Le poème d’à côté: Guillaume Apollinaire

Si l’on en croit « France Culture », l’un des poèmes les plus célèbres de Guillaume Apollinaire est « Mai », deuxième poème de la série des « Rhénanes ». Dans la logique de la rubrique « Le poème d’à côté », je voudrais aujourd’hui vous faire découvrir le poème qui précède dans Alcools, à savoir « Nuit rhénane ».

Les « Rhénanes »

Le poème d’à côté

« Mai » et « Nuit rhénane » appartiennent tous deux à la suite des « Rhénanes ». Ce sont des poèmes qu’Apollinaire a écrits entre 1901 et 1903, à une période où il était précepteur chez la vicomtesse de Milhau (en Allemagne, donc). C’est aussi la période où le poète était amoureux de Annie Playden, la gouvernante anglaise de l’enfant à qui il donnait des cours.

Dans « Mai », le poème, qui aurait pu se contenter de chanter la « reverdie » du printemps, est vite rattrapé par un fort sentiment de mélancolie. Les motifs de l’éloignement, des pleurs, du flétrissement ternissent ce que les fleurs auraient pu avoir de « joli » et de joyeux. Citons un extrait de ce poème :

« Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
« 

Vous trouverez l’intégralité du poème sur le site Wikisource.

Dans la logique de la rubrique « Le poème d’à côté », je propose que nous nous intéressions davantage au poème qui précède. Il s’agit de « Nuit rhénane ».

« Nuit rhénane »

« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire
« 

La forme de la chanson

En l’absence l’alternance entre refrains et couplets, ce poème n’adopte pas tout à fait la forme de la chanson. Cependant, il parle d’une chanson et, ce faisant, adopte également certaines caractéristiques de ce genre. En l’absence de ponctuation et de guillemets, on ne saurait dire si certains vers correspondent au discours direct du batelier (une personne qui conduit un bateau sur une rivière), ou s’ils sont pris en charge par le locuteur.

L’invitation « Écoutez la chanson lente » peut être considérée comme une caractéristique de la chanson, les chanteurs ayant besoin d’un public. Les motifs du chant, de la danse et de la ronde peuvent également être associés au registre de la chanson. L’impératif « Debout chantez plus haut » rappelle combien les chanteurs aiment à interpeler leur public pour le faire réagir et participer.

Guillaume Apollinaire, 1916 (source : Wikipédia)

Le poème est également parcouru de répétitions : « mon verre » (en début et en fin de poème), la mention des « cheveux verts », l’évocation du « batelier ». Celles-ci peuvent faire penser aux refrains des chansons. La répétition successive « Le Rhin le Rhin » peut sans doute être interprétée en ce sens.

Il faut surtout prêter l’oreille aux échos sonores : le poème en est truffé. On remarquera ainsi la paronomase « flamme »/ »femmes » à la rime. La proximité phonétique de « ivre » et de « mirent » instaure une quasi rime interne avec le mot placé à l’hémistiche. Tout le vers est marqué par des assonances en [i] et des allitérations en [r] : « Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent« .

L’irruption de l’étrange

« Nuit rhénane » n’est cependant pas une chanson légère. Une vision étrange fait irruption dans la chanson du batelier : la « lune », les « cheveux verts », le nombre « sept » créent une impression d’étrangeté, à la limite du fantastique. La longueur exceptionnelle des cheveux ajoute encore à la dimension insolite de ces créatures féminines, dont on se demande bien vite si elles ne sont pas sorcières plutôt que femmes. Le « regard immobile » des « filles blondes » peut aussi, dès lors, être perçu comme inquiétant.

Les motifs de la danse et de la ronde conduisent ainsi le lecteur à penser à cet élément de culture populaire qu’est le sabbat nocturne des sorcières. L’expression « l’or des nuits » peut de même faire penser à « l’or du Rhin » et à la mythologie wagnérienne, dans la mesure où ce poème fait précisément partie de la série des « Rhénanes ».

L’expression métonymique « La voix chante toujours » efface la mention du batelier, conférant ainsi une certaine autonomie à cette voix qui, dès lors, semble ne plus émaner de nulle part, comme une voix mystérieuse et fantastique. Le terme de « fées », qui précise ce que sont ces jeunes filles, et l’utilisation du verbe « incanter », d’usage littéraire et signifiant « enchanter au moyen d’incantations » (TLFi), confirment le caractère fantastique de ces personnages.

Une ivresse triste

Le poème commence et se termine par la mention du « verre » de vin. Cet effet de reprise est aussi, sans doute, un effet de clôture, donnant l’impression d’un enfermement dans cette ivresse qui n’est guère joyeuse.

La « chanson lente » du batelier invite certes à danser et chanter, mais la tristesse et la peine s’invitent à mots cachés dans le poème. Le subjonctif de souhait « Que je n’entende plus » donne l’impression que le « chant du batelier » est trop douloureux à entendre. L’impératif « et mettez près de moi toutes les filles blondes » peut laisser penser que ce besoin d’un bel entourage est destiné à faire oublier une tristesse intérieure.

La précision « à en râle-mourir », à la formulation étrange, fait de cette chanson une complainte, davantage qu’un air entraînant. La comparaison avec « un éclat de rire » n’atténue pas l’idée de destruction contenue dans « mon verre s’est brisé », ce rire pouvant alors être, tout aussi bien, une forme de sarcasme, ou ce que l’on appelle familièrement « rire jaune ». De fait, l’isolement de ce dernier vers marque un sentiment de rupture, de brisure, voire de solitude.

*

Ce poème témoigne de la grande force mélancolique du lyrisme d’Apollinaire, lequel puise dans le genre de la chanson et dans le fantastique populaire la matière d’un poème où la peine et la tristesse sont rendues peut-être plus vives encore de n’être pas explicitement dites, mais où le chant, la danse et le rire ont quelque chose d’énigmatiquement dissonant.

Image d’en-tête : Otso Viiskanta de Pixabay.

3 commentaires sur « Le poème d’à côté: Guillaume Apollinaire »

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