui s’agenouillent et ceux qui se redressent,
ceux qui meurent et ceux qui naissent,
ceux qui grandissent et ceux qui s’affaiblissent,
ceux qui hésitent et ceux qui progressent,
ceux qui travaillent et ceux qui jouissent,
ceux de France, d’Italie ou de Grèce,
ceux de Calcutta, de Lima, de Sidney ou de Fès,
Et parle-nous de ceux qui se retournent à ton passage, ceux qui te saluent et ceux qui t’ignorent, ceux qui te chassent et ceux qui te parlent, ceux qui te nourrissent.

Ceux-là qui ont vu l’oiseau, savent-ils qu’ils ont vu un poème en train de s’écrire, une histoire à naître faite de plumes et de ciel ?

Ils ont vu l’oiseau dans le ciel comme un signe de quelque chose, une sorte de poème en train de s’écrire.

Ils ont vu l’oiseau passer si vite qu’ils ne se sont peut-être pas interrompus pour le regarder fendre l’air traverser le ciel, mais ils le savent, il y a des oiseaux, et c’est une certitude à laquelle ils n’ont pas besoin de penser, il y a des oiseaux dans le ciel et la vie vaut d’être vécue.

(jeudi 22 mai 2014)

Gabriel Grossi, « Chamane du Bégo », Là où va l’oiseau, 2010-2020.

Image d’en-tête par Philippe_Kurlapski, CC BY-SA 2.5, Wikipédia.

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