Poésie et courage: Jean-Michel Maulpoix

Il ne vous aura pas échappé que le thème du prochain printemps des poètes allait être le courage. C’est pourquoi je publie depuis ces derniers mois toute une série d’articles sur ce thème. Car, en dépit peut-être de ce que les stéréotypes veulent faire croire, les poètes sont des êtres courageux. Aujourd’hui, je voudrais vous parler de Jean-Michel Maulpoix, dont l’œuvre permet d’aborder le thème du courage.

Être poète aujourd’hui

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

Être poète aujourd’hui n’a rien de facile. Nous vivons dans une époque qui accorde peu d’importance à cet art qui était naguère le premier d’entre tous. Les occasions de se décourager ne manquent pas. Pour les poètes eux-mêmes, la poésie, désormais, ne saurait aller de soi. Chez Jean-Michel Maulpoix, le lyrisme se fait donc critique. Lorsqu’il peint le portrait-robot du poète moderne et contemporain, il intitule son essai Le poète perplexe. Sans doute Jean-Michel Maulpoix partage-t-il avec nombre de ses contemporains l’impression que le poète d’aujourd’hui doit « en rabattre ». À la question « Éprouvez-vous une gêne à être qualifié de poète? », posée par la revue Sud, Jean-Michel Maulpoix répond « Oui ».

À ce compte-là, pourrait-on penser, mieux vaudrait peut-être laisser de côté la plume et le carnet. Sauf que, précisément, Jean-Michel Maulpoix ne renonce pas. Il s’obstine à poursuivre, encore et encore, le patient travail d’écrire, aussi ingrat puisse-t-il être parfois, et à recommencer, cent fois, mille fois peut-être, les mêmes gestes incertains, les mêmes tentatives d’approche d’un absolu qui ne se laisse pas volontiers attraper, la même quête d’un « toucher juste » dans l’écriture, inlassablement.

Le courage de l’abeille

Le courage du poète s’assemble peut-être à celui de l’abeille, vaillant insecte auquel Jean-Michel Maulpoix a consacré un recueil précisément intitulé Les abeilles de l’invisible. On peut lire, aux pages 15 et 16 du recueil :

« Depuis toujours, elle donne aux poètes des leçons de précision, de liberté et de prudence : s’élancer d’un mot l’autre, tenir sa langue en équilibre, courir toutes les choses du monde, n’en former qu’un seul miel, relier la ruche et le pré, l’alvéole et le bleu du ciel, ne jamais se décourager, se dévouer jusqu’à mourir aux mêmes tâches nécessaires et simples, et surtout prendre soin des fleurs, être exact à leurs rendez-vous : le printemps n’attend pas. » (Jean-Michel Maulpoix, Les abeilles de l’invisible, Seyssel, Champ-Vallon, pp. 15-16).

L’abeille apparaît comme un modèle pour le poète. À l’instar de la fourmi, elle est une travailleuse opiniâtre. Le courage ici ne réside pas dans l’accomplissement d’actes héroïques ou extraordinaires. Il s’agit de persévérance, de dévotion, de soin. Le courage consiste ici à faire ce qui doit être fait, à accomplir le rôle qui est le sien. Il y a ici en outre une dimension cosmique. Le travail courageux de l’abeille participe de l’équilibre du monde : elle fait le lien entre l’ici et l’ailleurs, l’infiniment petit de l’alvéole et l’infiniment grand du bleu du ciel. Sans l’abeille, il n’y aurait ni fleur ni printemps.

L’obstination du ressac

Un autre modèle de courage dans la poésie de Jean-Michel Maulpoix est le caractère infatigable de la mer. Le poète évoque maintes fois le mouvement inlassablement répété du ressac. Courageusement, la mer entonne son refrain fait d’afflux et de reflux, et ce mouvement obstiné est aussi celui de l’écriture. Écrire, c’est aussi reprendre, encore et toujours, la même histoire de bleu. Poursuivre, coûte que coûte, la même aventure incertaine, le même dialogue avec la page blanche. Continuer à écrire, malgré tout.

Parmi les nombreuses citations qui évoquent l’obstination du ressac, en voici une extraite de Chutes de pluie fine, un recueil paru en 2002 aux éditions du Mercure de France :

« Ce mouvement incessant de la mer vers la côte, telle est l’écriture qui s’obstine, elle aussi s’élançant couchée, toujours alimentée par des lointains qui ne se rendent pas. Toujours finissante, mais recommençant, sur la page pareille au rivage où l’étoffe déchire son bleu et reprise l’ourlet de ses phrases. » (Jean-Michel Maulpoix, Chutes de pluie fine, Paris, Mercure de France, pp. 83-84)

Jean-Michel Maulpoix construit ici le parallélisme de la mer et de l’écriture. Toutes deux partagent une même obstination, une même alternance cyclique où se suivent fin et recommencement, destruction et création.

L’écriture, une pratique obstinée

« Rien n’est plus misérable que de continuer à écrire. Rien n’a plus d’importance. » (Papiers froissés dans l’impatience)

Écrire n’a rien d’un jeu facile. De la même façon qu’Yves Bonnefoy recherche un « vrai lieu », de la même façon que Philippe Jaccottet souhaite par-dessus tout éviter d’apparaître comme un « sentencieux phraseur », Jean-Michel Maulpoix recherche lui aussi une parole authentique, qu’il appelle, pour sa part, dans Pas sur la neige, un « toucher juste ».

Aussi le poète affirme-t-il courageusement dans Les abeilles de l’invisible : « Je continuerai de chercher, je continuerai de cogner à la porte » (p. 78). La répétition marque ici la résolution du poète. La poésie se conçoit comme un « geste cent fois, mille fois repris » (L’instinct de ciel, p. 213).

On trouvera donc, sous la plume du poète, un champ lexical bien fourni de l’obstination, du recommencement, de la répétition. Poète est celui qui ne se résigne pas, qui n’abandonne pas, et qui poursuit, encore et toujours, l’inlassable travail d’écrire, aussi décourageant et frustrant puisse-t-il paraître parfois :

« Il n’existe que de chercher, et de chercher encore cela qui toujours se dérobe. Ainsi conserve-t-il ses raisons d’être, serrées comme un poing dans la poche. » (L’Instinct de ciel, p. 160.)

*

En écrivant cet article, j’ai voulu montrer qu’il ne faut pas se contenter, pour illustrer le thème du courage en poésie, de parler des poètes qui, dans leur existence même, ont été contraints de faire preuve d’un courage exceptionnel pour affirmer les valeurs en lesquels ils tenaient. Oui, il faut, pour traiter du courage en poésie, parler de Pablo Neruda, de Nâzim Hikmet, d’Anna Akhmatova… Mais en rester à ces poètes-là pourrait donner l’impression que seuls quelques rares poètes, au destin exceptionnel, sont concernés par le thème du courage. Or, je crois que, plus fondamentalement, c’est cette curieuse entreprise d’écrire qui, en elle-même, requiert un courage que l’on ne soupçonne pas nécessairement. L’œuvre de Jean-Michel Maulpoix permet de montrer que le lyrisme contemporain n’a rien de mièvre ou de naïf. Contrairement aux idées reçues, écrire de la poésie requiert bien une forme de courage. Il y a, dans la poésie de Jean-Michel Maulpoix, tout un motif de l’obstination qui va de pair avec la propension du poète à réécrire certains poèmes, à en proposer des versions différentes, parfois à plusieurs décennies d’écart. Le poète montre, par-là, combien l’écriture poétique consiste à reprendre, inlassablement, continûment, le même effort, semblable en cela moins peut-être à un Sisyphe qu’à une patiente abeille, ou au mouvement perpétuel du ressac.

5 commentaires sur « Poésie et courage: Jean-Michel Maulpoix »

  1. De Jean-Michel Maulpoix je ne connais encore que « Une Histoire de bleu »… Le bleu ne fait pas de bruit,.. Indéfiniment, le bleu s’évade. Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonnance spéciale de l’air… J’ai beaucoup aimé, alors merci beaucoup pour ce partage 🙏

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  2. Merci pour votre article très intéressant sur Michel Maulpoix. Il nous engage à le lire, à le découvrir encore plus. Je suis en accord avec les mots de répétition, de création incessante, de recommencement (pas destruction non, il reste toujours quelque chose de la vague passée sur le sable comme d’une couture reprise ou recommencée, tissée, dis-je (ma couture se fait écriture, dans Etres de Solitude, 2019. L’Harmattan, p.24). Merci à vous. FS.

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