Le théâtre d’aujourd’hui

La plupart d’entre nous connaît mieux le théâtre d’il y a quatre siècles que celui d’aujourd’hui. Nous avons tous déjà lu, de gré ou de force, une pièce de Molière, de Racine ou de Hugo, mais nous sommes souvent peu au fait du théâtre d’aujourd’hui. Nos connaissances s’arrêtent souvent aux années cinquante, marquées d’une part par Sartre et Camus, d’autre part par les Beckett, Ionesco et consorts. Ce qui laisse à peu près 70 ans de création théâtrale à explorer…

Bien souvent, les ouvrages généraux n’abordent pas la création la plus récente. C’est dans un petit livre de Jean-Pierre Ryngaert que j’ai trouvé mon bonheur, et c’est principalement de cet ouvrage que je tire les informations qui vont suivre, même si j’ai lu aussi le livre de Geneviève Serreau sur Le Nouveau Théâtre, et d’autres encore.

1. Le théâtre dit « de l’absurde »

Samuel Beckett (Wikipédia)

Les ouvrages généraux se terminent souvent avec les dramatuges d’après-guerre, ceux qui remettent en cause les principes traditionnels du théâtre. Ainsi, par exemple, il est bien difficile de résumer En attendant Godot de Beckett, tant il est vrai que l’intérêt de la pièce ne réside pas dans son action, mais dans l’écriture d’un langage de l’attente, où le rire et le tragique se mêlent indissociablement. On parle généralement de « théâtre de l’absurde » pour désigner ce théâtre, on peut lui préférer l’expression de « Nouveau Théâtre ».

Le Nouveau Théâtre, dont les principaux auteurs sont Beckett, Ionesco et Adamov, tous étrangers s’exprimant en langue française, remet en question la logique de l’intrigue et souligne l’importance du corps, emprisonné dans Oh les beaux jours de Beckett, altéré par une insidieuse transformation dans Rhinocéros de Ionesco. Le langage n’est plus guère destiné à communiquer de façon efficace, mais manifeste au contraire les limites de la raison, les défaillances de la logique, le vide d’un langage purement phatique. Pensons au soliloque de Lucky dans En attendant Godot : c’est la seule fois où il intervient dans la pièce, dans une longue intervention logorrhéique qui parodie le discours scientifique, théologique et philosophique. Pensons également à Winnie qui, dans Oh les beaux jours, craint de se retrouver seule à parler sans pouvoir être entendue, dans un véritable « désert ». Pensons encore à la dernière scène de La Cantatrice chauve de Ionesco, où le langage se délite en une succession de sons et d’onomatopées d’où toute signification semble apparemment exclue.

2. La postérité du Nouveau Théâtre

Jean Genet (Wikipédia)

Parmi les auteurs qui s’inscrivent dans le mouvement du Nouveau Théâtre et dans son immédiate postérité, on peut évoquer les noms de Jean Tardieu, qui fait du langage le personnage de ses pièces, de Boris Vian, dont la pièce Les Bâtisseurs d’empire fait intervenir un étrange « schmürtz », de Nathalie Sarraute, qui scrute les interstices de la conversation, de Jean Genet, auteur notamment des Bonnes et du Balcon, et l’on pourrait parler aussi de Roland Dubillard, de François Billetdoux, et de Fernando Arrabal.

  • J’ai déjà évoqué dans un précédent article les amusants jeux de langage que l’on trouve dans le théâtre du Professeur Froeppel, de Jean Tardieu. Cet ouvrage rassemble des pièces assez courtes, où, tantôt, les personnages sont incapables de terminer leurs phrases, tantôt, remplacent un mot par un autre… L’humour naît de ces jeux de langage qui transforment des phrases banales en énoncés hilarants. Ainsi, la phrase « Ciel, mon mari ! », qui est une sorte de cliché théâtral, devient-elle, sous la plume de Tardieu, « Ciel, mon lampion ! »
  • J’ai également consacré un article aux Bonnes et au Balcon de Jean Genet. Les deux pièces sont très savoureuses. Il s’agit, dans les deux cas, de huis clos. Dans la première, deux domestiques jouent à prendre le rôle de leur maîtresse quand celle-ci est absente, et l’on se rend compte bien vite que ce jeu peut devenir très dangereux. Dans Le Balcon, l’action se situe dans un bordel où les clients viennent revêtir différents rôles pour assouvir leurs fantasmes.
  • Dans Les Bâtisseurs d’Empire de Boris Vian, la maison est occupée par une étrange créature appelée le « schmürtz ». Régulièrement, un bruit étrange pousse les occupants à passer à l’étage supérieur, et, à chaque fois, l’espace est plus petit qu’à l’étage précédent. Cette raréfaction de l’espace inscrit matériellement la tension tragique, même si la pièce est aussi, par certains aspects, assez drôle.
  • Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute peut s’inscrire dans la postérité du « Nouveau Théâtre » dans la mesure où les personnages ne portent pas de nom et sont simplement appelé H1 et H2. Le sujet de la pièce est en apparence banal — deux amis de longue date qui se retrouvent finissent par se disputer et par rompre –, mais ce sont précisément les petits riens, les micro-événements, qui intéressent la dramaturge.

3. L’évolution du théâtre
selon Jean-Pierre Ryngaert

Jean-Pierre Ryngaert découpe la deuxième moitié du XXe siècle en plusieurs périodes :

  • Les années cinquante et soixante sont marquées par un théâtre où la dimension politique est forte, qu’il s’agisse d’un théâtre d’inspiration brechtienne ou, au contraire, d’un théâtre plus « métaphysique ». On peut citer Les Coréens de Michel Vinaver (1956), Les Paravents de Jean Genet (1961), ou encore le nom d’Armand Gatti, auteur notamment de V comme Viêt-Nam.
  • L’année 1968 marque une deuxième période. C’est à cette période qu’apparaissent des spectacles d’un nouveau type, qui accordent une importance essentielle au corps, au geste, au cri, au travail scénique, notamment à travers le « groupe de Paradise now » et le « Living Theatre ». La distinction entre dramaturge et acteur s’estompe, certaines troupes créant leurs propres pièces. On peut mentionner la troupe des ouvriers de l’usine Alsthom-Bull-Belfort ou encore la « Troupe Z ».
  • Les années soixante-dix voient l’émergence d’un théâtre du quotidien, où la dimension politique se fait moins militante. L’Histoire ne disparaît pas, mais est observée avec une focale toute différente : on s’intéresse désormais au quotidien, aux situations de la vie courante, aux petites gens. On peut citer des auteurs comme Michel Vinaver ou Michel Deutsch.
  • Enfin, dans les années quatre-vingts, le contexte de dissolution des idéologies implique que le théâtre s’interroge sur lui-même : « pour quoi dire ? » Jean-Pierre Ryngaert parle de « perte du narratif », de « perte du sens », de dissolution de la « fable ».

Parmi les pièces de théâtre contemporaines que j’ai lues et qui m’ont plu, il me faut quand même citer celles de Bernard-Marie Koltès, en particulier Combat de nègre et de chiens qui est un formidable huis-clos tragique dans un espace africain hostile, et celles de Philippe Minyana, auteur d’une très intéressante réécriture de Phèdre sous le titre de Volcan.

Parmi les auteurs que je connais moins et que j’ai envie de découvrir plus profondément, il faut citer Jean-Luc Lagarce, Hélène Cixous, Valère Novarina

*

J’espère que ce petit aperçu vous aura intéressés et vous aura donné envie de lire certains des auteurs dont j’ai parlé, voire d’aller voir leurs pièces au théâtre. Pour des informations plus détaillées, je me permets de renvoyer aux autres articles de ce blog qui évoquent le théâtre, ainsi qu’aux ouvrages dont je me suis principalement servi :

  • Geneviève Serreau, Histoire du « Nouveau Théâtre », nrf, Gallimard, collection « Idées », 1966.
  • Jean-Pierre Ryngaert, Lire le théâtre contemporain, Dunod, Paris, 1993, réed. Nathan, Paris, 2000.
  • Patrice Pavis, Le théâtre contemporain, analyse des textes, de Sarraute à Vinaver, Nathan Université, collection « Lettres Sup », Paris, 2002.

Image d’en-tête : Image trouvée via l’outil de recherche de Creative Commons.Image« Image » by neyssensas is licensed under CC BY-SA 2.0

3 commentaires sur « Le théâtre d’aujourd’hui »

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