La poésie d’aujourd’hui en 10 mots-clefs

Comment qualifier la poésie d’aujourd’hui ? Répondre à cette question n’a rien d’évident, tant diverse et foisonnante est la poésie contemporaine. Je voudrais par cet article vous permettre d’accéder à cet univers méconnu à travers dix mots-clefs dont je pense qu’ils peuvent aider à la mieux comprendre…

1. Diversité

Commençons donc avec le mot diversité. Contrairement à d’autres époques où la majorité des grands poètes se rejoignaient autour de courants, de mouvances, d’écoles, les poètes contemporains mettent en avant leur singularité propre. Il n’y a plus aujourd’hui d’impératif esthétique qui contraindrait un poète à sélectionner une forme ou un sujet. Toutes les formes ont droit de cité, depuis les plus classiques jusqu’aux plus déconcertantes. De même, il n’est guère de sujet dont on puisse dire qu’il soit interdit à la poésie.

Aussi, la diversité est bien la première impression que laisse la poésie contemporaine à celui qui aborderait pour la première fois cet univers. Cela dit, peut-être qu’il ne s’agit précisément que d’une première impression. Il me semble, à force de lire des poètes contemporains, que bien des points communs les réunissent en réalité. En somme, il y a bien parfois des couleurs communes dans la palette de deux poètes contemporains, mais rarement plus de quelques-unes, si bien que cela n’aide guère à établir des regroupements et des classements, lesquels ne sont finalement pas nécessaires pour découvrir la poésie contemporaine.

2. Confidentialité

C’est peu dire que la poésie contemporaine est méconnue. Même de grands lecteurs ne sauraient souvent nommer un seul poète vivant. Les ventes de livres de poésie sont dérisoires. On imprime généralement quelques centaines d’exemplaires, rarement plus. La poésie contemporaine est pourtant bien vivante, riche de nombreuses publications chaque année, mais celles-ci n’atteignent généralement qu’un public averti.

3. Humilité

Il ne faut pas se méprendre. Je ne pense pas que les poètes d’aujourd’hui se fassent une moins haute idée de la poésie que par le passé. Mais le temps des poètes claironnants semble derrière nous. Hugo comparait le poète à un mage visionnaire. Baudelaire, à un somptueux albatros, « prince des nuées ». Rimbaud se déclarait « voyant », et prétendait réinventer le langage à travers une « alchimie du verbe ».

Aujourd’hui, en comparaison, on peut sans doute trouver que les poètes d’aujourd’hui sont plus humbles. Ils ne prétendent plus comprendre le monde mieux que nous. Ils n’osent guère prophétiser des lendemains qui chantent. Ils parlent plus volontiers à hauteur d’homme, sans se présenter comme des hommes exceptionnels. Ils prennent le pouls de notre époque, en traduisent les fluctuations, en mettant des mots justes sur ce que nous ressentons parfois sans pouvoir l’exprimer.

4. Authenticité

C’est pourquoi je pense que l’authenticité est un concept essentiel de la poésie d’aujourd’hui. Sans prétendre pouvoir affirmer que la totalité des poètes souscriraient à cette idée, il me semble cependant que nombre d’entre eux acquiesceraient volontiers à l’idée selon laquelle il s’agit davantage de parler juste que de parler beau ou bien. Des poètes aussi différents entre eux que Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, Antoine Émaz, James Sacré, Jean-Michel Maulpoix ou encore Valérie Rouzeau ont en commun ce souci d’une parole juste, d’une parole authentique.

Philippe Jaccottet craint ainsi à chaque instant de n’être qu’un « sentencieux phraseur ». Jean-Michel Maulpoix témoigne dans Pas sur la neige de sa quête d’un « toucher juste » dans l’écriture. James Sacré privilégie une syntaxe volontairement bancale, évitant le ronronnement ronflant de la poésie régulière. Antoine Émaz semble parfois faire vœu de pauvreté. Béatrice Bonhomme revendique, à travers la revue qu’elle anime depuis les années quatre-vingt-dix, une esthétique de la nudité.

L’on pourrait tout aussi bien parler de sincérité, laquelle n’empêche pas, bien entendu, de recourir à la fiction, ou encore d’utiliser les artifices du langage, encore qu’une certaine méfiance soit entretenue envers ces derniers, soupçonnés de faire écran à l’essentiel.

5. Essentialité

Pour rester dans les substantifs en -té, je serais assez tenté de poursuivre avec « essentialité« . Ce mot n’est pas très joli, c’est vrai, mais il permet, je crois, de définir une tendance qui me semble majeure, à savoir le fait que maints poètes paraissent chercher, à travers l’écriture poétique, quelque chose d’important.

Pour le dire autrement, je crois que la poésie ne saurait aujourd’hui être simplement considérée comme un simple divertissement ou une ornementation du langage. Chez bien des poètes contemporains, il y a une recherche esthétique, bien souvent indissociable d’une recherche philosophique, spirituelle ou encore existentielle. L’on pourrait comparer avec l’art contemporain, généralement animé d’une recherche qui le distingue des pratiques amateures. Le poème est nourri par un ensemble de réflexions, même si cela ne l’empêche pas de pourvoir surgir d’un trait de l’esprit du poète.

Je disais, dans un autre article, que bien des poètes souscriraient sans doute à la phrase de Baudelaire selon laquelle les poètes sont « nécessairement, fatalement critiques ». La poésie d’aujourd’hui me semble très consciente de ses enjeux, de ses moyens, de ses procédés, de ses motivations. Et ce n’est souvent pas une recherche abstraite (même si ça peut aussi le devenir), elle a généralement partie liée avec la vie même du poète, ce qui nous rend cette réflexion très proche et très humaine.

6. Porosité

Oui, porosité, parce que les poètes, semblables à une éponge, s’imprègnent de tout ce qui les entoure. Ils s’imprègnent des mots, des images, des sons, des idées, des émotions, de tout ce qui fait l’atmosphère d’une époque. Même lorsqu’ils paraissent ne parler que d’eux-mêmes, ils expriment en réalité ce qui est commun à chacun de nos contemporains.

Les poètes s’entre-lisent, et, comme dit Montaigne, s’entre-glosent. Ils s’inspirent aussi d’autres arts : poésie, musique, mais aussi danse… Mais le terme de porosité dit plus que ce qu’indique la notion d’intertextualité ou encore celle de dialogisme. C’est de l’ambiance entière d’une époque dont s’imprègnent les poètes, fins observateurs de notre monde, qui n’oublient pas de regarder vraiment cette réalité dans laquelle nous nous contentons souvent de nous mouvoir distraitement.

7. Précarité

Précaire est la poésie en ce que, ne prétendant plus guère avoir réponse à tout, elle découvre la fragilité de toutes nos certitudes. La poésie d’aujourd’hui n’est généralement pas très insouciante. Et quand insouciance il y a, c’est souvent alors qu’elle est conquise de haute lutte, affirmée contre tout ce qui inquiète, revendiquée comme une façon de ne pas céder au désespoir.

Ouverte sur le monde d’aujourd’hui, la poésie contemporaine est souvent inquiète, pleinement consciente des tensions qui traversent nos sociétés, des difficultés qui encombrent chaque existence, des malaises présents en chacun de nous.

Sans doute vivons-nous dans une époque inquiète, profondément bouleversée par cette seconde guerre mondiale qui lui a donné naissance (on fait souvent débuter l’étude de la littérature contemporaine à 1945). Cette guerre, rappelons-le, nous a laissés totalement désemparés, tant elle a ruiné bien des convictions humanistes et des espoirs de progrès. Nous sommes les enfants d’un monde dévasté, et sitôt relevé de ses cendres que déjà troublé de nouvelles menaces : risque nucléaire, conflits guerriers, désastres écologiques…

Face à toutes ces menaces, l’Homme paraît, en effet, bien fragile, et c’est cette fragilité que traduisent, chacun à leur manière, les poètes depuis la deuxième moitié du vingtième siècle. On se souvient des silhouettes graciles de Giacometti, de l’inconsistance des personnages de Beckett… Ce que disent les sculpteurs et les dramaturges, les poètes le disent eux aussi, avec une parole volontiers minimale, percée de silences, évitant les artifices langagiers, avançant précautionneusement un mot après l’autre, comme pour éviter de sombrer dans les mêmes erreurs, désormais soucieuse et pétrie de doutes quant au sens même de la démarche poétique. Moins que jamais la poésie ne saurait aller de soi.

8. Mortalité

Parmi toutes les sources d’inquiétude, il en est une qui revient fréquemment et qui est la mort. Philippe Jaccottet a donné à deux de ses recueils (à savoir Leçons et Chants d’en bas) l’appellation de « livres de deuil ». Une telle expression me semble pouvoir convenir également à de nombreux autres recueils contemporains. Je pense à Quelque chose noir de Jacques Roubaud, à Cœur élégie rouge de James Sacré, à Passant de la lumière de Béatrice Bonhomme, à L’hirondelle rouge de Jean-Michel Maulpoix…

Ne croyez pas que cette forte présence du thème de la mort dans la poésie contemporaine relève d’une fascination morbide. Bien au contraire. En vérité, la mort est sans doute une réalité trop souvent occultée dans nos sociétés, comme s’il fallait ne pas voir, refuser de savoir, faire comme si cela n’existait pas. La poésie, comme sans doute l’art en général, comblerait ainsi simplement ce vide. La poésie refuse de passer sous silence les sujets difficiles. Peut-être aussi — mais ce n’est qu’une supposition — que ce discours sur la mort est d’autant plus perçu comme nécessaire que de plus en plus d’êtres humains prennent leurs distances vis-à-vis du discours rassurant fourni par les religions.

9. Témérité

Les deux derniers mots-clefs tendraient à laisser penser que la poésie d’aujourd’hui est déprimante. Cela n’est pas vrai. Certes, elle n’est pas insouciante. Certes, elle manifeste une inquiétude qui est à la fois celle, individuelle, du poète et plus largement celle, collective, de l’époque. Mais elle n’en reste pas là.

Yves Bonnefoy parle de « fonder un nouvel espoir ». Jean-Michel Maulpoix s’inspire du ressac obstiné de la mer pour continuer à écrire. Il a écrit un essai intitulé La poésie malgré tout. Titre essentiel. Continuer malgré tout : il y a quelque chose de résistant dans la poésie d’aujourd’hui. Écrire, c’est aussi écrire contre le désespoir. Écrire pour dépasser l’inquiétude et tendre vers une forme d’apaisement. C’est là, d’ailleurs, le point important de ma thèse consacrée à Maulpoix. Mais cette tension vers l’apaisement se retrouve chez d’autres poètes : ainsi en est-il chez Valérie Rouzeau qui ne tait pas les souffrances de la misère et de la pauvreté et trouve pourtant le moyen d’inclure dans le poème un puissant souffle de légèreté.

Est-ce que la poésie peut faire du bien ? Oui, sans doute, résolument. Pour autant, ne suis pas sûr qu’on puisse la réduire à une sorte de médicament spirituel, ce qui la subordonnerait à une finalité extérieure à elle-même. Mais il me semble que bien des poètes cherchent dans la poésie une sorte de lumière au bout du tunnel. Tout en refusant de céder aux sirènes de l’illusion, aux joies artificielles, aux harmonies factices.

Témérité, aussi, parce que la poésie d’aujourd’hui a le courage de ne pas s’enfermer dans une tour d’ivoire. Elle parle de ce monde-ci, dans tous ses aspects. Elle parle à tous, à chacun. Elle ne jette pas de voile pudique sur ce qui ne va pas, sur ce qui gêne, sur ce qu’il faut améliorer. Elle dit la misère et la pauvreté, elle dit la douleur et l’inquiétude. Elle est consciente des enjeux de notre temps, comme en témoigne le dernier essai de Jean-Claude Pinson sur la dimension écologique de la poésie d’aujourd’hui. La poésie d’aujourd’hui ne se laisse pas décourager…

10. Beauté

Il me semble intéressant de terminer avec la beauté. La beauté, malgré tout. Comme dans les arts plastiques, il ne s’agit plus guère aujourd’hui de faire dans le joli, dans le décoratif, dans le plaisant. Sans doute parce qu’il s’agit de refuser le convenu, les critères bourgeois du beau. Mais la poésie peut-elle se passer de beauté ? Il est remarquable que le thème du Printemps des Poètes de cette année 2019 était la beauté. Qui, sinon les artistes, peut maintenir vivante l’exigence de beauté dans une époque trop souvent enlaidie par nos préoccupations matérialistes ? La beauté est sans doute une chose trop importante pour la mépriser. Ce serait sans doute là un moyen parmi d’autres de renouer avec un plus large public…

*

Par ces dix mots, je ne prétends pas avoir fait le tour des tendances de la poésie d’aujourd’hui. J’espère cependant qu’ils aideront à la mieux comprendre. Si vous avez des remarques, des questions, des commentaires, n’hésitez pas à le faire. Je vous invite aussi à considérer les autres articles généraux sur la poésie publiés jusqu’à aujourd’hui, parmi lesquels :

Image d’en-tête : Pixabay.

6 commentaires sur « La poésie d’aujourd’hui en 10 mots-clefs »

  1. Oui, il s agit d un article/ essai de synthese/ bien suivie en ce qui concerne les exigences du genre poetique. /ces criteres actualises/ me paraissent bien articules aussi que explicites. Une vison a vol d oiseau. Umanite, humilite, Fragilite, la Meditation sur a mort, , la prise au concret …,la Beaute.
    Lequilibre de votre clture se realise ( se laisse percue) a travers ces traits nuances, contrastants, dans une gamme majeure quand meme!

    Aimé par 1 personne

  2. « Malgré tout ». Il le semble avoir noté un mot récurrent chez Jaccottet mais je ne me souviens pas.

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