10 (autres) poètes d’aujourd’hui à connaître

Parmi les 835 articles de ce blog, il en est un qui, presque chaque jour, arrive en tête de la liste des articles les plus consultés, et a été lu plus de 48.000 fois : il s’agit de Dix poètes d’aujourd’hui à connaître, où je vous faisais découvrir Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Salah Stétié, François Jacqmin, Jean-Michel Maulpoix, Béatrice Bonhomme, Marie-Claire Bancquart et Jean-Yves Masson. Je me propose donc aujourd’hui de vous faire découvrir dix autres poètes contemporains.

1. Valérie Rouzeau (née en 1967)

Valérie Rouzeau (Wikipédia)

Valérie Rouzeau, née en 1967 de parents ferrailleurs, est également connue pour ses talents de traductrice (elle a notamment traduit Sylvia Plath). Elle a publié, depuis la fin des années quatre-vingts, de très nombreux recueils de poésie, parmi lesquels j’ai lu Neige rien, Va où, Vrouz et Sens averse.

J’aime beaucoup son écriture simple et élégante, avec laquelle elle se fait la fine observatrice du quotidien, et d’un monde qui ne tourne pas toujours très rond. Si elle pointe les défaillances de nos sociétés contemporaines, c’est avec une légèreté qui exclut tout pathos comme toute forme de militantisme. Jouant avec la langue et avec ses sonorités, empruntant ses références autant aux slogans publicitaires et à la culture populaire qu’à la littérature savante, Valérie Rouzeau sait conserver une âme d’enfant, et c’est avec ce regard frais et pétillant qu’elle parvient à aborder les sujets les plus graves, dans des vers qui, aussi peu réguliers soient-ils parfois, sonnent toujours juste.

« Il est quelle heure je suis heureuse il y a un arbre
La guerre le nucléaire heureuse il y a un arbre
[…] Un arbre dressé franc qui remplit mes deux yeux
La page le paysage la fenêtre aussi bien
Un humain par seconde meurt il y a un arbre […] »


Valérie Rouzeau, Vrouz, La Table Ronde, 2012, p. 32.

Valérie Rouzeau est venue à Nice à l’occasion d’un précédent Printemps des Poètes. J’avais, à ce moment là, rédigé plusieurs articles de blog la concernant, que je vous invite à redécouvrir :

2. Patrick Quillier (né en 1953)

Patrick Quillier (Wikipédia, CC)

Patrick Quillier, professeur de Littérature générale et comparée à l’Université de Nice, a également beaucoup enseigné à l’étranger. De fait, son intérêt pour la poésie dépasse largement nos frontières, et sa propre écriture poétique s’en ressent. Il a récemment publié Voix éclatées, monumental volume consacré à la guerre de 1914-1918. Il ne s’agit pas de répéter ce que disent déjà fort bien les historiens, mais de redonner voix à tous ceux qui ont souffert, qui ont disparu sans toujours pouvoir s’exprimer sur l’horreur de la guerre. Si l’ouvrage se lit comme une épopée, il n’y a bien entendu aucune glorification guerrière dans ce livre qui, cent ans après les faits, revient sur ce bouleversement majeur. Un grand travail de documentation a permis au poète de mettre au jour des fragments de vécu, avant de les éclairer par le travail du vers. La petite et la grande histoire se rencontrent ainsi sans cesse dans cet ouvrage où la plupart des poèmes sont inspirés de faits réels.

« […] Adieu Michelle,
adieu ma chérie, nous serons sur terre
séparés je te donne rendez-vous
au ciel, l’aumônier ne me sera pas
refusé […] »


Patrick Quillier, Voix éclatées, Editions Federop, 2018, p. 350.

Vous trouverez de plus amples informations sur cet ouvrage dans l’article que je lui avais consacré en novembre 2018, à la suite d’une conférence qui s’était tenue à l’Université de Nice.

3. James Sacré (né en 1939)

James Sacré (Wikipédia)

De la poésie de James Sacré, j’aime la syntaxe volontairement boiteuse, les images simples proches du quotidien, la faculté de parler à hauteur d’homme, la grande authenticité. Ses poèmes parlent d’oiseaux, d’escargots, de bocaux, autant de réalités humbles au sein desquelles se reflètent son univers, qui est aussi le nôtre…

« On se rappelle des jeux d’aller chier derrière la grange, on avait dix ou douze ans
Lenteur et de l’application
Avec des gestes prudents pour se déplacer de quelques pas, entre chaque fois.
C’était justement l’endroit qu’on y jetait les coquilles vides, escargots, moules
Quelque part où le plaisir se mêlait à la solitude, à beaucoup d’insignifiance. »


James Sacré, Comme en disant c’est rien, c’est rien,
Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1991, p. 21.

4. Daniel Biga (né en 1940)

Daniel Biga (Wikipédia)

Daniel Biga est un poète niçois que j’ai eu l’occasion de rencontrer une ou deux fois, notamment lors d’une soirée poétique au château de Mouans-Sartoux. J’aime beaucoup ses haïkus parus dans Le sentier qui serpente, où le poète s’inspire de la forme fixe japonaise avec une grande liberté pour chanter les quatre saisons et le temps qui passe. J’aime aussi les poèmes plus longs de Le poète ne cotise pas à la sécurité sociale, et plus encore ceux de L’Amour d’Amirat, récit d’une sorte de retraite dans l’arrière-pays niçois.

« neige du réveil
édredon blanc
sur le balcon »


Daniel Biga, Le Sentier qui serpente, Tarabuste, 2015, p. 65.

Là encore, vous trouverez de plus amples informations en parcourant d’autres articles de ce blog, notamment celui consacré aux haïkus d’hiver ou encore cette lecture d’un poème extrait de Le poète ne cotise pas à la sécurité sociale.

5. Antoine Émaz (né en 1955)

Je connais pour l’instant encore assez peu la poésie d’Antoine Émaz : ce que j’en ai lu se limite au numéro que la revue Nu(e) lui avait consacré. On y pouvait lire de très beaux poèmes inédits qui m’ont immédiatement séduit par la nudité d’une écriture qui parvient à dire beaucoup avec très peu de mots. Ces poèmes étaient consacrés au jardin du poète, c’est-à-dire une réalité en somme fort banale, mais que le poète a vraiment regardée, contemplée, éprouvée. Il y a quelque chose de méditatif dans ces poèmes où l’auteur a su se rendre extrêmement présent à ce qui l’entourait. Cela fait longtemps que j’ai envie de découvrir plus largement ce poète, et j’ai précisément emprunté à la bibliothèque, il y a quelques jours, deux recueils dont je vous parlerai bientôt… Affaire à suivre, donc !

« on va dans le jardin
le ciel bleu le prunus
cette fin d’été diluée
avec moins de lumière
chaque jour »


Antoine Émaz, Nu(e), n°33, septembre 2006, p. 81.

6. Gabrielle Althen (née en 1939)

Gabrielle Althen (Wikipédia)

La poésie de Gabrielle Althen est beaucoup plus mystérieuse que toutes celles que j’ai présentées jusqu’ici. Héritière de René Char, la poète livre une poésie énigmatique, où le sens ne se dévoile pas toujours dès la première lecture. Ainsi ce beau titre m’est-il resté en mémoire : Midi tolère l’ovale de la sève. J’ai particulièrement aimé le recueil intitulé Vie saxifrage, où l’ouvrage prend pour emblème cette plante méditerranéenne qui fait surgir la beauté dans les sols les plus arides et rocailleux.

7. Marc-Alexandre Oho Bambe (né en 1976)

Marc Alexandre Oho Bambe en 2016 (image Wikipédia recadrée)

Je vous ai déjà parlé plusieurs fois du poète slammeur Marc-Alexandre Oho Bambe. Il est intervenu plusieurs fois dans ma région, notamment à l’occasion du Printemps des Poètes. Sa poésie orale, souvent accompagnée de musique, entend réconcilier le grand public avec la poésie. Il y a une ambition civique et citoyenne chez ce poète, qui retrouve par le choix de l’oralité la fonction de l’aède antique ou du griot africain. La parole rassemble et fédère, elle nous rappelle que nous ne sommes pas des individus isolés, mais bien des membres de la grande famille humaine. Et ce, quelles que soient nos origines, nos convictions, nos croyances, notre religion, notre apparence, notre fonction dans la société. Au sortir d’un spectacle du poète, on se sent comme ragaillardi, gonflé à bloc par ce souffle poétique généreux et fraternel. Bien entendu, on retrouvera aussi la poésie de celui qui, à la suite de René Char, se fait appeler Capitaine Alexandre, dans des livres, mais je ne peux que vous conseiller d’aller voir et entendre le poète en vrai, sur scène, car c’est bien là que sa poésie trouve toute sa force. Signalons aussi qu’il a écrit un roman sur la guerre du Viêt-Nam.

« J’abrite
Et j’habite
La résonance du monde
Ma plume transporte
L’écho
Humain
Les maux
De l’âme
Les mots
De l’homme […] »


Marc-Alexandre Oho Bambe, Le chant des possibles, La Cheminante / Harlem Renaissance, Ciboure, 2014, p. 25.

Pour de plus amples informations sur le poète, je vous renvoie à mon article consacré au Chant des possibles, à ma relation d’un spectacle de poésie qui a eu lieu dans le jardin des Collettes à Cagnes-sur-Mer, ainsi qu’au récit d’une belle journée de poésie au monastère de Saorge.

8. Jacques Roubaud (né en 1932)

Jacques Roubaud (Wikipédia)

Le poète Jacques Roubaud, mathématicien de formation, se fait connaître à travers le groupe de l’OuLiPo, cet Ouvroir de Littérature Potentielle dont le maître-mot est de renouveler la littérature et la poésie par l’imposition de contraintes. Au-delà de ces pratiques expérimentales et ludiques, c’est surtout le recueil Quelque chose noir qui m’a séduit. Avec une grande sobriété qui n’exclut pas l’émotion mais sait la contenir, le poète dit, au fil des quatre-vingt-un poèmes du recueil, son désarroi suite à la mort de son épouse, la photographe Alix Cleo Roubaud. Si je précise le métier de cette dernière, c’est que la photographie, l’image fixe, occupe une place essentielle dans ce recueil d’autant plus poignant qu’il ne cède pas à la facilité du pathos. C’est là un ouvrage absolument bouleversant.

9. Jean-Pierre Lemaire (né en 1948)

(Image : Pixabay)

Jean-Pierre Lemaire est un poète d’une spiritualité subtile, qui sait garder les pieds sur terre même lorsqu’elle s’intéresse à la transcendance. Ses poèmes n’oublient pas la réalité quotidienne, évoquée avec simplicité. J’ai beaucoup aimé le recueil intitulé L’intérieur du monde (Cheyne, 2002). Voici une citation extraite de cet ouvrage :

« Les mouettes crient que tu es vivant
et tu vois les couleurs comme autant de preuves :
les bâches du marché, les oranges sur l’arbre,
la colline verte et déjà nimbée
de l’auréole ardente des cigales ;
mais tu gardes un pied plus profond que l’autre
dans la plaine du Nord, et tu restes la main
tendue vers le ciel, comme si Dieu devait
te remonter encore avec les camarades
du pays noir, dont tu es sans nouvelles. »
(p. 88)

Pour davantage d’informations sur ce poète, je me permets de vous renvoyer à l’article que j’avais consacré à L’intérieur du monde.

10. Frédéric Jacques Temple (né en 1921)

De Frédéric Jacques Temple, j’ai lu les Poèmes américains, que je vous décrivais naguère en soulignant la beauté de l’inspiration, le caractère mythique du paysage, le grandissement épique de l’Amérique, le côtoiement de la plus grande solennité et de la plus sobre simplicité. C’est vraiment un poète dont je ne peux que recommander chaleureusement la lecture, à commencer par cet extrait :

« Un vautour plane
sur les falaises polychromes
les plateaux épurés où flambe
le silence indien
comme un alcool fossile. […] »
(p. 19)

*

Ces dix noms ne sont que cela, dix figures de poètes choisies parmi celles que je préfère et dont je me sens suffisamment capable de parler, et, en aucun cas, il ne faudrait voir dans cette liste une représentation du paysage poétique contemporain, non plus qu’une sorte de palmarès qui n’a pas lieu d’être.

Ces dix noms complètent, donc, la précédente liste de dix noms, ce qui porte à vingt le nombre de poètes qui se trouvent ainsi très rapidement présentés. J’espère que vous trouverez là de quoi orienter vos recherches de lectures poétiques.

Un tel article, bien entendu, est nécessairement partiel et partial. Vous trouverez de plus amples informations en flânant sur les autres articles de ce blog. N’hésitez pas à vous abonner afin d’être tenu informé des nouvelles publications, et, pour toute remarque, question ou suggestion, à vous exprimer dans l’espace réservé aux commentaires !

Image d’en-tête : Pixabay.

5 commentaires sur « 10 (autres) poètes d’aujourd’hui à connaître »

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