« On ne part pas, on ne revient pas » d’Hélène Cixous

Si ce blog fait une large place à la poésie d’aujourd’hui, je voudrais aujourd’hui vous parler du théâtre contemporain avec une pièce parue en 1991, intitulée On ne part pas, on ne revient pas, écrite par Hélène Cixous. J’avais lu cette pièce il y a quelques années, dans le cadre de la préparation d’un cours d’université sur le théâtre. Voici, donc, ce que j’ai pensé de cette pièce.

1. Qui est Hélène Cixous ?

Hélène Cixous en 2011 (Claude Truong-Ngoc, Wikipédia)

Hélène Cixous est une femme de lettres française, née en 1937 à Oran. Parallèlement à sa carrière universitaire en tant qu’angliciste, elle a publié de nombreux ouvrages de fiction ainsi que des pièces de théâtre, dont un certain nombre en collaboration avec Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil, une troupe connue pour son fonctionnement collectif, pour son traitement de grandes questions sociales, et pour son implantation à la Cartoucherie de Vincennes.

La pièce On ne part pas, on ne revient pas, parue en 1991 aux éditions « des femmes / Antoinette Fouque », n’est pas mentionnée dans la bibliographie de la dramaturge sur Wikipédia. Cette volumineuse pièce de 163 pages est pourtant fort digne d’intérêt, comme nous allons le voir.

2. Une femme et sa confidente

La pièce commence par un dialogue entre une femme, Clara, et sa confidente, Lucie. On apprend progressivement que Clara est une poétesse, en couple avec Nathanaël, un brillant chef d’orchestre. La pièce pose la question d’exister dans l’ombre de ce mari tout puissant et tout entier dévoué à son art. L’écriture de la pièce dramatise cette situation. Les retours fréquents à la ligne, qui évoquent des vers, cisèlent la parole et font sourdre une forme de violence retenue, une tension dramatique qui ne tient pas dans les actes (de fait, les deux femmes ne font pas grand-chose, si ce n’est ranger des livres) mais entièrement dans la parole. À mesure que l’on lit la pièce, on sent qu’il ne s’agit pas du banal problème d’une femme particulière, mais bien d’une question universelle, qui touche l’être humain, la féminité, les relations amoureuses, l’art…

Le titre, emprunté à Rimbaud, souligne la dimension tragique en l’incarnant dans l’espace : « On ne part pas », et de fait il n’y a pas d’autre espace que celui de la scène. En un sens, si Clara ne quitte pas son mari, si elle ne « part pas », c’est un peu, aussi, pour les mêmes raisons que, dans la célèbre pièce de Beckett, Vladimir et Estragon ne peuvent pas faire autre chose que de rester sur scène, même s’ils n’ont rien de particulier à y faire… Le titre complet, « On ne part pas, on ne revient pas », dessine ainsi une aporie par le double emploi de la forme négative, qui, avant même d’avoir ouvert le livre ou vu la pièce, suggère l’idée d’une absence d’issue. Or, n’est-ce pas là l’essence même de la tragédie, que de montrer des personnages qui se débattent sans rien pouvoir changer de l’issue qu’ils redoutent et qui ne manquera pas d’advenir ?

3. Commentaire d’un extrait

Voici l’extrait d’une tirade de Clara, que l’on trouvera aux pages 18-19 de l’ouvrage :

« Ce que j’ai vu soudain : un mur.
Mais parce qu’il s’agissait du dos d’un chef d’orchestre
Je ne pouvais pas me dire le mot : mur
M’écrier : mais c’est un mur.
Parce qu’il en a le droit
Au nom de l’Art, il a le droit
De me tourner le dos
C’est à perdre la tête.
Comprendre cela n’est rien. Une banalité.
Mais on s’y brise.
Avoir un mur pour amant, c’est insupportable
Pour une femme.
Tout d’un coup j’ai vu : un mur.
C’est un malheur. Un accident.
On ne devrait jamais voir avec ses yeux de chair
Les métaphores cachées
Dans les êtres humains.
En chacun de nous, qui vivons
Et présentons l’apparence humaine,
Couve la mort que nous réservons à nos prochains
En chacun de nous couvent le couteau, le poison,
la corde, l’abîme, les mâchoires, le bec, les barreaux,
Qu’à notre insu nous réservons
Aux personnes que nous aimons le plus au monde.
A qui nous donnons la vie nous donnons aussi la mort. »

On voit à quel point l’écriture d’Hélène Cixous permet au thème relativement banal de la femme délaissée d’atteindre une très grande force. Il me semble que l’usage du vers libre y est pour beaucoup, inscrivant des ruptures constantes. La dramaturge privilégie les phrases brèves, percutantes, terribles. Cette tirade n’est pas la complainte d’une femme délaissée. Le registre n’est pas celui du pathétique mais bien du tragique. On notera d’ailleurs l’absence de point d’exclamation. Je ne pense pas que cette tirade doive être prononcée en multipliant les sanglots et les gémissements. Bien au contraire. Il s’agit là d’un constat glaçant : Nathanaël est un mur. Ce mur est celui de l’aporie, de l’absence d’issue révélée dès le titre : « On ne part pas, on ne revient pas ». On ne peut rien, face à un mur.

On notera la répétition de ces mots : « j’ai vu ». Ce passage est l’exposé d’une révélation. Soudain, Clara a perçu une vérité profonde, qui a changé sa conception des choses. « On ne devrait jamais voir avec ses yeux de chair / Les métaphores cachées / dans les êtres humains. » Le choix du pronom indéfini érige le propos en vérité générale, faisant de cette phrase une sentence terrible : une fois que l’on a « vu », on ne peut faire machine arrière. Cette révélation va bien au-delà de la « banalité » de la relation de Clara et Nathanaël : au-delà du particulier, il y a la condition humaine, l’universel.

La fin de la tirade est particulièrement théâtrale par le témoignage de violence sourde qu’elle recèle. Il suffit de quelques phrases pour que l’on sente que Clara est capable de violence. Une violence d’autant plus forte qu’elle n’est pas montrée, mais suggérée par les mots. C’est un potentiel qui accroît la tension tragique du passage. Non seulement Clara est capable de tuer son amant, mais encore toute femme en serait capable. L’utilisation du pronom « nous » manifeste cette violence retenue, qui « couve », de la Femme en général. Nous sommes ici loin des images traditionnelles de la femme docile, gentille, aimable, effacée. Être femme est ici une image de force. La femme, donneuse de vie, peut aussi donner la mort. La femme n’est pas seulement nourricière, mais aussi Némésis, faucheuse. Cela peut faire penser aux Bonnes de Genet, où les femmes, sous des airs d’innocentes soubrettes, sont également capables d’une grande violence. Cette cruauté est ici d’autant plus forte que la femme réserve la mort « aux personnes que nous aimons le plus au monde », telles des veuves noires promptes à engloutir l’araignée mâle sitôt le coït effectué. L’énumération « le couteau, le poison, la corde, l’abîme, les mâchoires, le bec, les barreaux » suggère une femme calculatrice, qui donne froidement la mort en préméditant différents outils et procédés.

*

Le théâtre est-il un miroir fidèle de la réalité, ou une pure fantaisie ? Ni l’un ni l’autre : s’il est un miroir, il est concave, concentrant en un seul point ce qui en réalité est dispersé. Dès lors, le théâtre est le lieu par excellence de l’extrême. Il s’agit moins d’y exposer la vérité que de la faire éclater telle une bombe. C’est ce que j’aime dans le théâtre, que l’on parle de Racine, de Hugo, de Musset, de Beckett, de Koltès ou encore d’Hélène Cixous : tout y est plus intense, tout les mots y ont un impact, rien n’y est anodin. L’extrait ici présenté donne une idée de la force du langage dans cette pièce, qui est aussi une force du féminin. Il délivre en outre une première image de Nathanaël, le chef d’orchestre, avant même que celui-ci n’apparaisse en personne dans la pièce. Je n’en dis pas plus, espérant vous avoir donné envie de découvrir cette pièce de théâtre qui mérite vraiment d’être lue.

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6 commentaires sur « « On ne part pas, on ne revient pas » d’Hélène Cixous »

  1. Je voue une très très grande admiration à HC. J aime cette façon de « vivre » mais surtout d agir en fonction de ses convictions. Elle est pour moi l image de la Liberté , la.Noble. celle qui se passe de blabla et d emphase. HC ne se sert pas.de la.litterature par pur desir esthétique. La Littérature ne la fait pas fuir le.monde, ne sert pas à le rendre prefectible: elle l ancre dans le monde et l encre aussi😊

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