Jaccottet : « Que descende la neige »

Je voudrais commenter aujourd’hui un poème qui m’est cher. C’est l’un des plus beaux textes de À la lumière d’hiver, un recueil publié en 1994 par Philippe Jaccottet chez Gallimard, dont un extrait se retrouve d’ailleurs cité à la fin des Pas sur la neige de Jean-Michel Maulpoix.

Voici donc le poème en question, ici cité au format image, afin de pouvoir reproduire ses effets de mise en page :

Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver, Paris, Gallimard,
coll. « poésie », 1994, p. 96.

Chez Philippe Jaccottet, la neige ne tombe pas : elle descend. Il ne s’agit pas d’une chute, mais comme d’un don, venu d’en-haut, offert au monde pour l’apaiser. Le « tout cela » peut désigner les pages qui précèdent, qui ont évoqué notamment la douleur du deuil ; il peut renvoyer plus largement à l’ensemble des choses du monde, progressivement recouvertes par la neige. Le ton est celui de la prière. Le poète invoque la neige comme une bienfaitrice. Les notations circonstancielles « lentement » et « tout au long du jour » soulignent le caractère paisible de la neige. L’incise « elle qui parle toujours à voix basse » ajoute encore à la douceur de cette neige. Ce que le poète demande à la neige, c’est de faire « le sommeil des graines » : la neige endort le monde qu’elle recouvre, elle le plonge dans une douce hibernation, mais les « graines » sont déjà une promesse de printemps. En somme, la neige prépare déjà le printemps dans le secret de sa blanche couverture.

La deuxième strophe nous rappelle que, au sein même de cette atmosphère neigeuse, le soleil est toujours présent. Il n’apparaît certes mais en permanence, mais demeure présent tout de même, ne serait-ce que par intermittence, dans les moments où la neige « se lasse ». Il est tentant de voir dans cette image du soleil le symbole d’une transcendance qui, soudain, devient « visible », même si ce n’est que pour un court « moment ». La forme verbale « nous saurions » marque l’assurance de la certitude : la présence du soleil est chose sur laquelle l’on peut compter, même au plus noir de l’orage. L’écran ne masque pas totalement la lumière de la « bougie ».

La troisième strophe fait alors apparaître un « visage » par-delà la neige. Visage d’outre-tombe, il est très probablement celui d’une personne défunte. Mais le « ressouvenir » de ce visage ne suscite plus une douleur déchirante. La neige a apaisé le deuil. Il y a certes encore des « larmes », mais plus de cris. Ce visage et ce regard sont « limpides », « fidèles », « d’une clarté bleue ». Parler de joie serait peut-être excessif, et pourtant il y a bien de la joie dans le souvenir de ce beau visage serein qui semble comme surgir de la neige. Et c’est grâce à ce souvenir désormais apaisé que le poète peut retrouver le registre de la louange. Car si le poème commençait par une prière, il se termine par une louange, un remerciement adressé à ce regard bleu qui, malgré la distance de la mort, continue d’accompagner le poète.

On peut admirer la beauté de ces vers libres qui, avec une grande simplicité, sans aucune surenchère d’effets superflus, parvient à suggérer l’idée d’une sérénité capable d’advenir malgré la détresse du deuil. La neige sublime l’ensemble de ce poème par sa présence protectrice. Elle est une couverture pour l’hiver, une promesse de printemps, un écrin pour la lumière du soleil. Et c’est à travers ses flocons que ressurgit le souvenir de l’être disparu, un souvenir désormais teinté de douceur, qui invite à la louange plutôt qu’à la déploration.

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