Antoine Émaz : « Poème du mur »

« Au pied du mur » : c’est par cette expression que commence le recueil En deçà d’Antoine Emaz, paru aux éditions « fourbis » en 1990. Une expression à prendre littéralement et dans tous les sens. Littéralement, parce que le poème parle effectivement d’un mur. Et, bien sûr, le sens de l’expression figée persiste, ajoutant une idée d’une impasse existentielle.

« Au pied du mur. Une falaise de craie, une paroi droite. La route est stoppée là, au pied. »

Des phrases courtes, souvent nominales, entrecoupées de larges espaces blancs, et même de tirets qu’on interprète volontiers comme des silences. Les poèmes ne sont que des fragments, des poèmes à peine, des énoncés lapidaires où la plus grande nudité prévaut.

Rien, au début du poème, n’indique s’il s’agit d’un mur particulier, d’un mur concret qui aurait une localisation géographique. On pense, bien sûr, au mur de Berlin : la date de publication en 1990 peut laisser présager qu’il y a un rapport. Mais il s’agit au moins autant, sans doute, de tous les murs de Berlin que nous avons dans notre esprit.

« le mur
à nouveau devant



Les bruits habituels ne l’éliminent pas. Le silence non plus.



Page où l’on n’écrit plus guère.
Il faudrait inscrire, creuser à force de répéter au même endroit les mêmes mots. Il faudrait voir.



La paroi bloque.
Et chaque mot comme extrait de réserves qu’on aurait portées jusque-là.


« 

Il me fallait citer une page entière pour vous donner une idée du laconisme de l’expression et de l’effet provoqué par les sauts de ligne et les tirets. Le poète refuse tout épanchement, toute effusion de sentiments, mais aussi toute explication trop explicite, de sorte que c’est au lecteur qu’il revient de tenter de combler les blancs. On a ainsi l’impression, confusément, qu’il y a un lien entre l’existence du mur, l’empêchement de l’écriture et la sensation de blocage éprouvée. Comme si le mur empêchait tout à la fois d’avancer et de penser ; comme si, au mur réel, s’ajoutait une muraille mentale.

Peut-être me trompé-je, mais je me crois autorisé à voir dans ce mur la métaphore d’un sentiment de claustration, d’empêchement, qui doit probablement correspondre à un état mental personnel, à une sensation de malaise vécue de l’intérieur. Mais ce malaise, c’est sans doute aussi un peu le nôtre, nous qui vivons dans une société à bien des égards malade, nous qui, tous autant que nous sommes, aurions tous chacun mille raisons d’éprouver un malaise semblable.

« Il n’est pas facile de continuer, d’écrire ou lire encore
devant
le mur
On l’avoue. A chaque fois, il occupe un peu plus la page […] »

Le choix de l’extrême rareté des marques personnelles correspond à la volonté d’éviter tout larmoiement. Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur son sort. Le mur est simplement là, dans son « évidence stridente ». Il n’y a rien d’autre à faire que de faire avec. Ou peut-être « devenir lierre », faisant alors du mur non plus un obstacle mais un support. Une façon de louvoyer.

Mais, me direz-vous, « le goût de l’élan, de l’avancée, du saut… Mais le désir » ? Il n’est sans doute pas mort, le désir de dépasser le mur, de s’affranchir des carcans, mais il est relégué dans l’impossible : « Franchir devient rêve ».

« On se demande parfois si, un jour, on arrivera à se libérer de ce qui encombre depuis longtemps et dont on n’a jamais voulu, quand on y réfléchit bien. Mais qui reste là. »

Le « poème du mur » est donc le poème du désenchantement. J’y vois une manière de refuser une définition consensuelle de la poésie comme évasion ou comme magie du verbe. Le poète écrit à ras de langue. Écrire, c’est faire avec cet état de fait, c’est devoir composer avec le mur. C’est se débrouiller avec les moyens du bord, en faisant comme on peut. À l’image, en ce sens, de tous ceux qui triment pour exister, qui bricolent le quotidien, pour tenir bon, encore un peu.

Sitographie

  1. L’article de Wikipédia consacré à Antoine Émaz n’apporte guère d’informations, mais présente une bibliographie assez longue. https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Emaz
  2. Le site Remue.net propose une sitographie (http://remue.net/cont/emaz.html) et recense ses propres articles sur le poète (https://remue.net/antoine-emaz).
  3. Jacques JOSSE, « Antoine Émaz », Remue.net, 7 mars 2019. Article publié suite au décès du poète en mars de cette année. Une présentation intéressante du poète. À découvrir à l’adresse suivante : https://remue.net/antoine-emaz-9852.
  4. Jean-Marie BARNAUD, « Lire Antoine Émaz », Remue.net, 1er mars 2005. Une présentation du poète qui insiste sur le « neutre ». https://remue.net/Lire-Antoine-Emaz.
  5. Yves CHARNET, « Il ne faut pas s’affoler : Lettre à Antoine Emaz », Remue.net, une lettre émouvante sur la personne même d’Antoine Emaz. http://remue.net/cont/Emaz3Charnet.html.
  6. Poezibao a condensé dans un seul fichier PDF l’ensemble des contributions du site concernant le poète. Une véritable mine dans laquelle on n’a pas fini de se perdre. Vous découvrirez ce dossier à l’adresse suivante : https://poezibao.typepad.com/files/dossier-antoine-emaz.pdf.
  7. Thierry GUINHUT, « Antoine Emaz ou l’anti-lyrisme », http://www.thierry-guinhut-litteratures.com/article-antoine-emaz-ou-l-anti-lyrisme-99496234.html.
  8. Paul BADIN, « Une présentation d’Antoine Emaz en 1991 », https://remue.net/cont/Emaz4Badin.html.

Image d’en-tête par Free-Photos de Pixabay.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s