D’autres « Amours »

Si vous me parlez du recueil des Amours, je comprendrais que vous évoquiez le célèbre recueil de Ronsard paru en 1552. Le grand poète de la Pléiade y célébrait son amour pour Cassandre Salviati, une jeune fille que le poète, clerc tonsuré, ne pouvait que rêver. Dans la logique de la rubrique « Le poème d’à côté », je vous invite aujourd’hui à découvrir d’autres recueils du même titre.

Ceux qui suivent régulièrement ce blog savent que, de temps en temps, j’aime à proposer la lecture d’un poème choisi par le fait qu’il est publié, dans le recueil dont il émane, juste avant ou juste après un poème très célèbre. Cela permet de renouveler quelque peu les pièces d’anthologie (voir la liste des articles de cette rubrique). La logique est aujourd’hui légèrement différente, puisque je me propose de vous faire découvrir plusieurs recueils intitulés Les Amours, en choisissant chaque fois le premier poème de chaque recueil. Cela sera l’occasion de sortir un peu de l’époque contemporaine…

1. Les Amours de Ronsard

Pierre de Ronsard, par François Séraphin Delpech, v. 1825 (Wikimedia commons)

C’est en avril 1546 que Pierre de Ronsard, né en 1524, aurait rencontré, à l’occasion d’un bal, la jeune Cassandre Salviati, pour laquelle il aurait conçu un amour impossible. Nul ne sait s’il y eut un semblant de début de relation entre les deux personnes. Aussi la jeune femme est-elle avant tout un prétexte pour le déploiement de la virtuosité du poète. Celui-ci réussit en effet le tour de force de produire des centaines de sonnets sur le même sujet ! Le poète emprunte à la tradition pétrarquiste et précieuse, fait référence aux mythes antiques, évoque la philosophie néo-platonicienne : tous les moyens sont bons pour sublimer cet amour, lequel n’a alors plus rien d’ordinaire. En s’autorisant des accents épiques, en livrant sa propre scénographie des mythes qu’il réinvente à sa manière, Ronsard propose une version grandiose du poème d’amour.

Citons, donc, le premier poème du recueil, d’après l’édition en ligne Wikisource :

Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte,
Comme il m’assaut, comme il se fait vainqueur,
Comme il renflamme et renglace mon cœur,
Comme il reçoit un honneur de ma honte,

Qui voudra voir une jeunesse prompte
A suivre en vain l’objet de son malheur,
Me vienne voir : il verra ma douleur,
Et la rigueur de l’Archer qui me dompte.

Il connaîtra combien la raison peut
Contre son arc, quand une fois il veut
Que notre cœur son esclave demeure :

Et si verra que je suis trop, heureux,
D’avoir au flanc l’aiguillon amoureux,
Plein du venin dont il faut que je meure.

Cupidon par le peintre Bouguereau (Wikipédia)

Ce Dieu qui semble prendre un malin plaisir à malmener le poète, c’est bien sûr Cupidon, souvent représenté comme un archer qui, par ses flèches, rend les hommes amoureux. Aussi Ronsard prend-il son lecteur à témoin de sa grande détresse. La quintuple répétition du mot « comme » (au sens de « combien ») montre l’insistance avec laquelle Ronsard décrit le tourment amoureux. La forme verbale « assaut » (probablement une ancienne forme du verbe assaillir) et le terme de « vainqueur » inscrivent un lexique militaire qui fait du sentiment amoureux la conséquence d’une attaque. Le rapprochement des termes opposés « renflame et renglace » montre à quel point le poète est malmené, presque torturé, par la flèche de Cupidon. Le champ lexical de la victoire caractérise systématiquement le dieu (« surmonte », « assaut », « vainqueur », « honneur », « dompte ») tandis que le poète est associé à des termes qui disent la défaite : « honte », « douleur », « esclave ». Les armes de l’amour — « l’arc » et « l’aiguillon amoureux » chargé de « venin » — sont tout puissants à côté de la « raison » du poète. Le dernier tercet crée la surprise en plaçant à la rime l’adjectif « heureux » : contre toute attente, et contre toute logique, le poète aime cette torture même. Pour rien au monde le poète ne voudrait être sauvé de cette torture. L’image finale du « venin » est très forte en ce qu’elle inscrit la possibilité de la mort : « il faut que je meure ». Le poète est ainsi prêt à mourir d’amour…

2. Les Amours d’Ovide

Le poète latin Ovide a lui aussi écrit des Amours. Et, bien avant Ronsard, le premier poème de ce livre évoque lui aussi l’action du dieu Cupidon. Je cite ici une traduction du XIXe siècle mise en ligne sur Wikisource :

J’allais chanter, sur un rythme grave, les armes et les combats sanglants ; ce sujet convenait à mes vers ; chacun d’eux était d’égale mesure. Cupidon se prit, dit-on, à rire, et en retrancha un pied. Qui t’a donné, cruel enfant, ce pouvoir sur les vers ? Poètes, nous formons le cortège des Muses, et non le tien. Que serait-ce si Vénus se couvrait de l’armure de la blonde Minerve, et si la blonde Minerve agitait les torches ardentes ? Qui pourrait sans surprise voir Cérès régner sur tes monts couronnés de bois, et le laboureur cultiver son champ sous les auspices de la Vierge au carquois ?

Ovide s’apprêtait à entonner un poème épique, quand Cupidon lui « retrancha un pied ». N’allez pas imaginer une amputation physique : nous parlons ici des « pieds » qui rythment le vers. Comme le précise Wikipédia, « l’hexamètre devient donc pentamètre ». Le poète imagine alors un monde bouleversé, où les dieux auraient échangé leurs attributs traditionnels. Ovide est privé du mètre qu’il comptait employer : il est désormais contraint par la flèche de Cupidon à chanter l’amour.

3. Les Amours de Jean de Sponde

Jean de Sponde est présenté par Wikipédia comme un poète « baroque », « basque » et « français », né en 1557. On peut retenir de l’article son éducation protestante et érudite, ainsi que la dimension religieuse de ses poèmes les plus célèbres. Sa conversion au catholicisme impliquera un certain rejet des deux côtés. On notera également l’importance du thème de la mort dans son œuvre. Citons donc le premier poème de ses Amours, d’après l’édition en ligne fournie par Wikisource :

Si c’est dessus les eaux que la terre est presse
Comment se soustient-elle encor si fermement ?
Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement
Qui la peut conserver sans estre renversee ?
Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancee
Ne panchent-ils jamais d’un divers branslement ?
Et qui nous fait solide ainsi cet Element,
Qui trouve autour de luy l’inconstance amassee ?
Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant
Sans jamais s’esbranler parmi l’onde et le vent,
Miracle nompareil, si mon amour extreme
Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez
Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme
Sa constance au milieu de ces legeretez.

On appréciera le fait que l’on puisse lire ce sonnet avec une orthographe non modernisée. Le poète a multiplié les phrases interrogatives dans les deux premiers quatrains. Cette salve de questions rhétoriques construit une sorte de raisonnement par l’absurde : si la terre était posée sur l’eau ou sur l’air, elle ne pourrait être aussi stable; or, elle est « solide »; donc la terre fait preuve d’une solidité incompréhensible, qui échappe à l’entendement. Les tercets font ensuite le parallèle avec le « corps » humain, lui aussi solide malgré « l’onde et le vent » : le poète identifie ainsi le macrocosme de l’univers et le microcosme de l’individu. Cette solidité tient du « miracle » mais s’explique par la présence d’un « amour extrême », lui-même remarquable par « sa constance au milieu de ces légèretés ». L’ensemble du poème utilise ainsi le détour de la description de la terre pour décrire, par parallélisme, la force et la stabilité de son amour, qui dès lors paraît tout aussi indestructible que la roche.

4. Les Amours de Tristan L’Hermite

Tristan L’Hermite est un poète, romancier et dramaturge français du XVIIe siècle. Il a donc, lui aussi, écrit des Amours. Découvrons ensemble à quoi ressemble le premier poème de ce livre. Il s’agit aussi d’un sonnet, et il s’intitule « Le Prélude » (d’après Wikisource qui reproduit une édition de 1638) :

Je n’eſcry point icy l’embrazement de Troye,
Ses larmes, ſes ſouspirs, & ſes cris éclatans,
Ny l’effroy qui ſaiſit ſes triſtes habitans
Lors que des Grecs vainqueurs ils ſe virent la proye.

I’y dépeins ſeulement les pleurs dont ie me noye,
Le feu qui me conſume, & les deuoirs conſtans
Qu’auecque tant de ſoing i’ay rendus ſi long temps
À celle dont l’orgueil au ſepulcre m’enuoye.

Außi ie n’atten pas que le bruit de mes vers,
Portant ma renommée au bout de l’Vniuers,
Eſtande ma memoire au delà de ma vie :

I’en veux moins acquerir d’honneur que d’amitié,
Les autres ont deſſein de donner de l’enuie,
Et le point où i’aſpire eſt de faire pitié.

Ce sonnet est ici reproduit dans une version non modernisée : vous trouverez donc une orthographe d’époque, mais aussi des signes particuliers, comme la graphie particulière de la lettre « s » en début et milieu de mot (qui ressemble à un « f ») et le signe, bien connu en Allemagne, qui correspond à deux « s » successifs et ressemble un peu à un « B » majuscule.

Tristan L’Hermite (Wikipédia)

Le premier quatrain marque le rejet du motif épique. À ce « grand » sujet que sont les récits homériques, Tristan préfère un « petit » sujet, moins grandiose certes, mais que la mise en parallèle hausse à la même importance. Ce dont le poète nous parlera, ce sera donc de ses propres sentiments, évoqués dans le deuxième quatrain. Comme les autres poètes jusqu’ici présentés, Tristan L’Hermite peint une vision douloureuse de l’amour, marqué par le rejet de la femme aimée, cause de tous les tourments du poète. Ce sont des termes très forts qui sont employés : les pleurs vont jusqu’à la noyade, le « feu » va jusqu’à la consumation, et le rejet de la femme aimée envoie le poète au « sépulcre », comme s’il ne pouvait y avoir de vie en dehors de son amour. Le registre est donc celui de l’emphase, même s’il s’agit là d’une rhétorique relativement traditionnelle : il est courant de parler de « feu » pour parler de passion.

Les tercets tirent la conséquence de cet état de fait, en évoquant non plus la relation amoureuse mais la position d’auteur du poète. Ce dernier ne cherche pas la gloire d’un Homère, il ne s’attend pas à une renommée universelle ni à une longue postérité. En somme, le premier tercet répond au premier quatrain, et le deuxième tercet au deuxième quatrain. Le poète, qui a décrit son tourment dans le deuxième quatrain, affirme ainsi dans le deuxième tercet qu’il veut inspirer de « l’amitié » et de la « pitié », autrement dit de la compassion. L’ensemble de son argumentation vise à légitimer cette poésie du tourment amoureux, jugée tout aussi digne d’intérêt que la grande poésie homérique, quoique sur un mode mineur, où il ne s’agit plus de faire rimer les « vers » avec « l’Univers », mais, plus modestement, d’émouvoir le lecteur.

*

Ces poèmes ont au départ été choisis relativement au hasard, en tant que pièces liminaires de recueils dont le titre est Les Amours. Ils se révèlent finalement posséder un certain nombre de points communs : la forme sonnet, la référence à Cupidon, la peinture de sentiments douloureux inspirés par un amour impossible… Ces différents éléments peuvent d’ailleurs être considérés comme des topoï de la poésie amoureuse. J’espère que ces poèmes vous auront plu et que cet article vous aura permis de découvrir des poètes que vous ne connaissiez peut-être pas. J’espère aussi que vous avez apprécié cette petite incursion dans des siècles plus anciens.

À DÉCOUVRIR AUSSI
► XVIe siècle
Le poème d’à côté : Joachim du Bellay
Ronsard ou l’amour en sonnets
Un thème, trois poètes
L’ardeur ronsardienne
Connaissez-vous Clément Marot ?

► XVIIe et XVIIIe siècles
Connaissez-vous Fabre d’Églantine ?
Voltaire et les catastrophes naturelles : le Poème sur le désastre de Lisbonne
Connaissez-vous André Chénier ?
Ulysse conté par La Fontaine
La Cigale dans tous ses états

Image d’en-tête : Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, 1485, via Wikipédia.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s