Poésie et courage : Nâzim Hikmet

Écrire de la poésie demande parfois beaucoup plus de courage que l’on ne s’imagine. Aussi, puisque le Printemps des Poètes qui va se dérouler en mars prochain aura le courage pour thème annuel, est-il intéressant de s’intéresser à la thématique du courage en poésie. Après le Chilien Pablo Neruda et la Russe Anna Akhmatova, je voudrais vous faire découvrir aujourd’hui l’un des plus grands poètes turcs du XXe siècle, à savoir Nâzim Hikmet.

« Est-ce bizarre d’écrire des vers en de tels temps ? »
(Paysages humains, p. 84)

Un poète engagé

Nâzim Hikmet (Wikipédia : par Bundesarchiv, Bild 183-14809-0004 / Sturm, Horst / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 de, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=32121089)

Le siècle avait deux ans quand Nâzim Hikmet naquit*, c’est-à-dire quelques années à peine avant la destitution du sultan turc en 1909. C’est dire que le poète a grandi dans une époque tourmentée, marquée par la guerre balkanique, la première guerre mondiale. C’est en 1913, à l’âge de seulement onze ans, que Nâzim écrit son premier poème, intulé « Cri de la patrie ».

En 1921, Nâzim rejoint clandestinement le mouvement de résistance contre l’occupation d’une partie de son pays par les troupes alliées. Il laisse à son père un poème sur l’Anatolie. Il exercera ensuite quelque temps la profession d’instituteur, qui le placera, lui l’enfant issu d’un milieu aisé, au contact des familles pauvres.

En 1920, la Turquie voit la création de deux partis communistes en opposition au dépeçage de l’Empire Ottoman : un Parti Communiste clandestin dirigé depuis Moscou par Mustapha Suphi, et un parti officiel, créé par Mustafa Kémal qui prendra le nom d’Atatürk. Nâzim Hikmet rejoint le mouvement clandestin et part terminer ses études à Moscou, où il fréquente les milieux artistiques et notamment les futuristes. En 1924, de retour dans son pays, il participe à des actions militantes contre le parti kémaliste devenu autoritaire.

Vue d’Istambul (Image par sulox32 de Pixabay)

Le poète connaîtra alors une succession de déboires avec le pouvoir : en 1928, il est arrêté, détenu pendant sept mois, puis relâché ; il est arrêté à nouveau le 1er mai 1931, où, à la suite d’un jugement expéditif, il est, contre toute attente, relâché. Arrêté le 5 mars 1933, il est transféré à la prison de Bursa, condamné à cinq ans de prison, mais libéré en 1935 à l’occasion d’une amnistie générale. Le poète sera à nouveau emprisonné en 1938 et restera en prison jusque dans les années cinquante. La mort d’Atatürk en 1938 ne permet pas d’améliorer la condition du poète.

Nâzim Hikmet a donc passé en prison une grande partie de sa vie. On raconte qu’il était d’un grand soutien pour ses codétenus. Cette vie de militantisme et d’emprisonnement a été marqué par la poursuite d’une entreprise d’écriture qui a débuté dès l’enfance. Écrire, pour le poète, relève d’une activité vitale, par laquelle il s’agit moins de parler de soi-même que de s’adresser à l’ensemble du peuple turc, et, au-delà, à l’humanité elle-même. Le titre même de Paysages humains, le principal ouvrage du poète, dit assez l’ambition universelle d’une poésie qui, certes, est centrée sur l’Histoire de la Turquie contemporaine, mais qui, au fond, nous touche tous et nous concerne tous dans notre humanité.

Un poète épique

La poésie de Nâzim Hikmet est donc une poésie épique. Elle chante l’innombrable foule des hommes qui luttent pour survivre dans un monde qui n’est pas toujours clément. De fait, les Paysages humains l’indiquent explicitement dès leurs premières pages :

« Eux qui sont innombrables
comme les fourmis dans la terre,
les poissons dans l’eau,
les oiseaux dans l’air,

eux qui sont poltrons,
courageux,
ignorants,
et sages,
eux qui sont des enfants,

eux qui font table rase,
et eux qui créent,
notre livre ne contera que leurs seules aventures. » (p. 47)

Ainsi commence le poème intitulé « Eux », qui ouvre « L’épopée de la guerre d’indépendance ». Le texte cité correspond à la traduction de Munevver Andaç, aux éditions Parangon (Lyon, 2002), à la page 47 du livre. Je n’ai pu reproduire la fameuse disposition du texte « en escaliers » chère à Nâzim Hikmet : il faut imaginer que, au sein de chaque strophe, les vers apparaissent avec des retraits de plus en plus grands, comme pour donner à lire le mouvement rythmique du texte et pour souligner l’anaphore du pronom « eux ».

De fait, ce pronom est particulièrement important. Ce n’est pas seulement un pronom, c’est aussi un déictique : le poète montre cette foule innombrable qui sera le sujet de son livre. Les répétitions anaphoriques et les adjectifs de sens contraire permettent de souligner la diversité de cette population. Il ne s’agit pas, pour le poète, de présenter des héros de légende, mais un peuple réel. Un peuple qui n’a pas que des qualités, mais qui est, malgré tout, cher au poète, et, par ce poème liminaire, il lui dédie pour ainsi dire l’ouvrage.

La suite des Paysages humains sera ainsi l’occasion de découvrir toute une galerie de personnages, tous différents les uns les autres, qui, tous, et chacun à leur manière, participent à une histoire qui les dépasse. Il y aura, en particulier, le personnage de Halil, celui qui se tient debout (Ayakta Halil) et qui confine au sublime :

« Un bruit leur parvenait,
le bruit des chariots se mettant en route à l’ouest de la ville.
Sonore comme une hache de pierre
et s’étendant au clair de lune avec ces éclats lourds,
c’était la chanson de la steppe,
sauvage, indomptée.

Halil, lui aussi, l’entendit.
Et il sentit sur sa peau, avec des frissons,
le sombre destin de l’homme vaincu par la terre
et la tristesse de son pays bien-aimé. » (p. 342)

J’ai également lu, de Nâzim Hikmet, Pourquoi Benerdji s’est-il suicidé ?, ouvrage plus court, plus facile d’accès, et plus narratif. Le livre se lit presque comme un roman et permet de suivre l’histoire de Benerdji et Somadeva. Je ne vous raconte pas l’histoire, mais je vous en recommande sincèrement la lecture, c’est un livre tout à fait poignant, qui ne m’a pas laissé indifférent.

Il faudrait bien plus que l’espace d’un article de blog pour réellement vous faire sentir la grandeur du souffle du poète, sa capacité à animer personnages et paysages dans un grand mouvement épique, à nous faire ressentir les souffrances et les joies de ce peuple turc plongé dans la tourmente du XXe siècle. Ce qui me semble à peu près certain, c’est qu’en parcourant les recueils du poète, on trouverait de nombreux extraits qui illustreraient à merveille la thématique du courage.

Je terminerai cet article en remerciant le professeur Patrick Quillier, qui m’a fait connaître la poésie de Nâzim Hikmet à travers ses passionnants cours de littérature comparée. Les informations biographiques que vous avez trouvées dans la première partie de cet article ont été rédigées à partir de de mes fiches de révision, elles-mêmes issues de mes notes de cours.

* Mes notes de cours indiquent que Hikmet est né en 1902. Wikipédia indique 1901. Je ne modifie pas pour autant mon article, par plaisir de maintenir la formule hugolienne « Le siècle avait deux ans ».

4 commentaires sur « Poésie et courage : Nâzim Hikmet »

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