« Encre d’une disparue » de Bernard Simeone

Je voudrais vous parler aujourd’hui d’un tout petit livre. Dix-sept pages seulement, c’est en effet un bien mince ouvrage. Mais la poésie n’a pas forcément besoin de beaucoup de place… Ce livre, il s’intitule Encre d’une disparue, et il a été publié par Bernard Simeone aux éditions « La Cécilia » en 1990.

Dans une langue simple et sans fioritures, Bernard Simeone déploie des vers brefs, aux coupures judicieusement placées, qui traduisent une émotion retenue:

« un instant je crois
comprendre, puis rien
ne reste… le rien
de ton rire… » (p. 7)

Ces vers très brefs disent, mieux qu’un long discours, la sidération et le sentiment de néant dont on suppose qu’ils accompagnent la perte d’un être cher. Le poète reste très discret sur les circonstances autobiographiques de ces émotions : comme souvent dans la poésie contemporaine, il ne s’agit pas de raconter sa vie, mais de partager une émotion dans ce qu’elle a d’universel et de partageable.

Les poèmes n’ont pas de majuscules, ce qui leur confère une allure de fragment, de bribe découpée ou saisie à l’emporte-pièces.

« que fallait-il, que notre
cœur a perdu ? — la minute
ouverte comme un regard,
je serrais trop fort
sa main… — peut-être
en elle, en moi, longtemps
l’effroi, l’écoute un peu
moins vaine : après d’infinies
confidences une autre
mort, qui ne dérobe
rien… » (p. 11)

Le recours aux points de suspension et aux phrases nominales rend le poème assez allusif. On sent bien qu’il est né d’une situation particulière, qu’il évoque un passé heureux qui n’est plus et la douleur de la perte, mais en évitant le déroulement d’un récit. On ne peut que supposer que le pronom « elle » renvoie à la femme aimée.

« dès ce jour où elle n’est
plus, sinon trace
d’escargot sur la pierre,
une coulée de pluie et d’air
infime, retient l’orage
dans la vitre »
(p. 14)

L’utilisation des italiques attire l’œil vers ce passage que j’aime particulièrement. J’aime l’attention qu’il porte à ces réalités infimes, « trace d’escargot », « coulée de pluie », « air », qui deviennent des signes très discrets, des images élémentaires… Un très-peu qui ne remplace pas celle qui « n’est plus ».

Dans le dernier poème, Bernard Simeone s’impose le murmure : « parle bas ». Ce verbe à l’impératif dit assez le ton de l’ouvrage entier dont on sent que la parole est tout en retenue. Et le poème se termine par des points de suspension, laissant la phrase s’évaporer dans l’air en instillant un soupçon de crainte:

« hausser le ton
froisserait
ta soie muette
festive

élargirait
l’accroc
par où
la peur… » (p. 17)

Il ne faut donc surtout pas parler trop fort, mais en rester à ces vers très brefs et refermer tout doucement le livre. Je vous en susurre malgré tout les références : Bernard Simeone, Encre d’une disparue, La Cécilia et Bernard Simeone, 1990. ISBN : 2-908505-01-0.

Sur ce, bonne soirée, et à bientôt !

*

Pour en savoir plus
• Un article de Cairn sur le dernier recueil de Bernard Simeone avant sa mort.
• Une présentation de l’auteur sur le site Remue.net.
• L’article de Wikipédia sur Bernard Simeone.
• Image d’en-tête : Pixabay.

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