« Hopkins forest » d’Yves Bonnefoy

Depuis les années cinquante jusqu’à sa mort en 2016, Yves Bonnefoy n’aura eu de cesse de poursuivre l’idéal d’une poésie tout à la fois simple et authentique. En 1991, il publie le très beau recueil intitulé Début et fin de la neige, où c’est avec une grande sobriété et une économie de moyens qu’il dit cette réalité insaisissable de la neige. Le poème intitulé « Hopkins forest » est précédé de deux sections où la neige apparaît tout à la fois ordinaire et extraordinaire, inscrivant la possibilité d’un émerveillement au sein même du quotidien. La troisième section, en vers libres comme les précédentes, est centrée sur un lieu, cette « forêt de Hopkins » qui semble située « entre Princeton Junction et Newark », aux États-Unis d’Amérique.

« J’étais sorti
Prendre de l’eau au puits, auprès des arbres,
Et je fus en présence d’un autre ciel. »

1. Un récit et son jugement

« J’étais sorti », « Je rentrai »… Le poème se présente explicitement comme un récit, narrant une expérience personnelle reconsidérée a posteriori par un narrateur qui, dépassant la seule relation chronologique, associe plusieurs récits et cherche à tirer un jugement de cette expérience.

Une expérience personnelle

Yves Bonnefoy au Collège de France en 2004 (Joumana Haddad, Wikipédia, libre de réutilisation)

Bien qu’en poésie, comme en toute forme d’expression artistique, il soit difficile de démêler la part de la réalité et celle de la fiction, le fait même d’user de la première personne du singulier présente le poème comme le récit d’une expérience personnelle. Aussi les marques du « je » sont-elles omniprésentes dans l’ensemble des trois pages qu’occupe le poème.

L’alternance du passé simple et de l’imparfait, en particulier dans les deux premières parties du poème, marque explicitement l’intention du poète de proposer un récit, tandis que le passé composé « J’ai rapproché ce rêve et ce souvenir » et le présent « Je dois vraiment beaucoup à Hopkins forest » témoignent de sa volonté de repenser, d’analyser, de juger a posteriori les événements narrés.

Plusieurs récits

Les sauts de ligne segmentent le poème en parties que l’on pourra appeler, par commodité, des « strophes », même si ce terme n’est guère adéquat, s’agissant d’un poème en vers libres, dépourvu d’organisation rimique. Cette segmentation marque cependant de façon nette différents récits.

• La première strophe raconte comment le poète est sorti « prendre de l’eau au puits », et se retrouve saisi par les modifications de la voûte céleste.
• La deuxième strophe précise comment, une fois revenu à l’intérieur, le poète n’est pas parvenu à lire, tous les signes de son livre se brouillant dans une autre neige.
• La troisième strophe correspond à un retour en arrière, à une analepse, « bien des années plus tôt », où le poète a vu, dans un train, une grande photographie de Baudelaire.
• La quatrième strophe raconte une promenade automnale dans la neige, au cours de laquelle le poète a « rapproché ce rêve et ce souvenir ». Les trois premiers récits s’invitent donc dans ce quatrième.
• La cinquième strophe se distingue par l’utilisation du présent, qui est à la fois le présent de narration à partir duquel le poète juge ces événements passés, un présent d’habitude, marquant la fréquence avec laquelle le poète visite Hopkins Forest, et même, en certains points, un présent hors du temps.

Le jugement du narrateur

L’incise « me semblait-il » marque la subjectivité d’un narrateur qui recompose les événements pour en tirer du sens. Le passage au passé composé « J’ai rapproché ce rêve et ce souvenir » montre comment les deux premiers épisodes s’insèrent dans un troisième. Aussi est-ce moins la chronologie des faits qui importe, que le rapprochement a posteriori d’événements.

« J’ai rapproché ce rêve et ce souvenir
Quand j’ai marché, d’abord tout un automne
Dans des bois où ce fut bientôt la neige […] »

Le passage au présent de l’indicatif témoigne de la volonté du poète de faire émerger une signification de ces épisodes :

« Je dois vraiment beaucoup à Hopkins Forest,
Je la garde à mon horizon, dans sa partie
Qui quitte le visible pour l’invisible
Par le tressaillement du bleu des lointains. »

On le voit, ce qu’ont de commun ces différents épisodes, c’est que le « visible » pointe vers « l’invisible ». Ils correspondent à ce que l’on pourrait appeler des révélations, encore que ce terme puisse paraître trop grandiloquent. Aussi parlerions-nous volontiers de « révélations simples », car c’est somme toute au sein même de l’ordinaire qu’apparaît l’extraordinaire.

2. Des révélations simples

« Hopkins forest » est donc avant tout un poème qui traite de révélation. De fait, dans chacune de ses parties, apparaît un instant singulier, qui se caractérise par la soudaineté avec laquelle surgit une réalité d’un ordre différent. Nous commencerons, dans un premier temps, par décrire ces instants singuliers, avant de nous poser la question de leur éventuelle portée métaphysique.

Des instants singuliers

Les différents épisodes relatés dans ce poème ont en commun de se signaler comme des instants singuliers. Il y a comme une rupture entre le cours ordinaire du temps et la survenue de quelque chose de particulier :

« J’étais sorti
Prendre de l’eau au puits, auprès des arbres,
Et je fus en présence d’un autre ciel. »

En plaçant la conjonction « et » en début de vers, Yves Bonnefoy souligne la rupture entre la banalité du geste d’aller « prendre de l’eau au puits » et la survenue, marquée par le passage au passé simple, d’une réalité autre :

« Disparues les constellations d’il y a un instant encore,
Les trois quarts du firmament étaient vides,
Le noir le plus intense y régnait seul […]. »

La précision « d’il y a un instant encore » marque explicitement la rupture entre les deux instants. On retrouve des phénomènes semblables dans la deuxième strophe. Après cette vision du ciel absolument noir, quoique rougeoyant en un point, le poète est rentré chez lui, prêt à poursuivre une lecture entamée. Et voilà que, soudain, ce n’était plus que « signes indéchiffrables ». L’épisode est donc, à nouveau, de l’ordre de la transformation, de la métamorphose, entre un « avant » ordinaire et un « après » singulier.

De même, dans la troisième strophe, Yves Bonnefoy souligne le caractère ordinaire du moment en affirmant se trouver « entre […] deux lieux de hasard pour [lui] », avant de marquer par un « et soudain » la survenue d’un événement extraordinaire :

« Et soudain,
Dans un journal ouvert à deux pas de moi,
Une grande photographie de Baudelaire,
Toute une page
Comme le ciel se vide à la fin du monde
Pour consentir au désordre des mots. »

La vision de la photographie de Baudelaire produit un effet extrêmement fort sur le narrateur, au point que celui-ci produit, une fois encore, l’impression d’un basculement entre un « avant » et un « après ». La comparaison « comme le ciel se vide à la fin du monde » érige ce moment en un instant exceptionnel, rapproché de la fin des temps. La référence au ciel peut se lire en lien avec la première strophe, où le ciel s’était soudain vidé de ses étoiles, et justifierait le rapprochement de ces épisodes qui, en apparence, n’ont en commun que d’apparaître comme des sortes de « révélations ».

Dans la quatrième strophe, c’est l’adverbe « bientôt » qui joue le rôle qu’avait « soudain » dans la strophe précédente. Là encore, la promenade automnale sous la neige est l’occasion d’une révélation, qui prend cette fois-ci la forme d’une prise de conscience :

« Prenait fin le conflit de deux principes,
Me semblait-il, se mêlaient deux lumières,
Se refermaient les lèvres de la plaie. »

Le poète décrit ici un sentiment de paix. La répétition du cardinal « deux » marque le passage d’une situation de dualité, marquée par la déchirure, le « conflit » entre deux « principes », à une situation d’unité, suggérée par la métaphore de la cicatrisation.

Enfin, dans la cinquième strophe, on retrouve à nouveau un instant singulier qui apparaît en rupture par rapport à la normalité. Ici, c’est l’interruption soudaine du poète dans sa promenade qui marque le surgissement d’une sensation inattendue :

« D’autres années, claires dans la pénombre
Des chênes trop serrés parmi les pierres,
Je m’arrête, je crois que ce sol s’ouvre
À l’infini, que ces feuilles y tombent […] »

La sensation est celle d’une ouverture qui annule l’opposition entre le haut et le bas : les feuilles « tombent […] ou bien remontent, le haut, le bas / n’étant plus ». On ne sait plus trop s’il s’agit seulement de « feuilles » ou aussi des « flocons » de neige.

L’importance du ciel et de la neige

Il n’y a, en aucun point du poème, de référence explicite à une quelconque transcendance, à Dieu, ou à une religion donnée. Cependant, les différents récits ont bien en commun de présenter une forme de révélation. On remarquera en particulier l’importance du ciel et de la neige dans ce poème.

De fait, c’est bien sur l’observation du « firmament » que se concentre Yves Bonnefoy dans la première strophe. Le poète fait le constat de la disparition soudaine des étoiles, remplacées par un ciel noir où ne luisent que quelques « étoiles rougeoyantes », comparables à « un brasier, d’où montait même une fumée. On le voit, il n’y a rien ici de surnaturel, mais un instant malgré tout singulier dans la façon dont il a été perçu. De même, la vision du portrait de Baudelaire est comparée au « ciel » qui « se vide à la fin du monde ».

La neige est également un fil conducteur dans le poème, comme cela n’a rien de surprenant pour un texte publié, rappelons-le, dans un ouvrage intitulé Début et fin de la neige. Neige de la page où les signes, devenus indéchiffrables, semblent danser tels des flocons… Neige qui tombe autour du train où le poète a aperçu le portrait de Baudelaire… Neige qui environne le poète dans ses promenades « tout un automne / dans des bois »… Impression de neige qui surgit au sein même de l’été, dans la dernière strophe :

« […] sauf le léger
Chuchotement des flocons qui bientôt
Se multiplient, se rapprochent, se nouent
— Et je revois alors tout l’autre ciel,
J’entre pour un instant dans la grande neige. »

Ces vers sont ceux par lesquels le poème se termine. Au sein même de l’été, le tourbillonnement des « feuilles » semble se transmuer en tempête de neige, transportant le poète comme en un autre temps et un autre lieu. L’adjectif « grande » magnifie la neige, comme si le poète pénétrait « pour un instant » dans un autre univers. Il n’y a rien qui ne soit rationnellement explicable, cette vision jouant sur la superposition de souvenirs, mais ce transport donne cependant l’impression d’un monde extraordinaire. Placer les termes de « ciel » et de « neige » en fin de vers n’est, en ce sens, pas anodin : le poète se retrouve face à face avec les éléments de la nature, avec « l’infini ».

Une révélation qui concerne aussi le langage

Il faut mettre en évidence la dimension métalinguistique de cette « révélation », laquelle ne concerne pas seulement la vie de l’individu mais aussi l’écriture et le langage. Significativement, Yves Bonnefoy relate une expérience — souvenir ou rêve ? — où les lettres deviennent illisibles :

« Page après page,
Ce n’étaient que des signes indéchiffrables,
Des agrégats de formes d’aucun sens
Bien que vaguement récurrentes […] »

Cette sensation reflète peut-être une certaine inquiétude quant à la capacité de déchiffrer correctement un monde qui, par bien des aspects, échappe à notre maîtrise. Toujours est-il qu’il s’agit d’une expérience désagréable, plaçant le poète face à l’impossibilité de comprendre un texte qui, quelques minutes auparavant, était parfaitement intelligible. Le « signe » est censé faire sens, et lorsque ce n’est pas le cas, il laisse le poète décontenancé.

Ce terme de « signe » apparaît à nouveau dans la quatrième strophe :

« […] bientôt ce fut la neige
Qui triompha, dans beaucoup de ces signes
Que l’on reçoit, contradictoirement,
Du monde dévasté par le langage. »

De même que la « blancheur d’abîme » de la page était comparée à une neige, c’est ici la neige qui est rapprochée de ces « signes ». L’adjectif « dévasté » insère une notion de désolation, comme si le « langage » était un obstacle plutôt qu’une aide dans l’appréhension du « monde ». Dès lors, la « neige », par sa blancheur, apporte peut-être comme une forme d’apaisement, dans la mesure où elle « triompha » de ces « signes », imposant peut-être le silence là où se trouvaient le bruit et la fureur du langage. De fait, c’est bien une image de réconciliation qui suit, avec l’idée que « prenait fin le conflit de deux principes », que « se refermaient les lèvres de la plaie ». Mais cette paix semble se produire en dépassant le langage et non grâce à lui.

La neige est aussi ce qui détoure le langage et qui, partant, lui donne du relief. Ainsi efface-t-elle le paysage, sans pour autant recouvrir une « planche / peinte » :

« La masse blanche du froid tombait par rafales
Sur la couleur, mais un tout au loin, une planche
Peinte, restée debout contre une grille,
C’était encore la couleur, et mystérieuse […] »

L’enjambement met en relief cet adjectif « peinte », comme pour opposer le paysage naturel enseveli sous la neige, effacé sous le blanc, et cette « planche » qui est un objet créé par l’homme, support sinon de langage du moins de peinture, de signe, de « couleur ». Et ce surgissement de la couleur dans le blanc de la neige est vécu comme une réalité « mystérieuse », justifiant la comparaison suivante :

« Comme un qui sortirait du sépulcre et, riant :
« Non, ne me touche pas », dirait-il au monde.

Le poète fait ici référence au « noli me tangere », expression biblique par laquelle Jésus ressuscité demande à Marie-Madeleine de ne pas le toucher. Cette expression avait déjà fourni le titre de l’un des poèmes précédents, dans le même recueil, où elle était placée dans la bouche d’un flocon. Elle peut évoquer la nécessité d’une certaine distance d’avec le sacré, qu’il faut se retenir de toucher. En la comparant à Jésus, la « couleur » devient, elle aussi, intouchable.

Un « vrai lieu » ?

Quelle est donc, in fine, la signification de « Hopkins forest » ? Il me semble possible, au vu des commentaires qui précèdent, de la ressaisir sous l’expression de « vrai lieu », utilisée par Yves Bonnefoy lui-même pour définir ce qu’il recherche dans la poésie. Les différentes expériences narrées par les cinq strophes ont en commun de faire sortir le poète de la banalité du quotidien, de l’extraire de la routine en lui imposant la vue de quelque chose qui ne peut être considérée distraitement, mais qui nécessite au contraire d’être contemplée avec attention. Contrairement aux surréalistes, Bonnefoy n’entend pas fuir vers des ailleurs chimériques, mais au contraire trouver dans l’ici ce qu’il peut y avoir d’absolu. « J’entre pour un instant dans la grande neige », conclut le poète.

*

J’ai utilisé, pour commenter ce poème, le terme de « révélation », qui est sans doute un bien grand mot, peut-être un peu trop grand pour qualifier exactement ce dont il s’agit. Toujours est-il que Bonnefoy y rapproche différents événements marqués par le surgissement d’une réalité surprenante, quoique toujours explicable rationnellement, et qui stimule son interrogation quant au langage et au sens. Peut-être sont-ce là des « vrais lieux », où se peut sentir, au sein même de l’ici-bas, ce que le poète nomme la « présence »…

Références du poème
Yves Bonnefoy, « Hopkins forest », dans Début et fin de la neige (1991), lui-même rassemblé dans Ce qui fut sans lumière, suivi de Début et fin de la neige, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1995-2007, pp. 133-135.

Image d’en-tête : David Mark de Pixabay.

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