Poésie et courage: Pablo Neruda

Le prochain Printemps des Poètes, qui se tiendra en mars 2020, aura pour thème « Le Courage ». Après un premier article consacré à présenter ce thème, je voudrais aujourd’hui poursuivre en vous présentant le poète Pablo Neruda, dont l’œuvre monumentale me paraît à même d’illustrer superbement ce thème. (Au passage, l’icône ci-contre vous permettra de repérer visuellement tous les articles consacrés à ce thème.)

Pablo Neruda (Wikipédia)

J’ai découvert Pablo Neruda à travers les cours de Patrick Quillier, professeur de Littérature comparée à l’Université de Nice, dont cet article est largement inspiré (qu’il soit ici remercié). Le Chant général est un livre monumental (563 pages dans la collection « Poésie » des éditions Gallimard, au format poche), dans lequel on ne peut entrer sans quelques notions sur la vie même du grand poète chilien, qui reçut certes le prix Nobel en 1971, mais connut aussi des démêlés avec le pouvoir, lesquels justifient que l’on parle à son endroit de courage.

Pablo Neruda naquit en 1904 dans le sud chilien. Cette région, l’Araucanie, restera pour lui un univers de référence, si bien que nombreux poèmes du Chant général s’y réfèrent, et notamment le tout dernier :

« Ce que je vis d’abord ce fut
des arbres, des ravins
décorés de fleurs belles et sauvages,
un territoire humide, des forêts en feu
et l’hiver en crue derrière le monde. »
(p. 483)

Son premier recueil Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, empreint, selon les dires du poète lui-même, d’un mélange de « mélancolie aiguë » et de « joie de vivre », paraît en 1924. Pablo Neruda connaît alors une première célébrité à l’âge de vingt ans. Il est nommé consul dans plusieurs pays différents : cela sera pour lui de difficiles années d’exil et de solitude. C’est ce qu’on a appelé la période de l’ensimismamiento, une sorte d’enfermement en soi-même.

C’est alors qu’il est nommé consul en Espagne, juste avant la guerre civile, qu’un tournant s’opère dans sa vie. C’est dans ce contexte très tendu qu’il rencontre les grands poètes espagnols de l’époque (notamment Federico Garcia Llorca). Dès lors, Neruda change d’esthétique, la guerre lui imposant de prendre en compte la dimension éthique de l’écriture. À son retour au Chili, il se dirige peu à peu vers un projet épique.

« […] ô fleuve,
fleuve cruel enfanté par la neige
pourquoi ne te dresses-tu pas tel un fantôme immense
ou une croix d’étoiles pour les oubliés ?
[…] Qu’une goutte de ton écume noire
saute de la vase à la fleur de feu
et précipite la graine de l’homme ! »
(p. 298)

Neruda, nommé ensuite consul au Mexique, fréquente les peintres muralistes qui matérialisent le passé indien. Neruda saura faire sienne cette revendication indigène, cette volonté de retrouver ce pan refoulé de la mémoire collective:

« Je chante Cuauhtémoc. Je touche sa lignée
de lune
et son sourire exquis de dieu martyrisé.
Où te tiens-tu ? As-tu perdu,
frère ancestral, ta douce dureté ? »
(p. 499)

La visite des hauteurs de Macchu Picchu est alors un moment décisif. Pablo Neruda y prend conscience de la solidarité de toute l’Amérique latine. Ce qui était initialement un projet strictement chilien devient un projet américain, avec même des incursions dans d’autres continents. L’interrogation existentielle du poète porte désormais, non plus sur sa propre personne, mais sur le destin collectif des civilisations. Neruda comprend alors qu’il doit écrire l’épopée de l’Amérique, en cessant d’emprunter à l’Europe ses références et ses formes poétiques, même si les références et les intertextes demeurent nombreux. L’Amérique devient alors le centre de la rêverie du poète, avec sa géographie, ses reliefs, ses fleuves, sa faune et sa flore. Il y a une posture adamique consistant à nommer les choses pour les porter à l’être, en tension avec le maintien d’un rapport à la tradition.

« Alors j’ai grimpé à l’échelle de la terre
parmi l’atroce enchevêtrement des forêts perdues
jusqu’à toi, Macchu-Picchu.
Haute cité de la pierre scalaire,
demeure enfin de celui que la terre
n’a point caché sous les tuniques endormies.
Et toi, comme deux lignes parallèles,
le berceau de l’éclair et le berceau de l’homme
se balançaient dans un vent plein d’épines.

Mère de pierre, écume des condors.

Haut récif de l’aurore humaine. »
(p. 41.)

L’étape suivante dans l’itinéraire de Pablo Neruda, c’est la découverte des mines. En 1945, Neruda fait campagne dans les provinces du nord du Chili pour devenir sénateur. Géographiquement, c’est une région désertique, minière, ouvrière. La description de la mine de Chiquicamata, propriété d’entreprises étrangères, occupe une place importante dans le Chant général.

« J’arrivai jusqu’au cuivre, à Chuquicamata.

Il se faisait tard dans les cordillères.
L’air y était comme une coupe froide
à la sévère transparence.
J’ai vécu sur bien des bateaux,
mais dans cette nuit du désert
l’immense mine ressemblait
à un navire étincelant
sous la rosée éblouissante
de ces hauts sommets dans la nuit. »
(p. 163)

« Ensuite vers les hautes pierres
de sel et d’or, vers la terre où repose
la république des métaux
je suis monté »
(p. 375)

L’on voit alors dans le Chant général se déployer un imaginaire de la matière, un chant du désert, et une certaine expérience du sacré, même si la descente dans l’obscur de la mine n’a rien de surnaturel, et renvoie bien plutôt à la difficile condition des mineurs qu’au mythe d’Orphée.

Devenu sénateur communiste, Pablo Neruda prend alors ses distances d’avec le pouvoir de Videla. Le poète est condamné à la fuite et à la clandestinité. C’est dans ces temps d’exil que Neruda compose la plus grande partie du Chant général. On y trouve des propos fort critiques envers le président Videla.

« J’ai accusé alors celui
qui avait étranglé l’espoir,
j’ai frappé à chaque recoin
de notre sol américain,
j’ai mis son nom dans la caverne
de la honte. »
(p. 247)

C’est peut-être précisément parce qu’il a dû endurer la clandestinité qu’il a eu la force et le courage de composer un chant aussi vaste et ambitieux. Terminons ainsi avec cette déclaration d’amour à l’Amérique qui est aussi le récit d’une prise de conscience de ses propres forces :

« Je ne prononce pas en vain ton nom, ô Amérique.
Lorsque je ceins l’épée au cœur,
lorsque je ferme l’âme à la fissure,
lorsque, par les fenêtres,
un nouveau jour, le tien, pénètre en moi,
je suis, présent dans cette lumière qui me produit,
je vis dans l’ombre qui me détermine,
je dors et me réveille en ton aurore essentielle :
doux comme le raisin, terrible aussi,
conducteur du sucre et du châtiment,
immergé dans le sperme de ton espèce,
allaité au sang de ta race. »
(p. 266)

• Toutes les citations du Chant général de Pablo Neruda proviennent de l’édition parue dans la collection « Poésie » des éditions Gallimard, traduite par Claude Couffon (1984, rééd. 2007).
• Image d’en-tête : Pixabay.

3 commentaires sur « Poésie et courage: Pablo Neruda »

  1. Merci pour ce bel hommage à ce très grand poète. J’aimerais bien savoir s’il est toujours étudié et influent en amérique car chez nous il me semble victime d’un oubli inquiétant. Votre chronique n’en est que plus précieuse et bienvenue.

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    1. Je l’ai étudié à l’université de Nice en France grâce aux cours de M. Quillier. J’ignore s’il est très étudié en Amérique, mais il s’agit d’un prix Nobel de littérature, ce qui témoigne malgré tout d’une reconnaissance internationale. C’est l’une des principales voix de la poésie chilienne du XXe siècle.

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