L’autre histoire de Cendrillon

Il y avait une fois une petite fille, pas toujours très sage, dont on ne sait plus si elle s’appelait Mathilde ou Lucette. Elle aimait, comme tous les enfants, à s’amuser, et par-dessus tout, à sauter dans les flaques et à jouer avec la boue. Un soir, la famille s’apprêtait à partir à une importante réception. Ses deux grandes sœurs étaient déjà prêtes, sur le pas de la porte, à monter dans la grande limousine noire. Elles avaient mis leurs plus belles robes et je ne sais combien de rubans dans leurs cheveux, et attendaient leur petite sœur en jouant avec leur smartphone. Mais la cadette demeurait introuvable.

« Mais enfin, que fait-elle ? » s’énervait le père, soucieux d’arriver à l’heure à cette réception où étaient conviés ses plus gros clients. « Il est étrange qu’elle ne soit pas prête, elle qui se faisait une joie d’assister à ce bal et de rencontrer son Youtubeur préféré ! », s’étonnait la mère. Comme toute la famille commençait à s’inquiéter, chacun se mit à chercher. Quel ne fut pas l’étonnement des parents, quand ils découvrirent la petite fille au fond du potager, en train de jouer avec les dernières braises du feu de jardin. Sa belle robe blanche était toute maculée de boue. Sur le devant, bien visible, s’élargissait un horrible trou.

« Il est hors de question que tu te présentes devant tous mes clients dans un pareil accoutrement », vociféra le père, très ennuyé à l’idée que tout ne soit pas parfait lors de la cérémonie.

« Nous n’avons plus le temps de te changer », dit la mère. « Tu ne peux tout simplement pas venir avec nous au bal ce soir. »

La solution ne tarda pas à être trouvée. À quelques kilomètres de là, habitait la marraine de la petite fille. Ses parents ne lui rendaient que rarement visite, car elle leur semblait bien trop excentrique. Elle n’avait cure d’être élégante, et passait le plus clair de son temps à jardiner, à cuisiner et à se promener. Elle ne mettait jamais de belle robe, et ses cheveux étaient rarement peignés. Elle avait l’habitude de beaucoup parler du pouvoir curateur des plantes, et se faisait fort de posséder dans son jardin une bien meilleure pharmacopée que celle du médecin du village. Les parents de la petite fille n’avaient guère envie de côtoyer cette étrange amie, mais ils feraient une exception cette fois-ci.

La marraine accepta avec plaisir de garder la petite fille, car elle n’avait pas souvent l’occasion de la voir. Les parents s’en allèrent donc au bal avec leurs deux aînées, laissant la petite fille à sa marraine, tout de même un peu embarrassée, pour n’avoir pas l’habitude de s’occuper d’aussi jeunes petites filles, et, surtout, si tristes et si désolées.

— Pourquoi pleures-tu, mon enfant ? demanda doucement la marraine.
— Je suis très triste, chère marraine, car aujourd’hui, j’aurais dû aller au bal avec mon père, ma mère et mes sœurs. Je me faisais une joie d’assister à cette grande fête, où j’aurais vu tant de beaux costumes, tant de magnifiques robes, et sans doute tant de belles choses encore. On raconte que des célébrités y sont attendues, toutes plus riches les unes que les autres.
— Ah, vraiment ? dit encore la marraine, pour inciter sa filleule à parler.
— Oui. Mon père m’a dit qu’il y aurait un invité surprise qui me plairait beaucoup, et je suis prête à parier que ce n’est autre que mon YouTubeur préféré.
— Je comprends. Et que puis-je faire pour que tu te sentes mieux et que tu arrêtes de pleurer ?
— Eh bien, je ne vois pas ce que tu pourrais faire. Tout ce que je veux, c’est être là-bas, à ce bal.
— Voilà sans doute qui est impossible. Tu n’étais pas présentable au moment de partir et tes parents n’ont eu d’autre solution que de te confier à moi. Que cela te plaise ou non, tu vas passer la soirée avec moi.
— C’est bien ce que je disais, tu ne peux rien faire. Laisse-moi tranquille et continue ce que tu étais en train de faire comme si je n’étais pas là.

Comme la petite fille s’était repliée sur elle-même, la marraine comprit qu’il était inutile d’insister. Elle retourna dans sa cuisine pour y terminer une préparation qu’elle avait commencée. Intriguée par le bruit que faisait sa marraine, la petite fille ne tarda pas à l’y rejoindre.
— Que fais-tu, marraine ?
— Eh bien, vois-tu, je creuse cette grosse citrouille. Tu veux bien m’aider ?

La petite fille ne se fit pas prier. Elle prit une grosse cuillère et creusa à son tour la grande citrouille. Une fois entièrement vidée, la marraine y perça une porte et une petite fenêtre. Elle fixa quatre belles tranches de courgette à sa base.
— Que fais-tu, marraine ?
— Eh bien, si l’on veut aller au bal, il faut un carrosse digne de ce nom.
La petite fille éclata de rire en considérant l’étrange véhicule, pas plus grand qu’un ballon, qui aurait toutes les peines du monde à rouler avec ses courges en guise de roues.

La marraine fut très heureuse de constater que sa filleule commençait à se dérider. Aussi poursuivit-elle :
— Mais, pour un aussi beau carrosse, il faut un cheval bien particulier.
— Vrai ? Tu as un cheval dans ta grande maison ?
— Pas exactement. Mais il y a Angus.
— Angus ? Mais c’est un chat !
— Eh bien, quand on a de l’imagination, un chat peut faire un excellent cheval !

La petite fille se prit au jeu, et se dirigea vers le salon où le vieux chat se prélassait sur un moelleux sofa. « Oui, s’exclama-t-elle en caressant l’animal endormi, je suis sûre qu’Angus serait capable de conduire mon carrosse aussi bien que le plus fier des chevaux ! »

— Bien ! Puisque nous avons réglé la question du transport, il reste encore celle de l’habillement. Je ne possède chez moi aucune tenue de soirée, et encore moins de robe qui irait à une enfant. Voyons un peu ce que nous pourrions trouver…

La petite fille et sa marraine explorèrent tour à tour les diverses pièces de la maison, jusqu’au moment où elles arrivèrent au jardin. Elles virent les grands rosiers dont les multiples fleurs commençaient à fâner.
— Que dirais-tu d’une robe en pétales de roses ?
— Je connais des princesses qui ont des robes couleur de lune et de soleil, mais aucune qui n’ait de robe tissée de pétales de rose. Assurément, si j’avais une telle robe, je serais la plus belle pour aller au bal.
— Soit, cueillons donc les roses.

Armées de sécateurs, les deux amies s’amusèrent à tailler les fleurs presque fânées, et elles utilisèrent les pétales pour confectionner une petite robe. Bien sûr, la robe était bien trop petite pour que l’enfant puisse l’enfiler, mais elle allait fort bien à sa poupée, ce qui n’était déjà pas si mal, comme il fallut en convenir.

— Résumons-nous. Nous avons la robe, nous avons le carrosse… Que manque-t-il ?
— Oh, marraine, il me faudrait encore de belles chaussures comme maman, tu sais, des chaussures à talons !
— Tu as raison. Et de quelle couleur les voudrais-tu, tes souliers ?
La petite fille prit quelques secondes pour réfléchir, désireuse de trouver une réponse originale susceptible de déstabiliser sa marraine.
— Je les voudrais transparents, comme du verre !

Alors la marraine se dirigea vers le bac de tri sélectif. Elle y trouva deux grandes bouteilles en plastique. Avec un couteau, elle fit un trou dans lequel l’enfant pourrait glisser son petit pied.
— Et voilà, deux pantoufles de verre pour une magnifique princesse !

La petite fille était de plus en plus joyeuse. Sa poupée couverte de roses dans les bras, elle tirait derrière elle son carrosse improvisé, avec deux bouteilles en plastique aux pieds.

— Mais attends, maintenant il te faut un prince !
Et la marraine alla chercher un vieux balai. Elle lui fixa deux rondelles de concombre pour les yeux, et noua à son manche une serviette de table qui ferait une cravate acceptable. La marraine alluma son vieux tourne-disques d’où émanaient quelques airs démodés, et la petite fille courait dans toute la maison avec son manche à balais. Elle riait, sautait, chantait, avec une joie qu’on aurait cru impossible quelques minutes plus tôt.

Une petite fille joyeuse (Pixabay)

Soudain, un petit carillon retentit. C’était la mère de la petite fille, inquiète de savoir si cette dernière se sentait mieux, qui l’appelait par vidéo.
— Je suis contente que tu ailles mieux. Si tu veux, pour te consoler, je peux demander à ton Youtubeur préféré de venir te dire quelques mots.

Mais la petite fille ne pensait plus à son idole de la veille. Avec sa citrouille, ses pétales de rose et ses bouteilles en plastique, elle était la plus heureuse des petites filles. Et quand, le soir venu, les parents arrivèrent chez la marraine, ils trouvèrent leur fille sagement endormie, un sourire aux lèvres, aux côtés du chat Angus.

Moralité :

On n’a pas besoin de grand-chose, quand on a une marraine qui est un peu fée.

Un peu d’imagination vaut parfois mieux que cent richesses.

Ne vous désolez pas pour ce que vous n’avez pu avoir,
et trouvez une autre façon d’être heureux !

A SAVOIR
Dans le cadre de la « continuité pédagogique » liée à la pandémie de Covid-19, j’ai proposé une version téléchargeable de ce conte, accompagnée d’une petite activité de compréhension, à destination des élèves de niveau élémentaire. Vous trouverez ces documents dans l’article intitulé « Continuité pédagogique : mes supports ».

16 commentaires sur « L’autre histoire de Cendrillon »

  1. J’adore ! Bravo pour cette version magnifique. Moderne, tous les ingrédients y sont pour que l’histoire devienne magique sans qu’il y ai pour autant le moindre gramme de magie.
    Dans la semaine, je vais consacrer un petit article sur les contes détournés et je ne mansuerai pas d’y inclure un lien vers vitre blog et ce conte de Cendrillon revisité.
    Merci pour le partage.
    Bon dimanche

    Aimé par 1 personne

  2. Quelle belle histoire! Tout le monde connaît la version de Cendrillon et on s’attend à un tour de magie de la part de la marraine. Le suspens est à son comble lorsque la fin arrive comme un enchantement et sans tour de magie.
    Finalement, la magie est sur le pas de notre porte; il suffit juste de savoir regarder.
    J’adore! Merci pour ce temps suspendu de quelques minutes de lecture.

    Aimé par 1 personne

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