Poésie et bonheur

Nous sommes habitués à nous faire du poète l’image d’un être tourmenté, malmené par sa sensibilité exacerbée, assailli par des émotions contradictoires, hanté par une quête de l’indicible qui ne lui laisse aucun répit. Associer poésie et bonheur ne va donc pas de soi. C’est pourtant la problématique choisie par un colloque international conjointement mené par les universités de Nice et de Naples. Côté niçois, c’est une équipe menée par Josiane Rieu, spécialiste de la poésie du XVIe siècle, qui s’est penchée sur la question. De ce colloque qui s’est déroulé ce vendredi 21 février 2020 à la Faculté des Lettres de Nice, je n’ai pu assister qu’aux interventions de l’après-midi, et c’est donc de ces cinq exposés que j’entends rendre compte à présent.

1. Béatrice Bonhomme :
La poésie, un oui à la vie

La première intervention de l’après-midi était celle de Béatrice Bonhomme, professeur de littérature française du XXe siècle à l’université de Nice, saluée pour son œuvre poétique et critique par les prix Senghor (2016) et Vénus Khoury-Ghata (2019). Elle dirige depuis 1994 la revue Nu(e) qui a consacré de nombreux numéros à la poésie contemporaine. Elle fait également partie des fondateurs de la Société des lecteurs de Pierre Jean Jouve.

Pour Béatrice Bonhomme, si l’on associe souvent la poésie à la plainte, elle rencontre aussi le bonheur, et c’est en s’appuyant principalement sur les œuvres de Ponge, Guillevic et Bancquart qu’elle entend le montrer.

Le bonheur est d’abord, en poésie, ce plaisir archétypal, cette jouissance des mots et du langage qui se rencontre notamment chez un Ponge. On sait combien le poète tirait un plaisir jubilatoire du jeu avec les mots et avec leurs sonorités. Ce bonheur tient au fait que, en poésie, les mots ne sont pas seulement des idées : ils sont liés au corps, à ses pulsations, à ses rythmes.

Le bonheur en poésie s’explique aussi par la grande disponibilité des poètes au monde qui les entoure. Loin de s’exiler dans une tour d’ivoire, ils sont en relation avec tous les éléments du monde. La poésie n’est pas seulement une activité parmi d’autres, elle est une manière de vivre, à l’écoute des sensations qui parviennent du monde. En résulte le bonheur de se trouver en vibration avec le monde, d’être comme envahi par l’univers. Béatrice Bonhomme parle ainsi de « porosité » pour décrire cet échange entre le moi et le monde. Guillevic écrit : « Je ne suis pas face au monde, je suis en lui ».

Ce lien avec le monde implique corollairement un lien avec l’autre. Le lyrisme a longtemps été considéré comme un simple cri du moi. Or, il est aujourd’hui bien établi qu’il est aussi et surtout lien avec l’autre. Pour Béatrice Bonhomme, le fond du lyrisme est impersonnel et c’est ce qui le rend partageable. Ce que nous avons de plus intime est paradoxalement ce que nous avons de plus universel.

La poète Marie-Claire Bancquart (Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

Ce bonheur que l’on trouve dans la poésie permet de dépasser la souffrance, de surmonter le deuil ou encore vivre malgré la maladie, comme cela a été le cas de Marie-Claire Bancquart, qui a passé une grande partie de son enfance alitée et plâtrée en raison d’une tuberculose osseuse. Cette souffrance l’a peut-être rendue davantage sensible à la beauté des choses, aux rencontres avec les choses simples du quotidien, avec l’animal, le végétal, le minéral. C’est ainsi que la poésie de Marie-Claire Bancquart présente une forte dimension cosmique.

Ce bonheur tiré de la communication avec le monde nous rappelle que, pour Michel Deguy, « la poésie n’est pas seule ». Aussi Béatrice Bonhomme souligne-t-elle les liens de la poésie avec la musique, avec la peinture, avec le théâtre, mais aussi avec la philosophie, pour finir par évoquer le rapport entre poésie et sacré, le poète se sentant en contact avec l’infini.

2. Vincent Tasselli :
Le bonheur chez Marguerite Duras

C’est un univers poétique différent qu’aborde Vincent Tasselli, docteur ès lettres et professeur certifié, auteur d’une thèse sur Marguerite Duras. Le titre complet de son intervention dit assez la relation paradoxale de la grande romancière avec le bonheur : « Le bonheur, c’est-à-dire morte un peu… »

Marguerite Duras rapproche l’écriture d’une quête initiatique, d’une traversée de la nuit, mais sans Dieu, ce qui permet de parler d’une forme de théologie négative. « Je suis vide, et puis ça passe par un sentiment de bonheur, c’est-à-dire morte un peu. » écrit la grande écrivaine, qui ajoute, dans L’été 80 : « On écrit toujours sur le corps mort du monde, comme sur le corps mort de l’amour. »

La rue Duras à Paris
(Wikipédia)

Il y a chez Marguerite Duras, explique Vincent Tasselli, une quête de l’unité perdue correspondant à l’enfance indochinoise. Mais s’il y avait peut-être une forme de croyance en Dieu pendant l’enfance, celle-ci disparaît ensuite, et l’on rencontre chez Marguerite Duras un bonheur de tout détruire. « Détruire, dit-elle. »

Ce bonheur de détruire explique son goût pour la réécriture. Marguerite Duras est en effet connue pour avoir sans cesse retravaillé les mêmes motifs, comme si tous ses romans participaient en définitive de la même tentative, comme s’il n’y avait jamais eu chez elle qu’un seul et unique projet dont les différentes publications constitueraient des approches successives, jusqu’au bonheur d’atteindre la simplicité.

Créer passe donc, chez Marguerite Duras, par une entreprise jubilatoire de destruction qui correspond à une forme de transmutation alchimique. Le but de Marguerite Duras serait, selon Vincent Tasselli, de remonter à un temps sans temps, à un monde avant Dieu, avant l’ordonnancement du monde par le Logos, une matrice originelle définie simplement par le chaos, l’indistinction. Une kénose à rebours de Dieu. Après la mort, le bonheur.

Marguerite Duras n’écrit qu’un mythe, une fin des temps sans Dieu et sans jugement dernier, un rien positif qui est le bonheur durassien. Il y a donc une forme de jubilation de la création détruite au moment même de sa création, un tabernacle débarrassé de toutes les croyances.

3. Véronique Magri
« Frères migrants : les fulgurances de la beauté ou le chemin du bonheur »

Patrick Chamoiseau (Wikipédia)

Véronique Magri, qui enseigne la langue française et la stylistique à l’Université de Nice, consacre son intervention à Patrick Chamoiseau, écrivain martiniquais né en 1953 à Fort-de-France, et, en particulier, à l’un de ses récents ouvrages intitulé Frères migrants, paru aux éditions du Seuil en 2017.

Chez Patrick Chamoiseau, l’accès au bonheur n’est pas une entreprise seulement individuelle, elle est indissociable d’une politique et d’une esthétique. Aussi Véronique Magri envisage-t-elle de traiter du bonheur chez Chamoiseau en évoquant successivement une poétique de la relation, une poétique du chant et une poétique de l’image.

La relation est la base de l’écriture poétique, et Chamoiseau en fait aussi le soubassement de sa politique. Cette poétique de la relation s’illustre, d’un point de vue stylistique, par l’usage de néologismes formés grâce à des tirets : le recours au mot-valise permet d’instaurer un raccourci lexical et sémantique, en mettant en relation des référents que l’on n’a pas l’habitude de considérer comme étant associés. Chamoiseau parle ainsi du « juste-vivre au monde ». Il use aussi de jeux de mots grâce à des paronymes : il rapproche solitaire et solidaire, comme il oppose mondialité et mondialisation. Le bonheur naît ainsi du partage, de la diversité, d’une horizontale plénitude du vivant, sans transcendance.

Pour Véronique Magri, Patrick Chamoiseau met aussi en œuvre une poétique du chant. Celle-ci apparaît par l’usage du rythme de la litanie et de l’énumération, permettant de réunir le disparate au sein d’une même unité syntaxique. Il use de l’anaphore et de l’épiphore. Ces répétitions anaphoriques marquent une pulsion de vie, et remplacent la prosodie de la poésie versifiée dans le rythme de la prose. De plus, les anaphores apparaissent comme des élans renouvelés du chant, elles structurent l’imaginaire comme un récitatif sacré. Une lecture tabulaire s’insinue ainsi dans la lecture linéaire. Au-delà de la juxtaposition, le recours à l’anaphore construit une unité supérieure, une mise en musique du texte, grâce au jeu des symétries et des oppositions.

Véronique Magri note également un fréquent recours à l’absence d’article devant les noms. Si l’on peut y voir un emprunt au créole, il s’agit aussi d’orienter vers l’abstraction et le symbolisme, de se détacher du particulier. Le substantif, ce qui porte littéralement la substance des choses, est ainsi laissé dans une plus grande virtualité. Patrick Chamoiseau recourt aussi volontiers à la nominalisation de l’adjectif. Il parle de « l’inattendu », de « l’imprévisible », de « l’impensable ». Cette volonté d’abstraction se lit comme un envol vers le symbolique, cela permet de renouer vers ce qui mène au bonheur. Patrick Chamoiseau invite au réveil des consciences et somme son lecteur d’être un acteur du monde.

Véronique Magri souligne enfin l’importance d’une poétique de l’image chez Patrick Chamoiseau. Elle relève en particulier deux métaphores essentielles : celle du rhizome, empruntée à Deleuze, et celle des lucioles. Elle rappelle que la métaphore n’est pas simplement une comparaison sans « comme », elle est une nouvelle manière de voir le monde. L’image du rhizome permet ainsi d’évoquer la mise en réseau de toutes les cultures, et la poésie comme un « bonheur en archipel ». Quant aux lucioles, elles n’éclairent qu’elles-mêmes, et cependant elles finissent par illuminer la nuit.

4. Sylvie Ballestra-Puech :
« Raisons de vivre heureux : la fonction thérapeutique de la poésie selon Ponge »

Francis Ponge est une voix majeure de la poésie française du XXe siècle. Sylvie Ballestra-Puech, qui enseigne la littérature comparée à l’Université de Nice, a intitulé son intervention en reprenant le titre de l’un des textes de Ponge, écrit en 1929-1930 et publié en 1948. Raisons de vivre heureux est, selon elle, un texte programmatique, qui pose les jalons d’une poétique du bonheur à laquelle il restera fidèle pendant toute sa carrière.

Ponge, qui est un épicurien dans l’âme, accorde une grande importance au bonheur, comme l’ont relevé des critiques tels que Jean Tortel, Claude Evrard ou encore Jean-Michel Maulpoix. Chez Ponge, la poésie a une fonction vitale. Il ne faut pas oublier que le poète écrivait dans une période troublée, à savoir les années vingt et trente, marquées par un contexte politique et social très chargé. On comprend ainsi que Ponge ait pu être dégoûté par la vie et par une utilisation du langage comme instrument de domination idéologique. Il va donc falloir lutter contre ce dégoût du monde et du langage. C’est en cela que la poésie a une fonction vitale : elle peut littéralement sauver du suicide.

Le mot contemplation accompagne toute la carrière de Ponge, qui refuse de considérer comme un mal l’envahissement par les choses. Le poète se laisse au contraire volontiers pénétrer par les choses, afin de tout redécouvrir comme pour la première fois. Cette posture contemplative, il entend la partager aux autres par l’écriture. Aussi le poète assigne-t-il à l’écriture le rôle de conserver la joie produite par la contemplation, qu’il s’agisse de la contemplation d’un tableau ou de celle du temps. Dans un énoncé en forme de chiasme, Ponge enserre le présent au milieu de deux évocations du souvenir. Ponge se positionne par rapport à deux traditions : selon l’une, il s’agit d’immobiliser le temps pour jouir du présent (c’est le fameux Carpe Diem, le Ô temps suspends ton vol), et selon l’autre, d’atteindre à l’éternité (pour reprendre une autre formule latine : exegi monumentum aere perennius). Chez Ponge, pas d’immobilisation du temps, c’est dynamique : le bonheur de la contemplation passée doit rester un outil pour vivre dans les instants présents difficiles.

Un « petit saurien »
(Image par Schwoaze de Pixabay)

Et c’est le langage qui doit communiquer ce bonheur. Aussi y a-t-il chez Ponge des « bonheurs d’expression », une volonté de bâtir « un nouvel idiome ». Cela ne veut pas dire que le poète se satisferait pleinement de ses trouvailles poétiques : bien au contraire, il s’en estime fréquemment déçu, mais, dit-il, quand il entend ses propres textes lus par d’autres, c’est toute autre chose. Il y a malgré tout chez Ponge un plaisir à jouer avec les mots et avec leurs sonorités, d’où l’importance de la syllepse, figure qui rassemble. Le langage retrouve alors la fraîcheur revigorante de la sensation, comme c’est le cas dans cette façon touchante de traiter un lézard de « petit saurien » !

5. Sandrine Montin :
Éthique de la joie chez Audre Lorde

Audre Lorde
(Par K. Kendall, Wikipédia)

Sandrine Montin connaît bien l’œuvre d’Audre Lorde, puisqu’elle fait partie d’une équipe de chercheurs qui se sont donné pour mission de traduire son œuvre. Née en 1934 à Harlem de parents antillais, Audre Lorde est une écrivaine qui s’est engagée dans les mouvements de reconnaissance des droits civiques et dans des luttes féministes. Trois ouvrages sont au centre de l’intervention de Sandrine Montin : le recueil poétique intitulé Charbon (Coal), et les essais La poésie n’est pas un luxe et De l’érotisme comme puissance. Alors, qu’est-ce que le bonheur pour Audre Lorde ?

On pourrait dire, d’abord, que, pour Audre Lorde, le bonheur est confiance en soi. Celle-ci ne va pas de soi, quand on est une jeune fille noire qui a intériorisé le regard négatif jeté par la culture blanche. La poète invente un mot, « trustless », qui semble signifier tout à la fois le fait d’avoir perdu confiance et d’être indigne de confiance. La poésie est alors ce qui permet de dépasser ce stigmate et de retrouver confiance. La poésie, loin d’être un luxe, est ainsi une nécessité vitale, permettant de nommer ce qui était resté jusqu’alors impensé. Le recueil Charbon manifeste au contraire une certaine confiance en soi, et la phrase « take my word for jewel » (jeu de mot avec une expression signifiant « tu peux me croire sur parole ») suggère que le charbon est devenu diamant.

Le bonheur est aussi lié à l’érotisme, un érotisme qui relève de la jouissance physique mais aussi de la connaissance par le corps, un érotisme qui n’est pas gratuit puisqu’il se colore d’images politiques, comme le « retour vers la maison » qui évoque un dépassement de l’esclavage, une nouvelle traversée de l’Atlantique jusqu’à retrouver la « maison ». Dans son essai sur l’érotisme, la femme, identifiée par les hommes comme dangereuse, aurait été contrainte de restreindre l’érotisme à la seule dimension sexuelle, alors qu’il va bien au-delà. Il faudrait alors vivre à la mesure de cette joie. Le bonheur est création, poiesis, la sensation se partageant grâce au langage. La poésie est un « pont qui traverse nos peurs de ce qui n’est pas encore advenu. »

*

Cette demi-journée a été, on le voit, très riche par la diversité des auteurs évoqués et, simultanément, par la possibilité d’entrevoir des liens entre leurs différentes conceptions du bonheur. Un bonheur qui n’est pas simplement un état, acquis ou à conquérir, mais un processus actif auquel la création poétique est amenée à prendre part, puisqu’il importe de partager le bonheur, de le communiquer à tous et à toutes, et que le langage en est un merveilleux moyen, à condition peut-être d’en faire un usage particulier, poétique, donc. Je me réjouis, pour ma part, de ce que la recherche universitaire s’empare de cette question du bonheur, dépoussiérant le vieux stéréotype du poète qui ne saurait être que tourmenté, incompris et malheureux, et montrant que la poésie ne vise pas seulement le bonheur de quelques happy few, mais bien celui de tous, si bien que le bonheur en poésie se révèle une question tout à la fois esthétique, éthique et métaphysique.

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Image d’en-tête : des tulipes (Image par Hans Braxmeier de Pixabay)

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