Connaissez-vous « Massimila Doni » ?

Honoré de Balzac, comme sans doute aussi Victor Hugo, quoique pour des raisons différentes, souffre quelque peu de sa réputation. Écrivain prolifique et ambitieux, Balzac aimait à comparer sa Comédie humaine à l’État civil. C’est dire la dimension totalisante d’une œuvre qui prétendait embrasser l’ensemble du réel et en rendre compte avec objectivité. Cet aspect « réaliste » ne fait pas franchement rêver : c’est pourtant souvent celui par lequel on commence à présenter Balzac. En rester là revient à dresser un portrait austère qui ne rend pas justice au génie l’un de nos plus grands romanciers. Il y a, chez Balzac, de l’humour, de la tendresse, de l’exotisme, de l’aventure, de l’espionnage, de la fantaisie, et même du fantastique. Je voudrais aujourd’hui vous présenter Massimila Doni, qui n’est pas l’un de ses romans les plus connus, et qui est pourtant digne d’intérêt.

Un décor vénitien

Palais vénitiens (Pixabay)

Une première bonne raison d’aller lire ce petit roman, c’est qu’il se déroule à Venise, avec tout ce que cela suppose d’exotisme. Situer l’histoire en Italie, c’est extraire le lecteur de sa réalité quotidienne française, c’est lui parler d’un ailleurs qu’il peut rêver à loisir. Choisir plus précisément la ville de Venise, avec ses canaux, ses gondoles, ses palais, sa place Saint-Marc et son opéra, c’est offrir au lecteur le cadre d’une ville mythique. C’est un procédé particulièrement efficace, et dont sauront se souvenir, notamment, les scénaristes des films de James Bond !

Une histoire d’amour

Une deuxième bonne raison de lire ce livre, c’est qu’il raconte une histoire d’amour entre le personnage principal, Emilio Memmi, et la belle Massimila Doni, duchesse de Cataneo. Emilio est un noble désargenté, qui rêve d’une vie d’amour, de gloire et de piraterie, mais qui n’ose s’ouvrir à celle qu’il aime. Comment parviendra-t-il à faire de cet amour idéalisé une relation concrète et véritable ?

Je ne vous en raconte pas plus, mais je vous propose un extrait du début, cité d’après Wikisource :

« Étendue sur un sopha, vers onze heures du matin, au retour d’une promenade, et devant une table où se voyaient les restes d’un élégant déjeuner, la duchesse Cataneo laissait son amant maître de cette mousseline sans lui dire : chut ! au moindre geste. Sur une bergère à ses côtés, Emilio tenait une des mains de la duchesse entre ses deux mains, et la regardait avec un entier abandon. Ne demandez pas s’ils s’aimaient ; ils s’aimaient trop. Ils n’en étaient pas à lire dans le livre comme Paul et Françoise ; loin de là, Emilio n’osait dire : lisons ! A la lueur de ces yeux où brillaient deux prunelles vertes tigrées par des fils d’or qui partaient du centre comme les éclats d’une fêlure, et communiquaient au regard un doux scintillement d’étoile, il sentait en lui-même une volupté nerveuse qui le faisait arriver au spasme. Par moments, il lui suffisait de voir les beaux cheveux noirs de cette tête adorée serrés par un simple cercle d’or, s’échappant en tresses luisantes de chaque côté d’un front volumineux, pour écouter dans ses oreilles les battements précipités de son sang soulevé par vagues, et menaçant de faire éclater les vaisseaux du cœur. »

On admirera, dans ce paragraphe, la façon dont Balzac parvient à traduire l’admiration pudique du jeune homme pour la belle femme. Il suffit de trois mots très simples pour caractériser cet amour : « Ils s’aimaient trop ». L’auteur développe ensuite un portrait physique où dominent le regard et la chevelure perçus à travers la focale du jeune homme en émoi.

Des passages comiques

Une troisième bonne raison de lire Massimila Doni, c’est que la nouvelle contient des passages assez comiques. Balzac, comme d’ailleurs Hugo, sait que la vie, la vraie vie, est toute de contrastes, la laideur côtoyant volontiers la beauté, et le grotesque s’invitant souvent à proximité du sublime. Aussi, après ce passage où Balzac nous décrit la pureté d’un amour absolu, vient une autre séquence beaucoup plus prosaïque.

« Le Verrou » de Fragonard (Wikipédia)

Emilio est entré discrètement dans le palais de Massimila. Il est étonné de le voir entièrement redécoré, mais il met cela sur le compte d’une fée bienveillante qui aurait réalisé l’un de ses vœux les plus secrets. Il voit des victuailles, et, supposant que ce repas a été dressé pour lui sur l’ordre de Massimila, il se met à manger avant de s’endormir. Il est réveillé en sursaut par les véritables propriétaires de la chambre, à savoir la cantatrice Clara Tinti et le duc de Cataneo, époux de Massimila et protecteur de Clara Tinti. Il s’agit là d’un quiproquo qui n’aurait pas déparé dans une pièce de Molière. Si le palais est redécoré, c’est que le duc voulait offrir le plus grand confort à sa cantatrice, et ce somptueux repas dressé dans cette magnifique chambre était pour eux, non pour Emilio.

Le lecteur ne comprend tout cela qu’après coup, malgré la distance ironique du narrateur :

« Il se rencontre quelques riches organisations sur lesquelles le bonheur ou le malheur extrême produit un effet soporifique. Or, sur un jeune homme assez puissant pour idéaliser une maîtresse au point de ne plus y voir de femme, l’arrivée trop subite de la fortune devait faire l’effet d’une dose d’opium. Quand le prince eut bu la bouteille de vin de Porto, mangé la moitié d’un poisson et quelques fragments d’un pâté français, il éprouva le plus violent désir de se coucher. Peut-être était-il sous le coup d’une double ivresse. Il ôta lui-même la couverture, apprêta le lit, se déshabilla dans un très joli cabinet de toilette, et se coucha pour réfléchir à sa destinée. »

Le narrateur se moque ici de son personnage, trop idéaliste, trop naïf, et trop glouton. La scène où Emilio est réveillé par l’arrivée de la cantatrice et du duc est également savoureuse :

— Vous ai-je appris à garder un homme dans votre lit ? Vous ne méritez ni mes bienfaits, ni ma haine.

— Un homme dans mon lit ! s’écria Clarina en se retournant vivement.

— Et qui a familièrement mangé notre souper, comme s’il était chez lui, reprit le duc.

— Mais, s’écria Emilio, ne suis-je pas chez moi ? Je suis le prince de Varèse, ce palais est le mien.

Voilà, donc, l’étonnante scène de première rencontre entre la cantatrice Clara Tinti et le jeune prince idéaliste. Bien entendu, les deux personnages seront amenés à se revoir, et dans un lieu qui n’est pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de l’opéra…

L’opéra

Un opéra à l’italienne (Pixabay)

Une quatrième bonne raison de lire ce livre, c’est qu’il parle d’opéra. Et, plus qu’en parler, il nous fait vivre l’opéra, le spectacle tel qu’il pouvait être admiré, ressenti, commenté par les Vénitiens de l’époque. L’opéra n’est pas seulement la toile de fond de l’intrigue, ce n’est pas seulement un décor ajouté comme un vernis superficiel à l’histoire pour la rendre plus piquante : c’est véritablement l’opéra qui contribuera à la progression de l’intrigue.

Aussi Balzac nous raconte-t-il par le menu une représentation, associant ce qu’il se passe sur scène et dans les loges, et faisant disserter ses personnages sur l’opéra auquel ils assistent, et proposant une réflexion approfondie sur l’opéra. La lecture de ces passages fait surgir à l’esprit des images cinématographiques : on imagine les riches spectatrices avec leurs robes splendides et leurs jumelles, épiant tant ce qu’il se passe dans les loges voisines que sur scène. Les cinéastes ignorent peut-être ce qu’ils doivent à Balzac !

*

Je ne vous en raconte pas davantage : je ne voudrais pas trop déflorer l’histoire. Si la lecture à l’écran ne vous rebute pas trop, sachez que vous pouvez lire gratuitement le roman sur Wikisource. En attendant, j’espère vous avoir donné envie de le lire, et avoir un peu dépoussiéré l’image parfois austère que certains élèves retiennent de Balzac.

5 commentaires sur « Connaissez-vous « Massimila Doni » ? »

  1. Oui je l’ai lu il y a longtemps et mon prof de Khâgne s’est même étonné que je le connaisse (ce qui finalement est assez méprisant comme si les étudiants ne lisaient pas tous seuls). Mais cette histoire d’impuissance causée par une trop grand passion sur fond d’amour du chant est assez inattendue chez Balzac. Je ne me souviens plus si Massimila était bien une chanteuse d’opéra et si le héros amoureux était un musicien lui aussi. Il faudra que je le relise

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